PHILOSOPHIE NATURELLE ET SCIENCE

              LES COURANTS

LA PHILOSOPHIE NATURELLE


       LES COURANTS

         

       Introduction


Au XVIIème siècle, la philosophie s’exprime au travers de différents courants dont certains ont été amorcés au siècle précédent comme l’Empirisme, d’autres sont novateurs comme le Rationalisme, le Matérialisme Mécaniste ou l’Égalitarisme ; Le Libertinisme, tradition de pensée qui, pour longue qu’elle a été, n’en est pas moins restée marginale, sous-jacente, va commencer à se manifester au grand jour pour donner toute sa (dé)mesure au Siècle des Lumières.

Tous ces courants qui ne forment pas une école, mais des mouvements de pensées ont pour point commun une conception de l’homme comme maître de son destin. Ils se dégagent de plus en plus de la tutelle ecclésiale mais encore de la nécessaire intervention divine dans l’épistémologie et particulièrement dans l’épistémologie scientifique. Non que ces philosophes soient athées mais que dans la lignée du thomisme, l’expérience humaine sensible, sensorielle, se doit d’être première, doit avoir le primat sur la révélation, cette lumière céleste qui chez les scolastiques, plus nettement chez les réalistes augustiniens que chez les nominalistes dominicains, devait éclairer l’âme afin qu’elle ait accès à la Connaissance. La controverse, la dispute se situant entre ces derniers au niveau de la place et du rôle de l’Intellect Agent dans ou hors de l’âme (B.M.Â/Philosophie &Religion/Scolastique versus Théologie).


Autre caractéristique qui va dans le même sens, cette philosophie ne se départit jamais de la science, celle nouvelle du quantifiable et du mesurable. A telle enseigne que « si elle n’est pas qualifiée de première, elle désigne la physique… Le philosophe se rend utile par quelques inventions : polissage des lunettes, pompes d’assèchement, machine à calculer, exploitation de la porcelaine de Saxe… ». (Yvon Belaval, L’Âge Classique in Histoire de la Philosophie, Gallimard 1973).  L’observation scientifique ou sinon le constat intellectuel qui se veut objectif se devant d’être presque en quelque sorte le point de départ de la démarche philosophique. C’est sur elle que se fonde, peut se fonder le raisonnement qui seul nous même aux vérités sur l’homme et le monde mais encore comme chez Descartes à la preuve de l’existence de Dieu (Troisième Méditation).


Si au Moyen-âge, les scolastiques enseignaient tous dans les universités, écoles et studium generale dépendant de l’Église, au XVIème siècle la réflexion philosophique n’était déjà plus leur domaine privé. Les nouveaux collèges comme ceux de Louvain (Collège des Trois Langues) ou de Paris (Collège des Lecteurs Royaux), foyers de l’humanisme, regroupaient des philosophes de renoms, et jouaient, et dans leur opposition même , dans leur indépendance d’esprit un rôle prépondérant dans la vie intellectuelle.

Au XVIIème siècle, il en sera autrement. Aucun des grands penseurs n’a enseigné. De plus, ils utilisent de préférence leur langue nationale et non plus le latin ; sauf sans doute en Allemagne, qui n’est pas encore unifié et n’est pas sous la gouvernance d’un pouvoir central, même si la Maison Habsbourg reste dominante. La France (Ordonnance de Villers-Cotterêts, dite Ordonnance Guillemine de 1539, officialise le français), l’Angleterre et l’Espagne ont unifié leur langue. Quant à l’Italie, bien que non encore unifiée, le florentin devenu la langue toscane depuis la Renaissance, déploie son hégémonie sur l’ensemble de la péninsule comme langue culturelle.


Les académies fondées au XVIème siècle sur la modèle antique, vont se multiplier et véritables bouillons de culture, favoriser le brassage d’idées nouvelles ? les salons parisiens ne seront pas en reste d’où sortira entre autres l’Académie Française. De même, les gazettes scientifiques (Journal des Savants, Philosophical Transactions) permettront la circulation des nouvelles recherches et découvertes, inspirant les uns et les autres.


A la différence des autres civilisations anciennes et pour certaines contemporaines, la philosophie européenne se distancie alors de la théologie et poursuit sur la voie du rationalisme. Redécouvert de l’Antiquité, de manière de plus en plus prépondérante il va empeigner toute la pensée philosophique. On pourrait presque dire que Dieu est comme une conséquence logique du discours rationnel (Descartes, Leibniz).

L’apport de l’Âge Baroque à la philosophie est bien sûr le rationalisme, non qu’il ait fallu attendre son siècle pour le découvrir et le pratiquer -Le ‘naturalisme’ de St Thomas (1225-1274) et ‘l’expérimentalisme Roger Bacon (1214/20-1280) en en ayant ouvert le chemin- mais parce qu’il s’agit d’un rationalisme qui se fonde sur une méthode et qui plus est une méthode scientifique. La nouveauté qu’apporte Descartes est de calquer sa méthode, son discours sur le modèle mathématique qui comme lui doit fonder la certitude. Plus exactement sur le mode more géometrico : « définitions, puis axiomes et postulats, et enfin propositions comprenant un énoncé et une démonstration ». Et poursuivant Spinoza écrira son Ethica Ordine Geometrico Demonstrata ou Ethica More Geometrico Demonstrata (Éthique démontrée suivant l'Ordre des Géomètres, 1661-1675 ). Le Discours de la Méthode dont le titre complet ajoute Pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences est paru en un même ouvrage et comme en introduction de La Dioptrie, Les Météores et La Géométrie à Leyde en 1637.


Un autre caractéristique de la philosophie du siècle, est la place prise par la notion de l’acquis. L’inné ou comme dirait Platon l’Idée, la chose en soi transcendant l’esprit humain, estampillée vérité divine, s’efface au bénéfice de l’acquis. Si pour Descartes, nos facultés cognitives apparaissent ontologiquement en nous dès notre naissance, pour Locke, elles deviennent des fonctions cérébrales, des processus psychologiques qui nécessitent pour s’exercer donc pour se manifester l’expérience sensible (ce qui ne va pas sans rappeler le thomisme[1]). Ainsi d’une certaine manière, le rationalisme tend à écarter du champ de la connaissance et de l’homme toute métaphysique.


A ce rationalisme fondé sur la méthode scientifique va se greffer le Matérialisme Mécaniste, parfois appelé simplement Mécanisme, selon qui les phénomènes naturels s’enchainent dans un processus invariant de la cause et de l’effet, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Il rejette la notion de finalité (téléologie).

« Le matérialisme mécaniste adopte en particulier, sur trois problèmes essentiels, les solutions suivantes :

  •  1° Sur le problème de la vie, il réduit purement et simplement les lois biologiques à des lois physico-chimiques;
  • 2° Sur le problème de l’esprit, il réduit les faits psychiques aux faits physiologiques correspondants, considérant que la conscience psychologique n’est qu’un phénomène accessoire et inutile, un « épiphénomène » des modifications du système nerveux et spécialement du cerveau : « le cerveau fait la sécrétion de la pensée», dit Cabanis [1755-1805], et Vogt [1817-1895]: « la pensée est au cerveau dans le même rapport que la bile est au foie et l’urine aux reins » (cette application du mécanisme au problème de l’esprit s’appelle l’épiphénoménisme).
  • 3° Enfin, sur le problème des sociétés humaines, il réduit toute la vie sociale aux rapports matériels, c’est-à-dire économiques entre les Hommes ». (https://www.bibliomarxiste.net/documents/ france/les-cahiers-de-contre-enseignement-proletarien/19-la-philosophie-du-marxisme-et-lenseignement-officiel/2-la-philosophie-du-marxisme/le-materialisme-mecaniste/)


Le XVIIème siècle va rester néanmoins profondément religieux et les théologiens et mystiques ne feront pas défaut à un renouvellement de la pensée européenne, s’opposant même parfois en un rappel de St Augustin et de Platon à l’humanisme rationaliste qui s’inscrit ‘’d’office’’ dans la pensée du philosophe (voir Jansenius ou Bérulle).

 L’Europe conquérante, colonisatrice, l’Europe des grandes compagnies maritimes qui établissent leurs comptoirs à l’Est comme à l’Ouest, si elle découvre de nouveaux peuples dont les mœurs, les croyance peuvent interpeller les intellectuels, laïcs et religieux, c’est elle qui exporte son mode de vie, sa pensée. (cf. Yvon Belaval Op. Cit.)


Notes

[1] Voir T1/ Le Temps des Cathédrales/ L’Ordre Dominicain/ St Thomas d’Aquin


Les Derniers Scolastiques

Introduction - Espagne - Hors Espagne

École de Salamanque : Francisco Suarez- Pedro Hurtado - Rodrigo de Arriga Richatd Lynch Francosco de Ovide Nicolas Martinnez 
 Hors Espagne: Leonard Lessius - Cesare Cremoni - Philipp Scherbe



Introduction

La Scolastique Moderne

La scolastique est une école de pensée recouvre l’étude et l’enseignement de la théologie et de la philosophie à l’époque médiévale. On peut en distinguer trois périodes : la scolastique dite

primitive dont les bases de réflexion sont le néoplatonisme et l’augustinisme, la grande scolastique qui se réfère à l’aristotélisme, et aux penseurs arabes avec une émergence de la philosophie en tant que telle en opposition à la théologie et les premiers pas du rationalisme, et la scolastique tardive éminemment spéculative. (Moyen-Âge/Philosophie et Religion/). Une quatrième phase de la scolastique qui se situe hors du champ médiéval est la scolastique moderne qui interprète et réinterprète les scolastiques médiévaux dans un enseignement académique et universitaire. Cette dernière période qui

débute au temps des philosophes rationalistes et empiristes du XVIIème siècle se prolongera tout au long du XVIIIème et ne trouvera son terme en France qu’avec la dissolution des académies traditionnelles sous la Révolution.


 « Cette philosophie n’a cependant pas eu que des détracteurs, loin s’en faut. En effet, non seulement l’enseignement universitaire en était encore à peu près entièrement constitué, mais elle a même connu un âge d’or au xviie siècle précisément1. Cette diffusion large de la scolastique n’est pas restée cantonnée au monde universitaire et scientifique. Il existe un corpus important d’ouvrages publiés en français dès la deuxième moitié du xvie siècle et au moins jusqu’au début du xviiie siècle, qui diffuse la matière traditionnelle de la philosophie scolastique – à savoir la logique, la physique, l’éthique et la métaphysique – à destination d’un autre public. Ces ouvrages ne sont pas à proprement parler des traductions des manuels ou des cours en latin mais plutôt des translations [adaptation de la langue, en français, dans une forme plus discursive et divertissante pour un public élargi] » (Agnès Guiderdoni L’accommodation de la philosophie scolastique au xviie siècle en France, Colloque Fabulas http://www.fabula.org/ colloques/ document10868.php).


Et Aristote dans tout ça ?

L’aristotélisme a tenu une place de plus en plus prépondérante dans la pensée médiévale après les traductions des manuscrits grecs arrivés par la Sicile, traduits notamment par Jacques de Venise, et ceux arabes, traductions plus ou moins adroites des textes grecs, obtenus entre autres par la Reconquista et l’accès aux bibliothèques d Al-Ándalus. Et les premiers à en être les défenseurs furent le dominicain Albert Le Grand (1193/1205-1280) et son disciple Saint Thomas d’Aquin (1225-1274).


Les humanistes, notamment florentins avaient au XVIème siècle, effectué un retour vers la pensée platonicienne et avaient étendu leurs intérêts vers la kabbale et la tradition d’Hermès Trismégiste. Le courant aristotélicien n’en fut pas pour autant interrompu. Philippe Scherb et son école altdorfienne

« se consacrèrent à l’interprétation minutieuse du texte aristotélicien, en s’appuyant sur l’immense travail philologique du XVIème siècle, qui, plus qu’aucune autre époque, s’est occupé d’éditer Aristote » (Henri Schepers, Les Aristotéliciens authentiques, Histoire de la Philosophie, Gallimard 1973 Pg. 431).

Certaines universités comme celle renommée de Padoue avait continué à être fidèle au Stagirite.

Les philosophes du XVIIème siècle auront une attitude partagée envers le créateur du Lycée. Certains en feront leur première référence, d’autres le rejetteront, tandis que d’autres, et ils ne seront pas les moins nombreux, prendrons et/ou rejetterons   ce qui de sa physique ou de sa logique ne  leur convient ou pas. Et contrairement à ce qui a longtemps été admis, l’aristotélisme connu encore de beaux jours après l’arrivée des nouveaux philosophes.


« De récentes études montrent ainsi combien d’éléments d’aristotélisme subsistent chez tous les auteurs du XVIIe siècle, y compris chez ceux qui se dressent avec le plus de violence contre l’héritage aristotélicien… À travers les figures majeures de la philosophie de la seconde moitié du XVIIe siècle que sont Hobbes, Spinoza, Malebranche et Leibniz, nous voudrions montrer de quelle façon Aristote a pu faire l’objet d’usages variés chez ceux qui construisaient leur propre système. L’Aristote de Hobbes n’est pas celui de Spinoza, qui certainement n’est ni celui de Malebranche ni celui de Leibniz ; mais pour être plus exact, c’est la « figure » d’Aristote qui diffère chez chacun de ces penseurs, autrement dit la manière dont ils se servent de la référence à Aristote (ou la négligent) à l’intérieur de leur propre pensée[1]».

Parmi les adversaires de l’aristotélisme, outre Pierre Gassendi, on peut noter David van Goorle (David Gorlaeus ou Gorlée,1591-1612) d’Utrecht, qui, atomiste convaincu, nia dans ses Exercitationes philosophicae( 1620, posthume)  toute existence aux principes universels (les universaux) ne considérant comme réel que le particulier, la chose indissociable de ses propriétés physique(couleur, nombre, poids etc.).

Charles Perrault dans son Parallèle Des Anciens et des Modernes de 1690 la présente comme incompatibilité avec l’éloquence avec cette scolastique enseignée dans les collèges.


Espagne

L’Inquisition

L’histoire de la religion en Espagne au XVIème siècle a été marquée par l’Inquisition que le pape Grégoire IX avait autorisée en 1478, à leur demande, aux Rois Catholiques, Ferdinand II d’Aragon (1452-1516) et son épouse Isabelle 1ère de Castille (1451-1504). Le dominicain Tomás de Torquemada (1420-1498) est resté la figure emblématique de cette répression. Le nombre des brûlés sous son autorité s’élève à plusieurs milliers. Après l’achèvement de la Reconquista de la péninsule en 1492 (appropriation du protectorat de Grenade), le pouvoir royal évacua de son territoire ce qu’il pouvait rester de non et/ou de faux chrétiens et pourchassa les mauvais chrétiens.

Les marranes, juifs convertis (conversos) soupçonnés de toujours pratiquer en secret leur religion puis sur les maures (morisques) sont expulsés de l’Andalousie et pourchassés jusqu’en Afrique. Par une volonté d’épuration, la monarchie  écarta de toutes responsabilités les nouveaux convertis juifs (conversos) et musulmans au nom de la ‘Limpieza de sangre’, ‘la pureté du sang".

En 1525, l’Inquisition ouvrait une seconde phase de répression, cette fois-ci contre les chrétiens réformateurs et les alumbrados (les ‘illuminés) dont la spiritualité était par trop teintée de soufisme, qui déclaraient que « l'amour de Dieu dans l'homme est Dieu », et dont l’influence allait grandissante dans la noblesse (voir Renaissance/ Réforme/Espagne). Quant aux mystiques, Ste Térèse Davila (1515-1582) sera astreinte à résidence pour soupçon de pratiques religieuses non conforme à l’orthodoxie et pour sa volonté d’un retour à la règle originelle du Carmel (1247) de concert avec St Jean de la Croix (1542-1591) qui, lui, connut la prison à Tolède pour soupçon d’illuminisme. L’inquisition espagnole restera en place jusqu’en 1834.


L’École de Salamanque

L’École de Salamanque est le nom qui a été donné par des économistes du XIXème siècle à des juristes universitaires salamantinssalmantins qui ont créé  au XVIème siècle « un corps de doctrine sur le droit naturel, le droit international et la théorie monétaire. » (Histoire du Libéralisme, 2010, Contrepoint.org). L’université de Salamanque fut  essentiellement animée  au XVIème siècle par les dominicains. Leur chef de file fut Francisco de Vitoria (1483-1546). Les autres figures marquantes furent les dominicains Domingo de Soto (1494-1560), Melchor Cano (1509-1560) et Pedro de Sotomayor (1511-1564) et Francisco de Suarez (1548-1617) (voir Renaissance/Contre-Réforme/ Réforme Catholique) qui avec Luis de Molina (1534-1600), font exception étant non pas dominicains mais jésuites. Avant d’être économistes, ces philosophes, encore appelés scolastiques de parpart leur attachement à la pensée aristotélicienne émise par St Thomas d’Aquin, étaient des juristes mais juristes non pas tant en ce qu’ils voulaient faire prévaloir le droit juridique, mais promouvoir la recherche d’une justice pour les peuples, une justice équitable basée non plus sur le droit divin ou temporel mais sur un droit que tout individu peut et doit revendiquer

Au siècle suivant, dans le courant de la Contre-Réforme, la nouvelle École de Salamanque (l’université) a été  plus tournée vers la scolastique traditionnelle que vers l’humanisme des juristes du siècle précédent.

L’École de Salamanque va être au XVIIème siècle un foyer jésuite important de la scolastique dont les représentants ne seront pas sans impacter les controverses philosophiques européenne. Des philosophes comme Leibniz ou Descartes ont apporter un intérêt certain intérêt à leurs ‘Disputationnes’.

Pedro Hurta de Mendoza, Juan Martínez de Ripalda, Rodrigo de Arriaga, pour ne citer que les plus important, tous jésuites, se revendiqueront de l’aristotélisme et de St Thomas d’Aquin. Ils porteront leur ‘disputationnes’ sur les thèmes traditionnels déjà débattus au Bas Moyen-Âge, l’être et l’existence, la matière et la forme (hylémorphisme), l’argument ontologique (preuve de l’existence de Dieu), reflétant plus une position nominaliste que réaliste dans le sens médiéval des termes, plus aristotélicienne qu’augustinienne. Ils s’opposeront en bon jésuites au Baïanisme et au Jansénismes de veine augusto-platonicienne.


Francisco de Suarez

Voir Renaissance/Humanisme et Religion/ Contre-Réforme/Espagne

Francisco de Suarez (1548-1617), né à Grenade et mort à Lisbonne en 1618 a été un des plus illustre représentant de l’École de Salamanque. Il a initié ce que les Anglo-saxons nomment the early modern scolastic, période à la rencontre de la scolastique et de la philosophie naturelle. Son œuvre restera une référence permanente.

 

Pedro Hurtado de Mendoza

Pedro Hurtado de Mendoza (1578-1651), né à Balmaseda dans le Pays-Basque et mort à   Madrid, entre en 1595 à Salamanque dans le Compagnie de Jésus. Ordonné prêtre en 1607, il va enseigner la philosophie au Collège de Pampelune de 1608 à 1611 et prononcer ses vœux en 1612 (pauvreté, chasteté, obéissance + chez les jésuites vœu d’obéissance totale au pape) à Valladolid où il aura eu pour élève Rodrigo de Arriaga. Il reviendra à Salamanque et y enseignera pendant 30 ans le théologie.

La publication en 1615 son principal ouvrage, ses cours sur la logique et la métaphysique, Disputationes a summulis ad metaphysicam connait tout de suite un vif succès et connaitra plusieurs éditions en Europe. Foncièrement nominaliste, « son enseignement est surtout caractérisé par une lecture fortement "nominaliste" de l'œuvre de Thomas d'Aquin (il considère par exemple la vérité et la fausseté exclusivement comme des propriétés du jugement ; les catégories sont surtout traitées dans l'ontologie comme concepts de l'être [conceptualisme] et seulement secondairement dans la logique en tant qu'actes de la raison. » (https://fr.wikipedia.org/ wiki/Pedro_Hurtado_de _ Mendoza)


En 1631, il publie ses Disputationes scholasticae et morales de tribus virtutibus theologicis et Disputationes scholasticae et morales de spe et charitat., Dans ses question morales, il prend parti contre  ‘les excès moraux du théâtre’. On lui doit également Disputationes de Deo homine, sive de Incarnatione Filii Dei, (Anvers 1634).

Un débat entre Hurtado et Suarez « concernant l'unité des substances composées (c'est-à-dire des composés hylémorphiques de matière et de forme) » révèle des dissensions profondes.

« Il existait un consensus parmi les Jésuites sur le fait que l'unité en soi des substances composées requiert quelque chose en plus de la matière et de la forme. Comme la plupart des Jésuites, Suárez et Hurtado s'accordent également sur le fait que cet ingrédient supplémentaire n'est pas une chose à part entière, mais un « mode d'union ». Cependant, tandis que Suárez affirme que l'union est réalisée par un mode unique, Hurtado soutient qu'il est nécessaire de postuler deux modes d'union distincts, l'un modifiant la forme et l'autre la matière. Je soutiens que ce désaccord reflète en réalité un important débat ontologique sur la nature des éléments qui servent de ciment aux choses et qu'il conduit finalement des Jésuites postérieurs comme Rodrigo de Arriaga à concevoir l'union comme un mode polyadique ou « chevauchant. » (Jean-Pascal Anfray. A Jesuit Debate about the Modes of Union Francisco Suárez vs. Pedro Hurtado de Mendoza. American Catholic Philosophical Quarterly, 2019, 93 (2), pp.309-334.  10.5840/acpq201931173. halshs-03183721)

Ses élèves Rodrigo de Arriaga et « Francisco Oviedo approfondirent ses réflexions sur le conceptualisme ( sur le conceptualisme voir Abélard † 1142)


Juan Martínez de Ripalda

Juan Martínez de Ripalda(1594-1648), né à Pampelune et mort à Madrid, entre en 1609 dans la Compagnie de Jésus de qui il reçoit la formation traditionnelle marqué par St Thomas d’Aquin (1225-1274) et Francisco de Suarez. En 1619, ses études terminées, il enseigne la philosophie  pendant quatre ans à Monforte de Lemos (Galice). Il occupe ensuite sur plusieurs  années la chaire de théologie à Salamanque. Il acquiert une renommée suffisante pour être par décret royal nommé à la chaire de   théologie morale du Collège impérial de Madrid. Il est ensuite nommé censeur de l'Inquisition et confesseur du favori de Philippe IV, Gaspar de Guzmán, comte-duc De Olivares,  qu'il suit en 1643 lorsque le valido (favori, ‘premier ministre’), à la suite de plusieurs défaites contre le Portugal, est forcé à l’exil. Revenu à Madrid, il meurt en 1648 à l’âge de 54 ans.

Son œuvre a constitué une étape essentielle dans la compréhension du rapport entre le naturel et le surnaturel.

 « Sa pensée, profondément ancrée dans la tradition scolastique, se distingue par sa capacité à aborder des questions complexes avec précision et profondeur, ce qui en fait une référence essentielle de la pensée catholique baroque». de Ripalda apporte  « des outils conceptuels permettant d’appréhender comment les êtres humains, en tant que créatures finies, peuvent accéder à la contemplation de Dieu dans l’ordre surnaturel. »


 De ente surnaturali disputationes in universam theologiam en trois volumes de 1634 à 1648 est une profonde réflexion sur l'être surnaturel et sa relation avec la création qu’il aborde en deux temps : la distinction entre naturel et surnaturel et une spéculation sur la Grâce.

« La distinction entre le naturel et le surnaturel : Ripalda propose que, malgré une séparation essentielle entre les deux domaines, il n’est pas contradictoire de penser qu’une substance créée puisse être destinée, par son essence même, à la vision de Dieu. L’approche spéculative de la grâce : Il soutient que le surnaturel n’est pas absolument opposé à la nature, mais peut au contraire s’inscrire dans sa continuité, introduisant ainsi une interprétation nouvelle de la possibilité du surnaturel au sein de l’ordre créé. » (MCM Group https://mcnbiografias.com/app-bio/do/ripalda-juan-martinez-de )

D' autre part, de Ripalda s’opposa au Baïanisme de l’augustinien Michel de Bay critiquant son interprétation de l’évêque d’Hippone. Le janséniste irlandais John Sinnich,  lui répondit en publiant après la mort de Ripalda en 1649 Joannis Martinez de Ripalda vulpes capta per theologos Sacrae facultatis Academiae Lovaniensis (Joannis Martinez de Ripalda, un renard capturé par des théologiens de la Faculté sacrée de l'Académie de Louvain).


Ses autres principaux écrits sont Expositio brevis literae Magistri Sententiarum  (Exposé d'une courte lettre du Maître des Sententiers ) de 1635 et Tractatus theologici et scholastici de virtutibus, fide, spe et charitatede (Traité théologique et scolastique sur les vertus de foi, d'espérance et de charité 1635 et 1645),  Adversus Baium et Baianos ( 1648).


Rodrigo de Arriaga

Rodrigo de Arriaga(1592-1667), né à Logroño (Castille) et mort à Prague, entre à 14 ans, en 1606, à la Compagnie de Jésus de Salamanque. Il reçoit sa formation au collège jésuite où il suit les cours de philosophie et de théologie du nominaliste Pedro Hurtado de Mendoza. Puis, il enseigne la philosophie et la théologie à Valladolid entre 1620 et 23 et y prononce son quatrième vœu (obéissance au pape pour les jésuites). Il revient à Salamanque où il enseigne la philosophie en 1624 et 25.


En 1625, il est envoyé à Prague où il va enseigner au collège jésuite de la ville. « Dans le cadre des efforts liés à la Contre-Réforme, Ferdinand Ier demande aux Jésuites de venir à Prague où ils ouvrent une académie, le Clementinum. Après une expulsion temporaire (1618-20),j ils reviennent et un décret impérial leur confie, en 1622, l'intégralité du système éducatif en Bohême, Moravie et Silésie. » (https://wikimonde.com/article/Université_Charles). En 1626, de Arriaga obtient son doctorat en théologie et poursuit son enseignement..

« Il fut professeur de théologie jusqu'en 1637, date à laquelle il devint préfet des études de la faculté de théologie. Il occupa ce poste jusqu'en 1642, année où il devint chancelier du Clementinum, fonction qu'il exerça jusqu'en 1654. En 1654, il fut de nouveau nommé préfet des études et conserva ce poste jusqu'à sa mort… Son autorité intellectuelle et sa renommée d'enseignant étaient telles qu'il était l'objet d'un dicton populaire : « Pragam videre, Arriagam audire » – « Voir Prague, c'est entendre Arriaga. »[12] La province jésuite de Bohême le nomma à trois reprises député à Rome pour assister à la Congrégation générale de l'Ordre des Jésuites. Il était très estimé d'Urbain VIII, d'Innocent X et de l'empereur Ferdinand III.» (selon Christoph Haar, Natural and Political Conceptions of Community: The Role of the Household Society in Early Modern Jesuit Thought, c.1590–1650. Brill Publishers 2019)


Son Cursus philosophicus de 1632   revigore brillamment la scolastique médiévale avec une parfaite connaissance de ses adversaires anti-aristotéliciens sans pour autant hésiter à faire des compromis. Il apporta de plus un usage moderne la logique et la métaphysique et porta un intérêt particulier à la philosophie naturelle s’intéressant à l’astronomie, défendant l’héliocentrisme. Des positions qui, avec son esprit d’ouverture, lui attirèrent les récriminations de jésuites intransigeants qui l’accusèrent de scepticisme et de trop atténuer ses objections faites par ses adversaires à l’enseignement jésuite.

Dans Cursus philosophicus, il t traite de ’hylémorphisme[2], de la matière (la Hylé, materia prima) et de la forme (l’ensemble des caractéristiques d’une chose) qui composent en une seule substance tout être. Il tient une position nominaliste traditionnelle.


« Selon le philosophe et théologien jésuite Rodrigo de Arriaga (1592-1667), la forme, la matière et leur ensemble sont indéniablement des substances. Concernant la matière, Arriaga s'inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs jésuites Francisco Suárez (1548-1617) et Pedro Hurtado de Mendoza (1578-1641) en lui attribuant une essence propre et une existence indépendante. De plus, la matière est identique à la quantité, selon Arriaga, qui qualifie même parfois la quantité de « substance… [Ses réflexions le porte] concevoir la matière comme ayant une structure ponctuelle, et le continuum comme étant constitué d'un nombre fini de parties indivisibles. Quant à la forme, Arriaga considère que la génération des formes des choses matérielles est distincte de leur union avec la matière, ce qui engendre un grand nombre de possibilités quant à la manière dont la forme et matière constituent un tout, il faut finalement qu'un élément transcende la simple addition des deux. Cet élément est l'union, considérée comme un mode dans la métaphysique d'Arriaga. » (Åkerlund, E. (2024). Rodrigo de Arriaga’s Substance Trialism. In: Polloni, N., Roudaut, S. (eds) Hylomorphism into Pieces. Palgrave Studies in Medieval and Early Modern Medicine. Palgrave Macmillan, Cham. https://doi.org/10.1007/978-3-031-60927-5_12)

Il rejeta l’argument ontologique[3]. Son autre ouvrage important est  Disputationes theologicæ Commentaria in Summam theologicam D. Thomæ (Anvers, 1643-1655) en quatre volumes.

 « Le philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz utilisa   abondamment ses œuvres. On peut également supposer que le traitement par Descartes des problèmes de raréfaction et de condensation (Principia II, 5-6) est influencé par Arriaga.[25] Selon Sven Knebel, Arriaga était « le scolastique catholique contemporain le plus étudié par les protestants du XVIIe siècle» (https://handwiki.org/wiki/Biography:Rodrigo_de_Arriaga#cite_note-26)


Richard Lynch

Richard Lynch (1610-1676), né à Galway en Irlande et mort à Salamanque, étudie d’abord au Collège irlandais de Saint-Jacques-de-Compostelle, avant de rentrer en 1626 dans la Compagnie de Jésus de Salamanque dont il reçoit sa formation. Il a notamment pour professeur Hutardo de Mendoza[CG1] . Ayant obtenu son doctorat en théologie, il l’enseigne à Salamanque et à Valladolid. En 1637, il est recteur du collège irlandais de Séville. À partir des années 1640, il enseigne la philosophie et la théologie au collège irlandais de Valladolid puis  au collège irlandais de Salamanque.

 En 1678, il obtient une chaire de théologie qu’il garde pendant trois ans. On lui doit notamment Universa Philosophia Scholastica (1654) en trois volumes, Sermones varios, (Salamanque 1670) et De Deo ultimo fine (Salamanque, 1671 2 volumes.).

« Pour Lynch, contrairement à nombre de ses contemporains jésuites, l'existence est accidentelle à l'être [elle ne lui est pas essentielle, elle n’est pas dans son essens]. Pourtant, même si l' «essens » [l’essence] est distinct de l'existence, il n'est pas totalement dépourvu d'être, mais se voit attribuer une certaine forme d'« être essentiel », identifié au possible. Lynch semble ainsi se réapproprier une métaphysique essentialiste qui trouve ses antécédents chez Avicenne et dans la notion d'« esse essentiae » [être essentiel] d'Henri de Gand[4]. » (Victor M. Salas Richard Lynch, S.J. (1610–1676) on Being and Essens  American Catholic Philosophical Quarterly 98 2024) 


Francisco de Oviedo

Francisco de Oviedo (1602-1651), né à Madrid et mort à Alcalá de Henares (près de Madrid, célèbre pour son université), entre dans la Compagnie de Jésus en  1619 dans la Province de Tolède. Il enseigna 2 ans les humanités dans différents collèges, 5 ans la philosophie à ceux d'Oropesa (province de Castellón, Valence) et Alcalá de Henares, puis 23 ans la théologie morale au Collège impérial de Madrid et la théologie scolastique aux collèges d'Alcalá de Henares et de Madrid.

 Son cours de philosophie fut un manuel fort influent, et devint, avec celui d'Arriaga, représentatif de la scolastique du 17ème s.

Œuvres principales : Integer cursus philosophicus ad unum corpus redactus in summulas, logicam, physicam, de coelo, de generatione, de anima, et metaphysicam distributus,  en 2 volumes (1640), Tractatus theologici, scholastici et morales respondentes primae secundae D. Thomae (1646) et Tractatus theologici, scholastici et morales de virtutibus Fide, Spe, et Charitate ( 1651).


Nicolás Martínez

Nicolás Martínez (1617–1676), né à Séville et mort à Écija (province de Séville) entre à douze ans en 1629 dans la Compagnie de Jésus. Il enseigne la grammaire, la rhétorique, la philosophie et la théologie dans différentes institutions. Après avoir prononcé son quatrième vœu en 1650, il occupe l'une des deux chaires de théologie scolastique au Collège romain de Rome entre 1659. Son œuvre principale est La connaissance de Dieu, ou quatre controverses scolastiques sur la connaissance de Dieu (Deus sciens, sive De scientia Dei controversiae quatuor scholasticae), publiée pour la première fois à titre posthume en 1678.


Dans cet ouvrage, Martínez pose la question du lien nécessaire entre Dieu et la possibilité des créatures. Pour lui, il n'existe aucun lien nécessaire entre Dieu et les créatures, car la création n'est pas une émanation automatique de l'essence divine. Cette thèse étant un de piliers de la doctrine chrétienne traditionnelle, Martinez pose en aval la question de la nécessité non de la création mais des créatures. La possibilité logique des essences créaturelles est donnée de manière nécessaire par l'essence de Dieu. L'une des réponses traditionnelles à cette question a été apportée par Thomas d'Aquin. Il soutenait que les créatures possibles sont indissociables de l'être divin, car leurs essences ne sont que des participations ou des limitations potentielles de la perfection divine. Question largement débattue dans la scolastique tardive et contestée par l’argument selon lequel aucun changement dans la modalité des créatures n'entraînerait un véritable changement en Dieu ; contestation qui a pour est de mieux faire ressortir la transcendance divine en rompant les liens logiques non seulement entre la substance divine et le monde créé tel qu'il existe après l'acte de création, mais aussi entre Dieu et la simple possibilité de la créature. Francisco Suárez, qui soutient qu'il n'y a pas de différence de degré entre les différents types de nécessité ; de ce fait, la possibilité intrinsèque d'une créature, définie en termes de non-contradiction de son essence, est aussi nécessaire que l'existence des attributs divins, par exemple la toute-puissance de Dieu. ( voir Daniel-Schmal-Tradition-and-Novelty-in-Early-Modern-Scholasticism.pdf. http://filozofiaiszemle.net/wpcontent/uploads/2021/02/


Hors Espagne

Léonard Lessius

Léonard Lessius (Lenaert Leys, 1554-1623), né à Brecht (province d’Anvers) et mort à Louvain, est issu d’un milieu de paysan modeste près de brillantes études secondaires, au lieu de rentrée à l’université de Louvain, il entre en 1572 dans la Compagnie de Jésus. Tout en enseignant la philosophie à Douai, il perfectionne ses connaissance en théologie, le grec les droits canon et romain. Sa santé fragile le conduira à l’étude de la médecine et de la diététique dont il livra les fruits dans son Hygiasticon, ou la véritable méthode pour préserver la santé et la vie… jusqu’à un âge avancé (Hygiasticon seu vera ratio valetudinis bonae et vitae… ad extremam senectutem conservandae) paru à Anvers en 1613/

En 1583, il est envoyé au Collège Romain fondée par Ignace de Loyola. Il y rencontre Francisco Suárez (1548-1617) le grand juriste de l’École de Salamanque (voir Renaissance/Humanisme). En 1585, il revient à Louvain où il enseigne la théologie à l’université.

Ses œuvres principales sont De la justice, du droit et des autres vertus cardinales de 1605, De la grâce effective, des décrets divins, de la liberté de choix et de la prévoyance conditionnée de Dieu de 1610, Quelle foi et quelle religion doit suivre celui qui veut être assuré de la damnation éternelle? De 1612. Sans ses travaux sur le droit, Lessius s’attache à formalisé et moraliser les contrats insistant sur le consentement mutuel, l’égalité des avantages entre le parties, l’absence de vice de consentement (absence de consensus en tout ou partie, le dol (la ruse), la contrainte). Il étend ce souci moral aux avocats et conseillers juridiques. Il est dit que ses fondements juridiques ont favorisé le capitalisme.

« Il fut l'un des premiers théologiens à adopter une forme plus radicale de libertarianisme en réponse au défi protestant. Selon les libertaires (plus tard appelés molinistes), un acte volontaire est libre lorsqu'il ne peut être déduit d'aucune description temporelle, logique ou métaphysique antérieure du monde. Autrement dit, la connaissance d'une décision libre ne peut être dérivée de causes antécédentes, le contenu du testament ne peut être connu qu'à travers la connaissance de la décision elle-même. Il est bien connu que ce concept de libre arbitre pose de sérieuses difficultés à la conception augustinienne-thomiste de la providence : selon cette hypothèse, même Dieu est incapable de connaître des décisions libres par la dépendance métaphysique de tous les êtres à son égard comme cause première de toute création. » (Dániel Schmal Tradition and Novelty in Early Modern Scholasticism: The Case of Nicolás Martínez and Leonard Lessius http://filozofiaiszemle.
net/wpcontent/uploads/2021/02/Da1niel-Schmal-Tradition-and-Novelty-in-Early-Modern-Scholasticism.p)

Surnommé l'Oracle des Pays-Bas, il fut une source d’inspiration des juristes importants comme le Hollandais Hugo Grotius (1583-1645 voir ci-après Droit Naturel)


Cesare Cremoni

Cesare Cremonini (1550-1631), né à Cento (Duché de Ferrare) et mort à Padoue, issu d’une famille de peintres, enseigna pendant trente ans à l’université vénitienne de Padoue un pur aristotélisme dans la tradition de cette université qui, jusqu’au milieu du XVIème siècle et les premiers humanistes (Ficin, La Mirandola) ne firent de Florence, le nouveau foyer culturel de la péninsule.

Il faisait partie de tenant d’une révélation divine indispensable à la connaissance de Dieu et à la preuve de l’immortalité de l’Âme. Sa pensée se réclamait de l’averroïsme, et donnait tout sa place à l’intellect agent actif dans la noétique (voir Bas Moye-Âge/ 1200/ Théologie versus Scolastique/ L’Intellect agent). Pour autant,

« Rationaliste, il professe que la philosophie ne peut commencer par la théologie, qui n'est pas du ressort de la raison. On l'a accusé d'athéisme et, pour avoir dans ses discours pris parti pour les maîtres laïques, il eut maille à partir avec les Jésuites, qui avaient réussi à s'implanter à Venise ».

De très grande renommée, il correspondait avec les grands de son époque. Il laisse une œuvre importante. Sa mésentente avec Galilée (1564-1642) n’est que légende, bien que ce dernier ait pu avoir quelque ressentiment que Cremonini reçoive un salaire double du sien.

Ses principales œuvres sont Explication du prologue des livres d'Aristote : Sur l'audit physique (Explanatio proœmii librorum Aristotelis De physico auditu) de 1596, Sur les formes des quatre corps simples, appelés éléments, une discussion (De formis quatuor corporum simplicium, quæ vocantur elementa, disputatio) de1605 et Sur l’Âme (De anima, reprise du titre d’une des œuvres majeures d’Aristote) de 1611.


Philipp Scherbe

Philipp Scherbe (Philippus Scherbius ou Philipp Scherb, 1553-1605), né à Bischofszell (Suisse) et mort à Altdorf bei Nürnberg (Bavière) poursuit des études dans plusieurs universités italiennes et allemandes, il enseigne la logique à Bâle de 1581 à 1586, puis décide s’installer définitivement à Aldorft où il enseigne la  médecine, la logique et l’éthique. Scherbe a été un des derniers grands représentants de l’aristotélisme dans le Nord.


Notes

[1] Citation et pour en savoir plus sur l’aristotélisme au XVIIème siècle : OpenEdition Journals : Frédéric Manzini La philosophie d’Aristote dans le second XVIIe siècle https://doi.org/10.4000/philosant.986

[2] Voir Bas Moyen-âge/Les Ordres Religieux/Ordre Franciscain/ Duns Scot : Toutes les écoles de pensée conviennent depuis Aristote de son concept d’hylémorphisme (matière-forme). Mais si pour les augustiniens au sein de cette substance les formes peuvent se révéler multiples et donc modifier la substance -avec toujours ce souci chez eux d’individualiser les âmes et leur (libre) salut- pour les thomistes, il ne peut y avoir de pluralité de formes qu’accidentelles (épiphénoménales), la première forme survenue avec la matière étant la seule propre à cette substance. Scot introduit, lui, la notion d’individuation.

[3] « L'argument ontologique vise à prouver l'existence de Dieu. Il est dit ontologique, car il appuie sa preuve sur la définition de ce qu'est l'être (ontos) de Dieu : il est dans l'être de Dieu d'exister. On considère généralement que Boèce (VIe siècle) est le premier à avoir proposé un argument de ce genre, mais c'est sa formulation par Anselme de Cantorbéry au XIe siècle qui rend l'argument célèbre. À l'époque moderne, la version cartésienne de l'argument a été particulièrement influente, faisant l'objet de plusieurs critiques qui conduisent à rejeter la valeur des arguments ontologiques en général.»

L’argument ontologique est basé sur le syllogisme : 1)Dieu est un être parfait.

Une perfection qui ne comprendrait pas l'existence ne serait évidemment pas complète.3) Donc, Dieu est aussi doté de l'existence.

[4] Henri de Gand (1217-1293) platonicien qui distingua être et existence. « Une de ses positions fondamentales, qui se présente comme une interprétation de l'Idée platonicienne, s'exprime dans la notion d'essence absolue, empruntée à Avicenne : cette essence, qui n'est ni universelle (comme celle que d'autres placent dans l'âme) ni particulière (comme les choses du monde physique), constitue un simple contenu intelligible indifférent à toute détermination existentielle. Henri en vient ainsi à s'opposer plus nettement encore à Thomas d'Aquin : établi d'emblée dans l'ordre des essences, l'intellect les saisit dans une sorte de vision ou d'intuition en vertu de leur objectivité et d'une valeur ontologique même qui leur est propre (esse essentiae). » (Encyclopédie Universalis)

  [CG1]




Le Rationalisme

Introduction - France - Angleterre

René Descartes - Jean Domat      -       Thomas Hobbes - Les Platoniciens de Cambridge   - Royal Society      -   
Wilhelm  Leibniz - Frühaufklärung      -    Hugo Grotius - Hendrik de Roy - Baruch Spinoza


Introduction

Depuis l’Antiquité grecque, la raison est apparue comme un mode de connaissance basée sur la logique, ou plus exactement sur une logique précise, celle d’une chose qui étant une chose ne peut être elle-même et son contraire. La raison repose sur le principe d’identité qui « trouve son origine dans la pensée qui se développe en Ionie du VIème siècle pour s’accomplir avec Platon et Aristote » ( Pierre Vidal-Naquet La raison grecque et la cité/ Persée/ Raison présente Année 1980 N°55 ). Aristote, maitre es logique, définit d’ailleurs l’homme comme « un animal doté de raison ». L’apparition de la raison est corolaire d’une nouvelle approche du monde, une approche que l’on peut déjà qualifiée de scientifique encore qu’elle se base sur


l’observation avec le désir de comprendre comment fonctionne, que compose et comment s’explique avec ses causes et ses effets le monde. 

Thalès de Milet (625/620-548/45) est un  mathématicien, géomètre et philosophe. Parménide (Vème siècle av.j.c.), philosophe de la nature, développe une théorie sur le climat et déclare le premier que la terre est sphérique. Il appartient à l’École Pythagoricienne, fondée par Pythagore (580-495 av. J.-C.) d’où sortira la quadrivium, un des deux corpus avec le triumvir de l’enseignement scolastique : arithmétique, musique (arithmétique sensible), géométrie, enfin astronomie (géométrie sensible). Démocrite (460-367) est le premier philosophe matérialiste qui considère que l’univers est constitué d’atomes et de particules. Suivront dans sa lignée, Épicure (342-270) et le Latin Lucrèce (1er S. av. J.-C.). Ce dernier développa les conceptions atomistes de son maître Leucippe.

« L'attitude intellectuelle visant à placer la raison et les procédures rationnelles comme sources de la connaissance remonte à la Grèce antique quand sous le nom de logos (qui veut dire à l'origine discours), elle se détache de la pensée mythique et, à partir des sciences, donne naissance à la philosophie» (http://www.histophilo.com/rationalisme.php)


Qu’apporte le XVIIème siècle dans l’usage, la pratique de cette raison issue du ‘Miracle Grec’, au point que l’on va le nommer le ‘Siècle de la Raison’ autant que le celui de l’ ‘Âge Baroque’. La raison a supplanté le mythe, construction intellectuelle, récit imaginaire et les idées factices qui sont fruits de notre imagination. Dépassant les idées innées propres à notre conscience, les idées adventices provenant du monde, de mémoire ancestrale, offre une explication symbolique de la création du monde, des hommes et des dieux. C’est la raison qui, maintenant,  va établir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Ce qui devient vrai n’est plus le résultat en l’âme de l’intervention divine (illumination, intellect agent). La raison va supplanter en tant que mode de connaissance l’illumination, révélation directe, intuitive des savoirs, de la Connaissance en général, de la Vérité. Dieu s’approche par une démarche discursive.

Ce primat donné à la raison, mode et approche de la Vérité, définit le Rationalisme. C’est sur elle que se fonde les trois types de raisonnement : la déduction qui, à partir d’un cas général, déduit un cas particulier ; l’induction qui en est l’inverse ; le raisonnement mathématique, ou « induction rigoureuse » selon le logicien Gobot, qui synthétise deux éléments en un seul (exemple de raisonnement mathématiques de base, il en existe plusieurs : 2+2=4).


« Le rationalisme est la doctrine qui pose la raison discursive comme seule source envisageable de toute connaissance réelle »

« Le rationalisme fonde la connaissance et l'action sur la raison et fait de cette dernière la seule voie d'accès possible à la vérité. Est rejeté a priori tout ce qui ne peut être démontré par la raison ou vérifié par l'expérience. Bien qu'il ne prétende ne s'autoriser que des évidences du savoir discursif, le rationalisme repose sur un acte de foi en la valeur exclusive d'un certain type de pensée, et sur le rejet de tous les autres modes d'approche du réel : sensibilité, imagination, intuition, mythe, religion ». (Dictionnaire Larousse)

Le rationalisme du XVIIème siècle sera par la suite appelé rationalisme classique ou encore rationalisme moderne en référence aux ‘temps modernes’ (de la Renaissance) pour le distinguer du rationalisme critique d’Emmanuel Kant (1724-1804) au XVIIIème siècle, du rationalisme pratique du philosophe des science et poète Gaston Bachelard (1884-1962). La dénomination de rationalisme continental sert à le distinguer de l’empirisme anglo-saxon.


Pour autant, Descartes va trouver en la notion d’infini cette idée qui nous sort de notre finitude. L’homme, être fini, « avide de perfection absolue » trouve en l’idée de l’infini, l’évidence de la nécessité (logique) de l’existence d’un être suprême.

«Par le nom de Dieu j’entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même, et toutes les autres choses qui sont (s’il est vrai qu’il y en ait qui existent) ont été créées et produites. Or, ces avantages sont si grands et si éminents, que plus attentivement je les considère, et moins je me persuade que l’idée que j’en ai puisse tirer son origine de moi seul. » (Troisième Méditation Métaphysique)

« Tout ce qui se peut savoir de Dieu peut être montré par des raisons qu'il n'est pas besoin de chercher ailleurs que dans nous-mêmes, et que notre esprit seul est capable de nous apporter ». (Préface aux Méditations Métaphysiques).


France

René Descartes

René Descartes (1596-1650) nait à la Haye en Touraine (renommée Descartes) dans « une famille de haute bourgeoisie en passe de devenir noblesse de robe ». Son père est conseiller au Parlement de Bretagne à Rennes. Orphelin de mère à un an, il est élevé par sa grand-mère maternelle. Son père se remarie avec Jeanne Morin, fille du prédisent du Parlement de Bretagne.

A 11 ans, il entre au Collège Royal Henri-le-Grand de La Flèche (Pays de Loire), dirigé par des jésuites qui lui enseigne la scolastique, les mathématiques et la physique. Il fait preuve de dons intellectuels précoces et montre une santé fragile.

En 1614, à 16 ans, il entre à l’université de Poitiers où il

obtient deux ans plus tard son baccalauréat et une licence in utroque jure qui couvre le droit civil et le droit canonique. Il s’installe à Paris où, de nature solitaire, il mène une vie repliée consacrée à l’étude.

En 1618, Descartes s'engage à Breda (Brabant) dans l’école militaire du Prince d’Orange, Maurice Nassau. Il rencontre le mathématicien et physicien Isaac Beeckman (†1637) de 8 ans plus âgé que lui, qui devient son ami et jouant en quelque sorte le rôle de mentor, le pousse à se mettre sérieusement au travail l’incite à poursuivre ses recherches scientifiques ; ce dont Descartes lui en sera maintes fois reconnaissant. Une correspondance régulière entre eux va s’établir dès le retour l’année suivante de Beeckman à Middelbourg. C’est par Beeckman que certains de ses écrits ont pu être conservés.

 Il part pour la Hollande en 1619 où il poursuit ses recherches en mathématiques et en physique. Il voyage au Danemark et en Allemagne. La Guerre de Trente Ans (1618-1648) vient de commencer en Bohême. Il s’engage dans l’armée du duc Maximilien 1er de Bavière, fervent partisan de la Contre-Réforme et imminent représentant de la Ligue Catholique. Il se serait intéressé à cette époque aux Rose-Croix et il écrit Le trésor mathématique de Polybe le Cosmopolite, dédié « aux érudits du monde entier, et spécialement aux F.R.C. [Frères Rose-Croix], très célèbres en Allemagne. (Sophie Jama, La nuit des songes de René Descartes, Aubier, 1998) »


Une nuit de novembre 1619 à Neubourg (Bavière), il fait trois songes dans lesquels il trouve « les fondements d’une science admirable ». Son premier biographe, Adrien Baillet (1706) écrit :

« La recherche qu'il voulut faire de ces moyens, jeta son esprit dans de violentes agitations… de telle sorte que le feu lui prît au cerveau, et qu'il tomba dans une espèce d'enthousiasme, …qu'il le mit en état de recevoir les impressions des songes et des visions ».

Il s’enferme dans son poêle (pièce chauffée au) et

« La légende raconte que, alité, il regarde le plafond au plâtre fissuré et imagine un système de coordonnées, permettant de décrire lignes, courbes et figures géométriques par des couples de nombres arithmétiques, dont il ne reste qu'à analyser les propriétés ». (Wikipédia)

 Ses Cogitationes Privatae qu’il a écrites pendant cette période ont été sauvegardées en copie par Baillet et Leibniz. Il y écrit entre autres :

« L'homme n'a de connaissance des choses naturelles que par les moyens de la correspondance avec ce qui tombe sous les sens ».

Et « Je m’avance masqué » ».


En 1622, il entre en France après être passé par la Hollande. Il perçoit l’héritage de sa mère qui lui assure une existence aisée. Il voyage en Italie. Avant son départ pour l’Italie, il peut avoir alors fréquenté en 1623 le groupe du mathématicien, frère minime Marin Mersenne (†1648). Quoi qu’il en soit, de retours à Paris en 1625, il intègre ce groupe durant les quelques mois qu’il séjourne dans la capitale. Il fait la connaissance du Cardinal Pierre Bérulle (1569-1629 voir Religion/France) qui l’enjoint d’étudier la philosophie et de ce fait part en Bretagne faire une retraite. Jusqu’alors, Descartes (n’) a écrit que des traités sur l’algèbre, l’hyperbole, l’ellipse, la parabole. Dans les années 1627-28, il a commencé la rédaction qui restera inachevée de son premier ouvrage qui pose les jalons d’une méthode « pour un esprit en recherche de vérité » (titre complet),  Règles pour la Direction de l'Esprit dont s’inspirera le janséniste Le Grand Arnauld dans sa Grammaire de Port-Royal de 1660 qui traite de la grammaire et de la philosophie du langage.


En 1629, il passe son dernier hiver à Paris et termine l’élaboration des Pensées Privées, un cahier dans lequel depuis la période de Breba, il a consigné ses réflexions. Puis, il part s’installer définitivement en Hollande pour ne pas être inquiété pour ses écrits (?). Il y restera jusqu’à son départ un an avant sa mort pour Stockholm où il mourra en  en 1649. Installé à Franeker (Frise), il s’inscrit à l’université. Il voyage ensuite dans les Pays-Bas et s’installe à Deventer où il partage son temps entre son besoin de solitude et la fréquentation de savants. Il commence à s’orienter vers la métaphysique mais encore dans le cadre de ses interrogations sur la science. Son Traité de L’homme de 1630 qui servir d’introduction au Traité de la Lumière de la même année, tous deux restés inachevés, s’appuie dans sa recherche sur la nature et la nature du vivant sur les nombreuses dissections qu’il a pu faire dans le quartier des bouchers où il réside.

« L’Homme entreprend d’expliquer les diverses fonctions du corps humain de manière purement mécanique, sans faire appel à aucune âme ni à aucun « principe de vie » autre que la « chaleur du cœur ». Venant après la découverte de la circulation du sang par William Harvey, cette description de la « machine du corps humain », de sa structure et de son fonctionnement a connu en philosophie comme en médecine un immense retentissement. » (Présentation du traité dans ses Œuvres Complètes Édition chez Gallimard 2023)

Dans les notations de Descartes, contrairement à Fermat, les constantes sont continuellement notées a, b, c, d, ... et les variables x, y, z. Il s'oppose en cela à la tradition de l'époque et un lecteur d'aujourd'hui s'en trouve moins dérouté. « (wiki géométrie analytique)


En 1633, il quitte Deventer pour Amsterdam où il apprend la condamnation de Galilée (1564-1642). Son ami Beeckmann lui donne à lire une copie de l'ouvrage de Galilée qui a suscité sa condamnation Dialogue sur les deux grands systèmes du monde écrit en 1624. Par prudence, il ne publie pas ses deux, Homme et Lumière, qui ne paraitront post-mortem qu’en 1664. En 1642, il achève Recherche de la vérité par les lumières naturelles, resté inachevé et publié pour la première fois en 1701.


En 1635, il est à Utrecht. Il a une fille qui mourra très jeune de Hélène Jans qui, de servante, est devenue son amie. Il perd la même année son père. En 1637, Il séjourne à Leyde où il publie trois traités La Dioptrie, Les Météores (1637) et La Géométrie. Ce dernier a une double particularité, la première est que pour la première fois Descartes réunit l’algèbre et la géométrie, jusqu’alors deux branches distinctes des mathématiques ; la seconde est qu’il est complété par le célèbre Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, le premier de ses textes philosophiques publié mais en fait commencé dès 1629 (cf. Règles pour la Direction). Le Discours va susciter de vifs débats avec ses contradicteurs dont Pierre de Fermat et Gilles Personne de Roberval (voir Philosophes de La Nature)

En 1641, le couple vit au château d'Endegeest, près de Leyde. Descartes est alors un savant connu. Il publie Les Méditations Métaphysiques, pure expression du rationalisme, dont les premières réflexions avaient commencé dès 1629 :

  • Méditation Première: Des choses que l’on peut révoquer en doute
  • Méditation Deuxième : De la nature de l’esprit humain ; et qu’il est plus aisé à connaître que le corps
  • Méditation Troisième : De Dieu ; qu’il existe
  • Méditation Quatrième : Du vrai et du faux
  • Méditation Cinquième : De l’essence des choses matérielles ; et, derechef de Dieu, qu’il existe
  • Méditation Sixième : De l’existence des choses matérielles, et de la réelle distinction entre l’âme et le corps de l’homme


En 1644, il publie également Principia philosophiae (Les Principes Philosophiques) qui rompent avec toute idée de connaissance révélée par la foi. La raison seule est notre mode de connaissance.

En 1646, il rencontre Élisabeth de Bohême, princesse palatine, réfugiée en Hollande. Elle-même philosophe, elle entretiendra une abondante correspondance avec lui jusqu’à sa mort, tout en s’opposant à son dualisme corps/âme. La même année éclate la Querelle d’Utrecht. Un disciple de Descartes, Henricus Regius est accusé d’athéisme par le plus farouche adversaire de l’auteur du Discours, le théologien réformé, Gijsbert Voet (Gisbertus Voetius 1589-1676). Un élève de Regius ‘enfonce le clou’ en déclarant que l’âme et le corps sont deux substances dont la rencontre est accidentelle (non nécessaire), ce qui tend à dire que l’âme peut revêtir un caractère accidentel et en soi ne pas être immortelle. Descartes, accusé, est obligé de se défendre et pour cela écrit  Voetius L'épître de René Descartes au célèbre Gisbert Voetius (Voetius l'Epistola Renati Descartes ad celeberrimum virum Gisbertum Voetium). En vain. Il est obligé de faire intervenir l’université de Groningue et l’ambassadeur de France.


En 1647, de passage à Paris, il rencontre le jeune Blaise Pascal alors âgé de 24 ans. En 1649, il fait publier à Paris son dernier livre, Les Passions de l’Âme (Traité des Passions) dans lequel il traite de la relation corps-esprit et avance une thèse sur le rôle de la glande pinéale (épiphyse) dans le rapport entre les émotions et la biologie. Il dédit l’ouvrage à la Reine Christine de Suède. Descartes qui, bon gré malgré, est venu de Hollande en Suède, arrive comme précepteur de la reine en 1649 à Stockholm où il meurt un an plus tard, peut-être empoisonné à l’arsenic ou d’une pneumonie. Elle avait organiser le Ballet de la Naissance de la Paix dont il avait rédigé les vers.

« Cette thèse [de l’empoisonnement] est à nouveau développée par Eike Pies dans son livre Der Mordfall Descartes (L'Affaire Descartes ), paru en 1996 puis dans La Mort mystérieuse de René Descartes (Der rätselhafte Tod des René Descartes, traduit en français-2012) de Theodor Ebert. Selon cette version, il aurait été empoisonné par une hostie, contenant une dose mortelle d'arsenic, donnée par l'aumônier François Viogué (père catholique et missionnaire apostolique de la Propaganda Fide [Congrégation pour la Propagation de la Foi ], attaché à l'ambassade de France à Stockholm, qui aurait craint que l'influence cartésienne - notamment son refus (comme Luther et Calvin) du dogme catholique de la transsubstantiation - ne dissuade la reine Christine luthérienne de se convertir au catholicisme … Le médecin légiste Philippe Charlier procède en 2020 à une enquête sur les restes des ossements retrouvés à l'église Saint-Germain-des-Prés qui exclut la thèse de l'empoisonnement» (Wikipédia)

La reine abdiquera en 1654, se convertira bel et bien au catholicisme après son abdication et finira ses jours à Rome.

« La modernité de Descartes est d’imposer en logique et en philosophie le modèle mathématique. Il retient des mathématiques ce qui fait la certitude de leur méthode ; Newton en retiendra ce qui fait l’exactitude de leur langage, leur mesure. D’un côté donc les longues chaines de raisons qui peuvent établir une philosophie déductive ; de l’autre, des observations de mesures sur lesquelles peut s’ériger une science inductive ».( Yvon Belaval, L’Âge Classique in Histoire de la Philosophie, Gallimard 1973.)


Descartes Philosophe

Discours de La Méthode

Descartes expose sa méthode scientifique de la connaissance dans son Discours de La Méthode Pour Bien Conduire Sa Raison, Et Chercher La Vérité Dans Les Sciences. Cette méthode comprend quatre règles:

  •  Celle de l’évidence : « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse comme telle ». Ne rien recevoir sans examen et n’admettre comme vrai ce qui résiste au doute[1]. Car nous sommes influencés voir gouvernés par nos appétences et les idées reçues. Francis Bacon avait déjà fait états de ces « anticipations » ( selon son mot) qui perturbent notre jugement. Une idée claire et distincte (qui ne peut se confondre à une autre) ne peut être refusée tant son évidence s’impose à nous.      
  •   Celle de l’analyse : Analyser un problème se portant aussi bien sur un objet que sur une idée, c’est commencer par le décomposer en tous les éléments qui le ou la constitue.     
  • Celle de la synthèse : Reconstituer l’ensemble analysé par la synthèse des éléments selon un ordre, que nous devons construire à l’avance, une raisonnement que nous devons élaborer de telle sorte que chaque éléments ou chaque idée apparaisse évidente de par celle qui la précède.  
  •   Celle du dénombrement : S’assurer que dans le raisonnement, dans un mouvement continu de la pensée, nous n’avons oublié aucuns éléments préalablement décomposés.


Le Discours n’a pas moins pour ambition que d’exposer une méthode qui permette à l’esprit humain de répondre à ses interrogations, d’accéder la vérité. Cette méthode consiste à penser en un certain ordre en prenant pour modèle le mode de pensée mathématique.

C’est dans le Discours que l’on trouve une des phrases les plus célèbres de la philosophie européenne : « cogito ergo sum » (Je pense donc je suis).

« Cette formule, qui décrit une intuition et non pas une démonstration, signifie que la pensée et l’être coexistent nécessairement et donc que le sujet tire la certitude de son existence du seul fait qu’il pense. Impersonnel, indubitable, le « je » du cogito est une vérité première qui permet de fonder le savoir objectif sur le sujet en tant qu’il est conscient de lui-même et non plus sur la contemplation du monde. Cette découverte révolutionne la philosophie qui, après Descartes, ne cessera d’interroger la nature de ce « je » qui pense. »


Dans sa Critique de la Raison Pure, Emmanuel Kant critiquera vivement le cogito.

« L’erreur centrale est l’hypostase [substance fondamentale, principe premier, individualité qui existe en soi], à savoir conclure du seul concept à une réalité, « injecter» de l’être.. » (Auchatraire,Anne. « Le cogito cartésien et la Critique de la raison pure ». Figures du transcendantal, édité par Michèle Crampe-Casnabet, ENS Éditions, 1996, https://doi.org/10.4000/ books.enseditions.20643.De la Séparation de l’Âme et du Corps) .


Selon Pascal Ide (docteur en théologie, https://pascalide.fr/du-cogito-exalte-au-cogito-brise-une-relecture-de-lepoque-actuelle-selon-paul-ricoeur/#_ftn8) in l’article Du Cogito exalté au Cogito brisé. Une relecture de l’époque actuelle selon Paul Ricœur :

Le cogito exalté : « Le doute est encore de la pensée. Mais qui pense? « Je ne suis donc précisément parlant qu’une chose qui pense, c’est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison, qui sont des termes dont la signification m’était auparavant inconnue [Descartes 2ème Méditation] ». Le « je » du Cogito n’a donc aucune détermination particulière. Cette subjectivité est « désancrée », selon le mot employé par Ricœur à plusieurs reprises. Même si Descartes, conservant le vocabulaire de la tradition substantialiste, la qualifie d’âme, « ce sujet se réduit à l’acte le plus simple et le plus dépouillé, celui de penser [Paul Ricœur La Question de l’Ipséité] .

Le cogito brisé : En référence aux cours de Nietzsche à Bâle 1871 sur le langage et le langage philosophique mensonger) : « … En effet, affirmer l’existence du je pense, c’est d’une part interpréter les liens entre les faits de conscience comme causes et aligner les phénomènes du monde intérieur sur les réalités extérieures régies par ces liens rigides ; d’autre part, assigner une arbitraire unité à une foisonnante multiplicité d’états intérieurs ; enfin, rapporter tous ces effets à un substrat unique qui est le sujet, la substance... Autrement dit, pour Nietzsche, le lien causal entre les pensées et le je, ainsi que la définition du sujet comme substance, sont non pas des faits, mais des interprétations, discutables, arbitraires, qui prennent force de vérité et de certitude, par l’écran formé par l’usage habituel des tropes rhétoriques. »


De la Séparation de l’Âme et du Corps

C’est dans la Sixième Méditation que Descartes traite de la séparation de l’âme et du corps, plus exactement de leur distinction, c’est-à-dire de ce qui les distingue mais qui pour autant ne les sépare pas, restant en relation l’un avec l’autre pas.

 « Il y a une grande différence entre l’esprit et le corps, en ce que le corps, de sa nature, est toujours divisible, et que l’esprit est entièrement indivisible. Car en effet, lorsque je considère mon esprit, c’est-à-dire moi-même en tant que je suis seulement une chose qui pense, je n’y puis distinguer aucunes parties, mais je me conçois comme une chose seule et entière Et quoique tout l’esprit semble être uni à tout le corps, toutefois, un pied, ou un bras, ou quelque autre partie étant séparée de mon corps, il est certain que pour cela il n’y aura rien de retranché de mon esprit». (6ème Méditation)

Concernant  cette séparation ou distinction de l’âme et du corps, on parle du dualisme cartésien.

La distinction entre l’un et l’autre est que l’esprit, substance pensante, est spirituel, le corps, substance étendue, est matériel. Ils ont chacun leur vérité. Je peux concevoir par mon esprit comment le corps peut me livrer de vraies interprétations mais je peux me tromper dans l’interprétation que je leur donne : « C’est bel et bien lors de l’interprétation de mes sens que je me trompe, mais ce ne sont pas mes sens à proprement parler qui me trompent ».


C’est par des affections comme la douleur ou le plaisir charnel que je sais que je ne suis pas qu’un être pensant même si c’est par la pensée que je me révèle à moi-même. Je me connais par mes idées claires et distinctes mais je me connais aussi dans et par les sensations que me procure mon corps.

Ainsi l’âme (l’esprit, Descartes n’emploie pas le terme d’âme dans le sens religieux) et le corps, tout en étant distincts ne sont pas à proprement parlé séparer. Ils interfèrent l’un sur l’autre. Dans sa correspondance, Élisabeth de Bohême va demander au philosophe  ce qu’il en est de cette forme d’union. Descartes répondra qu’on ne peut l’expliquer, simplement la constater tout au long de notre vie.

 « Je ne suis pas seulement logé dans mon corps comme un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé que je compose comme un seul tout avec lui ».

« Mais quand j’examinais pourquoi de ce je ne sais quel sentiment de douleur suit la tristesse en l’esprit (...) et ainsi du reste, je n’en pouvais rendre aucune raison, sinon que la nature me l’enseignait de la sorte ».

« Certaines choses que nous expérimentons en nous-mêmes, qui ne doivent pas être attribuées à l'âme seule, ni aussi au corps seul, mais à l'étroite union qui est entre eux (...): tels sont les appétits de boire, de manger, et les émotions ou passions de l'âme, qui ne dépendent pas de la pensée seule, comme l'émotion à la colère, à la joie, à la tristesse, à l'amour, etc. tels sont tous les sentiments, comme la lumière les couleurs, les sons, les odeurs, le goût, la chaleur, la dureté, et toutes les autres qualités qui ne tombent que sous le sens de l'attouchement. » (Principes de la philosophie, I, 48).


Le Traité des Passions

A l’origine, le terme de passion désigne la souffrance (Passion du Christ). Descartes n’entend pas par passion comme nous l’entendons de nos jours une forte attraction, envers une personne ou une activité. Il l’entend au sens de son époque, au sens  plus philosophique d’émotion, sentiment, sentiments de plaisir ou de déplaisir. A leur sujet, Descartes parle des mouvements de l’âme, en tant que philosophe qui veut tout ramener à la science en ses démonstrations ; mais il reprend aussi la définition qu’en a donné Aristote : « Nous disions que l’âme éprouve chagrin et joie, audace et crainte, et encore qu’elle s’irrite, qu’elle sent, qu’elle pense. Or, tous ces états semblent être des mouvements.» Mais il ajoute :  « l’âme n’est pas le lieu du mouvement, mais tantôt son aboutissement, tantôt son point de départ. » Pour lui, par exemple, la crainte est de l’ordre de la passion.

Le Traité des Passions est publié tardivement, dix ans après le Discours, en 1647. Descartes l’avait laissé provisoirement de côté comme il l’écrivait à Élisabeth de Bohême en 1643.

« Car, y ayant deux choses dans l’âme humaine desquelles dépend toute la connaissance que nous pouvons avoir de la nature, l’une desquelles est qu’elle pense, l’autre, qu’étant unie au corps, elle peut agir et pâtir avec lui ; je n’ai quasi rien dit de cette dernière, et me suis seulement étudié à faire bien entendre la première, à cause que mon principal dessin était de prouver la distinction qui est entre l’âme et le corps ».

Dans ce traité de psychophysiologie, Descartes écrit que « la prédominance des passions de notre sphère affective sur notre mode de pensée doit faire place à une prédominance de notre raison et de notre volonté sur le monde des émotions et de l’affectivité ». Et il affirme qu’il a voulu aborder le sujet en physicien. Cela se comprend en ce qu’il ne veut se départir de son système rationaliste. Il pose d’abord que

« Pour l’âme et le corps ensemble, nous n’avons que celle de leur union, de laquelle dépend celle de la force qu’a l’âme de mouvoir le corps, et le corps d’agir sur l’âme en causant ses sentiments et ses passions » (Lette à Élisabeth op. cit.)


En ce qui touche aux passions le corps et l’âme sont en une relation actif-passif. Si Descartes écrit : 

« Je considère que nous ne remarquons point qu’il y ait aucun sujet qui agisse plus immédiatement contre notre âme que le corps auquel elle est jointe ; et que par conséquent nous devons penser que ce qui est en elle une passion est communément en lui une action »,

c’est qu’il tient à réaffirmer une de ses règles fondamentales, celle de l’unicité de l’âme qui le met en opposition avec la conception traditionnelle de puis Aristote des différentes parties de l’âme[2].

Le corps est l’acteur de nos passions. « Le corps ne se contente pas de transmettre des excitations : dans la passion, c’est le corps lui-même qui, par-delà son statut de vecteur, devient acteur[3]».

Si les perceptions rapportées à l’âme permettent à celle-ci de connaître le monde extérieur et le corps lui-même, il est un autre type de perceptions. « Les perceptions qu’on rapporte seulement à l’âme sont celles dont on sent les effets comme en l’âme même, et desquelles on ne connaît aucune cause prochaine à laquelle on les puisse rapporter ». « Elles ne nous donnent donc aucune représentation d’objet, mais produisent en nous un affect. Ainsi se trouve précisément déterminé le domaine de recherche : il s’agit d’un vécu ressenti par l’âme comme étant intérieur à elle, et dont nous ne parvenons pas à saisir la causalité ».(P. Guéraud op.ci.t). Et Descartes définit ainsi les passions :

« On peut généralement les définir, des perceptions, ou des sentiments, ou des émotions de l’âme, qu’on rapporte particulièrement à elle, et qui sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits. » 


A noter, la progression dans la définition des passions. Perceptions, sentiments et émotions introduisent des mouvements (états) différents dans l’âme.

La jonction du corps et de l’âme, Descartes la situe dans et par la glande pinéale (épiphyse), siège de l’âme.

« Certaine glande fort petite, située dans le milieu de sa substance [du cerveau], et tellement suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits de ses cavités antérieures ont communication avec ceux de la postérieure, que les moindres mouvements qui sont en elle, peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits, et réciproquement, que les moindres changements qui arrivent au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les mouvements de cette glande ».

Descartes va étayer sa position sur toutes les études physiologiques qui l’ont précédé et les siennes propres, entre autres la circulation sanguine. « Les articles 7 à 16 mobilisent toutes les connaissances anatomiques et physiologiques précédemment élaborées, en particulier dans le Traité de l’Homme, afin de les mettre en œuvre dans l’explication du phénomène passionnel ». (P. Guéraud op.cit.)

« Le mouvement des esprits à travers les pores du cerveau les conduit à emprunter deux circuits parallèles : d’une part, un trajet jusqu’aux muscles du corps, qu’ils disposent au mouvement ; d’autre part, un trajet vers le cœur, où ils alimentent la production d’esprits semblables à eux. C’est dans ce circuit même que réside la dimension psychique de la passion. “ Car, de cela seul que ces esprits entrent en ces pores, ils excitent un mouvement particulier en cette glande, lequel est institué de la nature pour faire sentir à l’âme cette passion ” (art. 36), par exemple la passion de la crainte ».

(https://pedagogie.ac-reunion.fr/fileadmin/AnnexesAcademiques/03-Pedagogie/02College/philosophie/Textes_des_collegues_sur_auteurs/Geraud_Descartes.pdf)


Une nouvelle Métaphysique

L’apport essentiel de Descartes à la pensée occidentale tient sans doute à l’apport d’une nouvelle métaphysique et ce presque malgré lui. C’est presque malgré lui qu’il révolutionne la métaphysique traditionnelle de l’être. Lui, qui voulait trouver à la science un fondement et qui ne manifestait que dégoût pour la  métaphysique, renversa la philosophie première des scolastiques, et d’autant malgré lui qu’il reste pour bonne part attaché à l’aristotélisme. Cette nouvelle métaphysique est fondée  sur la subjectivité. D’ontologique (métaphysique de l'être indépendamment de ses déterminations particulières), la métaphysique devenait subjective. Il ne s’agissait plus de considérer le fondement de l’être mais de considérer le sujet pensant comme fondement métaphysique, une métaphysique de la conscience de soi et fondement de la science.

« Avec Descartes, il y a rejet de la métaphysique (ontologie traditionnelle) et promotion d’une autre, celle que les siècles postérieurs devaient développer, où le problème de l’un et du multiple se situerait non plus au niveau de l’être mais de l’esprit … Il se voit contraint de bâtir à neuf après avoir fait table rase de la métaphysique essentialisée, et de ce fait inutilisable qu’on lui avait offerte [celle, thomiste, aristotélicienne] et qu’on lui avait enseignée [au collège jésuite de La Flèche]».

Descartes va donc pour trouver un fondement à la science devoir fonder une nouvelle métaphysique « permettant un contact vivant avec l’existence » ; une métaphysique existentialiste (existentialisée) et non plus essentialiste .

« Ainsi Descartes[4] est amené à dégager dans sa pureté et son irréductible évidence, le cogito, mais encore l’existence du moi pensant qui lui est lié, trouvant ainsi le fondement existentiel nouveau à une métaphysique, de ce fait, elle aussi existentielle ».


Jean Domat

Jean Domat (ou Daumat 1625-1696), né à Clermont (-Ferrand) de père notaire,  a été un éminent juriste. Après des études de droit à Bourges puis à Paris, il sera avocat dans sa ville natale où il rencontrera en 1649 celui qui, comme lui janséniste,  deviendra son ami, Blaise Pascal. Dans la lignée des réformateurs du droit à la Renaissance comme Charles Dumoulin (1500 - 1566), qui a voulu donner un fondement au droit sur la base de la coutume , Domat veut  donner comme cohérence au droit une rationalité qu’il n’a pas encore. Bref, mettre de l’ordre dans les textes.

Son ouvrage, Les Lois civiles dans leur ordre naturel (1689-1694) présente une synthèse rationnelle des coutumes dans le cadre du droit civil et dans lequel il concilie le droit romain et le droit coutumier, gardant de ce dernier ce qui est conforme aux principes chrétiens. Il présente lui-même ainsi son ouvrage :

« Le dessein qu'on s'est proposé dans ce livre est donc de mettre les lois civiles dans leur ordre naturel; de distinguer les matières du droit, et les assembler selon le rang qu'elles ont dans le corps qu'elles composent naturellement; diviser chaque matière selon ses parties; et arranger en chaque partie le détail de ses définitions, de ses principes et de ses règles, n'avançant rien qui ne soit ou clair par soi-même , ou précédé de tout ce qui peut être nécessaire pour le faire entendre ».


Les Lois civiles dans leur Ordre Naturel; le Droit Public, et le Legum Delectus, Par M. Domat, Avocat du roi su Siège Présidial de Clermont en Auvergne.

«Œuvre maîtresse de ce magistrat, le plus célèbre représentant du droit au siècle de Louis XIV, qui consacra sa vie à l'étude de la jurisprudence et du droit romain Il continua le mouvement de codification des principes généraux commencé par Charles Dumoulin qu'il révisa en rejetant de ces lois tout ce qui n'était pas absolument essentiel à son époque et aux mœurs de son temps, Chef de file du mouvement rationaliste en France au XVIIe siècle, auquel il a donné un élan décisif.» (https://www.livre-rare-book.com/ book/5472431/47607).

En bon rationaliste, Domat, à l’instar de Descartes, fait de la science et de sa rationalité le prototype du raisonnement qui doit aussi s’appliquer au droit. Et il accorde son expression à cette même rigueur et cette même minutie qui feront la réputation de Port-Royal.

Cet ouvrage aura contribué avec les travaux de Henri François d'Aguesseau (1668-1751), Garde des Sceaux de Louis XV, grand juriste du Siècle des Lumières, a préparé la rédaction du Droit Civil des Français (Code Napoléonien) de 1804.  

Ami très proche de Pascal (†1662), il l’assistera dans ses derniers jours. L’auteur des Pensées lui confiera d’ailleurs ses manuscrits


Angleterre

Thomas Hobbes

Thomas Hobbes (1588-1679) est né à Malmesbury non loin de Bristol. Son père était un vicaire à la vie peu recommandable. En 1602/03, il entreprend des études à Oxford où son oncle, gantier, peut l’aider financièrement. En 1608, diplôme de bachelier es lettres  en poche, il entre comme précepteur dans la famille de William Cavendish ( qui deviendra deuxième comte du Devonshire) , comme tuteur de son fils. Il restera au service des Cavendish la majeure partie de sa vie. Situation qui l’a avantagé pour avoir en un premier temps accès à une large bibliothèque, puis pour avoir pu rencontrer philosophes et scientifiques de son temps. Il voyage avec son élève en Europe (France, Italie, Allemagne).

Dans les années 20, il est quelque temps secrétaire de Francis Bacon (†1626). En 1629, année de la mort de son élève, il publie une traduction de l'Histoire de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide. Dans les années 30, il voyage en Europe, dans la suite de son nouvel élève, le fils de Gervase Clifton, 1st Baron Clifton. A Paris où il séjourne pendant plus d’un an et demi, il rencontre Mersenne et à Florence, il aurait rencontré Galilée. Il visite également Venise.


Son  premier ouvrage philosophique n’est édité quand 1640, Elements of Law dans lequel il présente pour la première fois sa méthode analytique consistant à exposer d’abord le fonctionnement de l'esprit et du langage, et ensuite à développer la discussion vers des questions politiques. De Cive qui paraît  deux ans plus tard  est son premier livre de philosophie politique et le premier ouvrage d’une trilogie intitulée Éléments de philosophie qui comprendra De Corpore Politico, (1655), De Homine (1658). De Corpore, traite des questions de  la logique, du langage, de méthode, de métaphysique, de mathématiques et de physique. De Homine (Human Nature) traite de questions de physiologie et d'optique. Le corps, l’homme et la société constituent les trois piliers du système hobbesien.


Après sa rencontre avec Mersenne, il va entretenir avec celui-ci une correspondance dans laquelle il fera part de ses divergences avec le Descartes du Discours et de l’Optique. Descartes va franchement à la suite de la connaissance qu’il a prise de ces critiques cordialement détester Hobbes en prétendant que Hobbes « vise à faire sa réputation à [ses] dépens, et par des moyens détournés» (Descartes 1641). De son côté, selon le biographe de Hobbes, Aubrey, Hobbes prétendait que Descartes aurait mieux fait de s’en tenir à la géométrie. Les deux philosophes qui, malgré tout, respectent leur travaux réciproques, échangeront par l’intermédiaire de Mersenne.


En 1640, en pleines Guerres Civiles (Voir Introduction Générale/Angleterre/Événements Majeurs), Hobbes, royaliste et défenseur de la monarchie absolue, doit quitter l’Angleterre. Il restera à Paris jusqu’en 1651 où il fréquente l’entourage de Mersenne dont Gassendi. Il écrit son œuvre la plus polémique, Le Léviathan (monstre marin apparaissant dans plusieurs livres de La Bible). Il sera publié à son retour en Angleterre, et en version latine en 1668. Il profite de cette édition pour réaménager certains sujets qui portaient a controverse telles que les questions de la Trinité et de la nature de Dieu.

De Corpore paraît en 1655, De Homine en 1658. Hobbes va passer une partie de son temps entre ses écrits et des débat qu’ils doit mener pour défendre ses idées.

Dans les années 70, dernières années de sa vie, il publie Histoire des Guerres Civiles (Anglaises) et les traductions de l'Odyssée et de l'Iliade. Le Long Parlement, sur un épisode des guerres civiles anglaises sera publié à titre posthume[5].

Il meurt en 1679 à Hardwick Hall, une des demeures de la famille Cavendish. Hobbes s’est toujours présenté comme un intègre protestant, taxant le catholicisme de « royaume de la rêverie », mais ses détracteurs, notamment les Platoniciens de Cambridge, l’ont soupçonné d’athéisme  le traitant de « héraut et défenseur d’une mort impie » ou selon le mot de Cudworth de « politicien athée».


Le Matérialiste

« La conception que développe Hobbes de l'homme s'inspire directement de la nouvelle physique issue de Galilée. L'homme est décrit comme une machine soumise au strict enchaînement des causes et des effets et ayant pour propriété naturelle le fait d'agir selon ses désirs. C'est ainsi au nom de la physique des corps que Hobbes va éliminer tout sentiment moral. L'anthropologie et la psychologie hobbesienne se construisent à partir du concept de puissance (power, également traduit par pouvoir), qu'il ne s'agit pas de comprendre en référence à la métaphysique d'Aristote mais en référence à la physique de Galilée. Hobbes imagine un état de nature où se déploient, de manière purement mécaniste, toutes les manifestations du désir de puissance de l'homme ». (L'artificialisme politique de Thomas Hobbes)

Le matérialisme de Hobbes va lui faire considérer que tout est matière aussi bien l’esprit que le corps de l’homme et même Dieu. Et, empiriste, il considère que toutes nos idées, notre connaissance, nous vient d’abord de nos sensations. 

« La voie de la métaphysique refermée, Hobbes s’engage dans une réinterprétation physique des concepts aristotéliciens de substance et d’accident, de puissance et d’acte, de matière et de forme qui seront désormais employés sous la distinction fondamentale du corps matériel et de ses propriétés. » ? (Yves Charles Zarka, professeur émérite à l'université de Paris Hobbes et la pensée politique moderne, PUF 2012.)

Toujours, avant de traité des question politiques et religieuses, Hobbes commence toujours par traiter du fonctionnement de l’esprit. Ainsi dans le Léviathan, les six premiers chapitres abordent des questions sur les sens, l'imagination, le langage, la raison, la connaissance et les passions. C’est qu’il nie l’existence de toute substance incorporelle. Les substances sont des corps qui occupent une place dans l’espace, leurs mouvements étant des accidents ; quand ces mouvements sont ceux des corps animés (vivants), ce sont des apparences ou semblances ou selon son mot des « phantasmes » ou « idoles du cerveau ». parler de ‘substance incorporelles’ est insensé puisque ce serait parler de ‘corps incorporels’. (HBurrows Acton, Bacon et Hobbes Pg 412 Histoire de La Philosophie TIIv1 Gallimard 1973)


Matérialiste, Hobbes va donner une explication physique de ces phantasmes.

« L'objet provoque (immédiatement ou médiatement) une pression sur l'organe des sens, ce qui provoque un mouvement à l'intérieur de nous, jusqu'au «cerveau et au cœur». Là, ce mouvement provoque « une résistance, ou une contre-pression, ou un effort du cœur pour se délivrer ; cet effort, parce qu'extérieur, semble être une matière extérieure. Et cette apparence, ou cette fantaisie, est ce que les hommes appellent sens… le rouge dans l'objet n'est que des mouvements en lui, et que le rouge en nous est des mouvements en nous, qui provoquent ou sont une certaine sensation. Et il semble heureux d'éviter la question de savoir si le rouge lui-même appartient à la sensation ou à l'objet. Dans les Éléments de loi, cependant, il avait proposé le point de vue galiléen selon lequel les couleurs sont inhérentes aux percepteurs, et non aux objets perçus » (Stanford Encyclopedia of Philosophy)

Quand le corps extérieur qui a engendré le phantasme disparaît persiste dans le corps sensible des « sensations qui vont s’affaiblissant ». Et c’est exactement ce qu’est l’imagination (H. Burrows Acton)

Selon, Hobbes, imagination et mémoire sont deux mêmes choses ou plutôt l’imagination est une combinaison d’éléments de souvenirs. Par exemple, « lorsque de la vue d'un homme à un moment donné et d'un cheval à un autre, nous concevons dans notre esprit un centaure» (Hobbes). Et la compréhension est elle-même une sorte d’imagination qui nécessite l’usage du langage. L’esprit humain est constitué du sens (de sensations), de l'imagination et du langage et aucune faculté rationnelle. Il s’oppose en cela à Descartes. Pour l’un et pour l’autre, les facultés de l’esprit sont en relation étroite avec la fonction cérébrale, mais chez Descartes les facultés cognitives relèvent de la part immatérielle de l’esprit (elles se révèlent à la naissance), tandis que pour Hobbes sens, imagination et langage sont seuls existants et suffisants à la connaissance.


Le Langage

Ce qui amène Hobbes à porter un intérêt particulier au langage. Au cœur du langage se trouve la signification qui peut se différencier entre la chose signifiée, son sens et sa nomination. Le nom, l’appellation, peut être soit la chose nommée, la chose elle-même, soit le concept ou l’idée que nous en faisons. Exemple : le nom ‘homme’ est tout à la fois l’être humain matériel et l’idée que nous nous faisons de l’homme. Mais la chose nommée peut ne pas être matérielle. La chose nommée peut se confondre à sa signification et même avoir plusieurs significations. Il prend pour exemple la foi qui peut désigner la croyance religieuse en général comme désigner la foi spécifiquement chrétienne, ou encore avoir le sens d’espérance. Les noms ne sont que signes signifiant introduits dans le langage. Les mots sont les signes des noms.


Le Nominalisme

« Hobbes est un nominaliste : il croit que les seules choses universelles sont les noms. Le mot « arbre » est, pense Hobbes, un nom universel ou commun qui nomme chacun des arbres. Il y a un nom, et il y a beaucoup d'arbres. Mais il n'y a pas, soutient Hobbes, autre chose qui soit l'arbre universel. Il n'y a pas non plus d'idée universelle qui soit en quelque sorte de chacun ou de tous les arbres. Au contraire, « arbre » nomme chacun des arbres, chacun des individus auxquels le terme s'applique ». (Stanford Encyclopedia of Philosophy)

« Le nominalisme de Hobbes se présente comme un nominalisme radical, non seulement il n’existe que des individus dans la nature, mais, en outre, il n’y a d’idées représentatives que particulières. C’est pourquoi Hobbes répète souvent que les universaux sont des mots. Or ce nominalisme occupe une position clé dans son système. Il doit d’une part dépasser la connaissance empirique vers le haut en nous permettant d’énoncer des propositions universelles et nécessaires, et d’autre part, transgresser l’empirisme vers le bas en nous donnant accès à la connaissance de la réalité matérielle telle qu’elle est hors de nous.[6]»

Pour Hobbes, il n’y a pas d’idées universelles contrairement à ce que pensent les réalistes, réalistes parce qu’ils croient en la réalité des idées universelles, en l’Idée platonicienne. Les nominalistes réduisent les universaux à des noms. Mais Hobbes va plus loin. Pour lui, la vérité est dans le nom des choses et c’est l’homme qui se donne volontairement les définitions qu’il donne au terme qu’il emploie. Cette position radicale sera critiquée par Descartes qui objectera qu’un objet peut être désigné en différentes langues et par Liebniz qui invoquera à l’encontre de Hobbes le langage mathématique. Les Platoniciens de Cambridge s’opposeront à l’ensemble des conceptions de Hobbes comme à celle de John Locke (1632-1704 voir Empirisme).


Le Politique

« Le Léviathan est célèbre pour avoir montré les origines du despotisme dans la disposition naturelle de l’homme à être « un loup pour l’homme » (Dictionnaire de la Philosophie Larousse 1964).

Hobbes défend une monarchie absolue et s’oppose à une monarchie de droit divin. Et étonnamment, fait de cet absolutisme le résultat d’une délégation volontaire de tous les pouvoirs par contrat (?) au souverain ou à un conseil supérieur. C’est par l’instauration d’un pouvoir souverain que peuvent être établies la paix et la prospérité, car se pouvoir défend l’intérêt commun et non les intérêts particuliers.


L’Artificialisme

«Chacun abandonne son droit de se gouverner soi-même, sa liberté, dans les mains d'un Tiers, homo artificialis, entité abstraite, construite par le mécanisme contractuel du transfert de droit. Le Léviathan est une création de l'artifice humain (d'où la notion d'artificialisme souvent utilisée pour qualifier la théorie de Hobbes). Non seulement l'homme a été capable d'imiter la nature en fabricant des êtres animés, les automates par exemple, mais il a créé un homme artificiel : le Léviathan. » (Jacqueline Morne Sur le Léviathan de Hobbes, Cours Université de Rennes 2014)

« Ce grand LÉVIATHAN qu'on appelle RÉPUBLIQUE ou ÉTAT (CIVITAS en latin), lequel n'est qu'un homme artificiel, quoique d'une stature et d'une force plus grandes que celles de l'homme naturel, pour la défense et protection duquel il a été conçu. » (Léviathan Introduction)

« Si on accepte l’idée de registre symbolique, peut-être pourrait-on mieux éclairer le sens de ce fameux principe artifice qui a tellement frappé Hobbes au fur et mesure de l’évolution de sa pensée. Il agissait par-là de penser à la fois le seul moyen pour un être humain d’échapper au déterminisme naturel d’être créateur d’un ordre spécifique mais en même temps créateur d’une réalité tangible et contraignante Il importait que cet ordre fût opposé à l’ordre naturel mais qu’il ne se réduisît pas pour autant à un flatus voeis [un souffle de voix]. La trouvaille de Hobbes fut d’installer le lieu du pouvoir dans la citadelle des mots qui engagent des liens par lesquels les hommes sont tenus et obligés. » (https://sciencespo.hal.science/hal-01009249v2/file/ 1983-jaume-la-theorie-de-la-personne-fictive.pdf)

De l’artificialisme moral : « C’est seulement à l’intérieur de la société politique qu’il serait possible de trouver un accord au moyen de règles juridiques et il faudrait soutenir, dans ce cas, que le fondement des valeurs passe de la dispersion naturelle des préférences à leur convergence artificielle. On pourrait alors conclure que la conséquence ultime du subjectivisme moral de Hobbes c’est l’artificialisme moral au sens où il n’existe de valeurs morales que sur la base de conventions entre les hommes. » (https://shs.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2005-1-page-55?lang=fr )


Les Platoniciens de Cambridge

Les Platoniciens de Cambridge constituent le troisième mouvement philosophique important de l’Angleterre du XVIIème siècle avec le Matérialisme et l’Empirisme.

Ils sont ainsi appelés parce qu’il professaient à l’un des plus fameux collèges de Cambridge, l’Emmanuel Christ Collège. S’ils s’opposaient vivement aux idées de F. Bacon et T. Hobbes, ils n’affirmaient pas moins pour autant une compatibilité entre l’exercice de la raison et la croyance en Dieu et l’immortalité de l’âme. Leur christianisme se voulait rationnel et tolérant, se voulait autant éloigné des thèses des empiristes et des matérialistes qu’ils considéraient relever autant de l’athéisme que du sectarisme calviniste. Il croyaient fortement au libre-arbitre, avaient confiance en l’homme et s’opposaient par là à tout déterminisme. La raison et la morale étant le moyen de découvrir et le moyen de mettre en pratique des vérités éternelles.


Les deux philosophes les plus importants du mouvement sont Henry More (1614-1687), auteur de Antidote Against Atheism (1653), de The Immortality of the Soul (1659) et de Enchidirion Ethicum (1667),   et Ralph Cuworth (1617-1688), auteur de The True Intellectual System of The Univers (1678). Leur rationalisme rejoignait celui de Descartes dans la reconnaissance des « idées claires et distinctes » comme mode d’approche de la vérité et que l’exercice de la raison prévalait sur l’expérience sensible en épistémologie. Comme Descartes, ils croyaient aux Idées, aux vérités innées et rejetaient l’idée de l’expérience sensible comme porte d’accès à la connaissance.  Ils se détachaient de l’auteur du Discours en ce qu’ils ne partageaient pas sa théorie des animaux-machines qui réduit l’animal à une pure mécanique et au plan métaphysique, Dieu étant présent dans la totalité de la création et donc étendu, et étant esprit, on ne pouvait faire de l’étendue l’essence de la matière. Ils contestaient que la pensée puisse être l’essence de l’esprit comme le démontre le sommeil profond.


Quant à Hobbes, ils affirmaient qu’il n’avait jamais fondé son matérialisme se contentant de le proclamer. Par exemple, il n’avait jamais démontré comment les phantasmes pouvaient naitre d’une action physique sur les organes des sens. Il avait dévoyé la nature humaine, rompant le lien naturel entre les hommes, ce « quelque chose de commun et de public qui est propre à cimenter et à conglutiner » (Cudworth). Et pour eux, ainsi s’expliquait chez Hobbes cette adhésion à pouvoir souverain maître aussi bien en religion qu’en politique.


La Royal Society

La Royal Society est fondée en 1660, juste après la restauration de la Monarchie sous l’impulsion du savant et franc-maçon Robert Moray (1609-1673). Elle avait son siège dans le centre de Londres au Gresham College fondé en 1597 par Thomas Gresham. Ce collège d’enseignement supérieur avait la particularité de ne délivrer aucun diplôme. L’université de Londres ne sera fondée qu’en 1836. On retrouve parmi les membres de l’Invisible College, Robert Boyle (voir Alchimie/Robert Boyle (1627-1691) qui, président en 1680, fut le premier à désigner sous ce nom dans ses lettres de 1647 les réunions de philosophes auxquelles il se félicitait de participer et Robert Hooke (1635-1702) (voir Alchimie au XVIIème siècle), John Wilkins (1614-1672), et l’architecte Christopher Wren (1632-1723). Ils se réunissaient régulièrement pour échanger leurs expériences comme leurs connaissances.

La chartes de la Royal Society of London for the Improvement of Natural Knowledge est signée par Charles II en 1662. En 1665, commence à paraître sa revue, The Philosophical Transactions of the Royal Society. Les savants y publieront leur travaux comme Isaac Newton qui en sera le président de 1702 à 1727, année de sa mort. A son origine, sur ses 137 membres, seulement une quarantaine étaient des scientifiques. La proportion n’atteindra les 50% qu’au milieu du XIXème siècle.

« La Royal Society est perçue comme une société scientifique ; pourtant, les scientifiques y furent longtemps minoritaires par rapport aux philosophes, aux historiens, aux écrivains ou aux juristes, car l'accès était ouvert à tous ceux qui partageaient le même idéal philosophique ». (Encyclopédie Universalis)

John Wilkins , évêque de Chester, écrit dans son ouvrage The discovery of a world in the moone, publié en 1638, que la lune pourrait être habitée et qu’un jour l’homme pourra alunir. Il travaillera à une écriture idéographique universellement compréhensible. Il sera le premier secrétaire de la société.

Christopher Wren est le célèbre architecte qui reconstruisit la cathédrale St Paul de Londres après son incendie en 1666 (voir Arts/Architecture/Angleterre).


Allemagne

Introduction

L’Humanisme et la Réforme hérités de la Renaissance vont totalement imprégner la philosophie allemande du XVIIème siècle. Ses philosophes, la plupart du temps des professeurs de philosophie qui se consacrèrent essentiellement à la rédaction d’ouvrages d’enseignements, de manière générale, ne seront pas sensibles aux nouveautés rationalistes attachées qu’elles restent au traditionnel aristotélisme. Alors qu’ailleurs en Europe, la philosophie et la vision d’Aristote étaient contestées, particulièrement après la parution en 1632 du Dialogue sur les Deux Grands Systèmes du Monde de Galilée qui opposait son héliocentrisme au géocentrisme d’Aristote, auteur du Traité du Ciel, l’enseignement restait profondément marqué par l’aristotélisme (voir Introduction/Aristote) et le nominalisme et ce que ce soit dans les nombreux collèges Outre-Rhin que la Compagnie de Jésus avait ouverts après le Concile de Trente achevé en 1563, elle qui faisait de l’enseignement son cheval de bataille (une des raisons pour lesquelles le pape Paul III approuva sa création en 1640), ou que ce soit dans les universités.

Les théologiens luthériens qui posèrent la question de la place de la Théologie Naturelle (connaissance de Dieu par l’expérience sensible du monde) s’en tinrent à cette distinction déjà marqué au Bas Moyen-âge par un scolastique comme Guillaume d’Ockham entre philosophie et théologie, voire même établirent comme le théologien réformé Cornelius Martini (1658-1621) une distinction entre théologie et métaphysique (voir Spiritualité/Allemagne). Sur le plan moral, l’Aristote de L’Éthique à Nicomaque , qui traite tout autant de politique, et de l’Éthique à Eudème, restait la référence de la Disciplinas Moralis dans une interprétation théologie des textes (voir Droit Naturel). Le courant atomiste avec G.F. Leibniz (1646-1716) est alors le seul défenseur des nouvelles conceptions rationalistes et empiristes.

Leibniz, philosophe et scientifique  tient par l’ampleur de son système et de ses découvertes une place si importante en Allemagne aussi bien qu’en Europe qu’il  laisse ses contemporains sinon dans l’oubli en tout cas  hors du domaine de la culture générale. Parmi eux, on peut néanmoins citer :

  • ·        Josephus Langius (Joseph Lang ou Lange) professeur de grec et de mathématiques.
  • ·        Johannes Althusius (1653-1638) considéré comme le père du fédéralisme avec son ouvrage La Politique, exposée de façon méthodique, et illustrée par des exemples sacrés et profanes (1610).
  • ·        Johann Christoph Sturm (1635-1703) adepte de l’Occasionalisme (voir)
  • ·        Matthias Knutzen (1646 - ?) premier philosophe ouvertement athée de l’époque contemporaine. Voir Libertinisme
  • ·        Johann Heinrich Alsted (1588-1638) calviniste, professeur de théologie et de philosophie renommé, il reste connu comme auteurs d’encyclopédies… en latin.
  • ·        Jacob Thomasius (1622-1684) enseigna à son fils Christian et à Leibniz les nouvelles thèses telles celle de Francis Bacon
  • ·        Christian Thomasius ( 1665-1728), fils de Jacob est considéré comme un précurseur des Lumières en Allemagne et désigné comme le « père des lumières allemandes ».
  • ·        Seul fait exception, mais dans le domaine spirituel, Jakob Böhme (Jacob Boehme 1575-1624)

Voir aussi Spiritualité/Allemagne


Les Atomistes

Le courant atomiste se développa au cours du siècle non sans succès avec des représentants comme Daniel Sennert et Joachim Jungius (ou Jung). Sennert dans son Hypommemata Physica de 1636 expose une théorie des êtres vivants constitués à partir d’atomes, en premier ceux de la semence dans lesquels réside l’âme. Joachim Jungius développa, lui, une théorie atomiste faisant appel à des notions comme l’affinité chimique ou la conservation de la matière. Empiriste, pour lui la connaissance de la nature ne saurait résulter de réflexions métaphysiques ni de conceptions intellectuelles, seule l’observation et l’expérimentation peuvent en être à l’origine. Leibniz, en considération de ses travaux de physicien, le plaça au même rang que Galilée et Descartes.


Gottfried Wilhelm Leibniz

Voir aussi Philosophes de La Nature/ Leibniz scientifique

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) nait dans une famille luthérienne à Leipzig. Il perd très jeune, à six ans,  son père qui, professeur à l’université, possédait une importante bibliothèque. Le jeune Leibniz y puisera abondamment son premier savoir. En 1661, à 15 ans, il est l'élève de l’aristotélicien Jacob Thomasius à l’université de la ville. Celui-ci lui enseigne aussi bien la scolastique que les nouvelles thèses philosophiques comme celles de Francis Bacon (1561-1626). En 1664, année de la mort de sa mère, il obtient son baccalauréat et une maitrise en arts, et l’année suivante sa maitrise de philosophie sur la base d’études juridiques. Sa thèse fait déjà intervenir les mathématiques dans le droit par le biais du calcul des probabilités.


Cette introduction de la rigueur mathématique dans le domaine juridique l’amènera à écrire De arte combinatoria qui, développement de sa thèse De Principio Individui, sera publié malgré lui en 1666. Après l’Ars Magna de Raymond Lulle (1232-1315) et sa mise au point d’une combinaison comme clé universelle de la connaissance (voir Bas Moyen-Âge/Au Temps des Cathédrales/ L’Ordre Franciscain, et Renaissance/Humanisme et Arts Sacrés), il cherche à constituer « une sorte d'alphabet des pensées d'où devrait découler une écriture – ou « caractéristique » – universelle » (Encyclopédie Larousse). En 1691, il tiendra à s’expliquer sur cette œuvre alors qu’il était selon ses mots « encore jeune garçon ». Ce qui montre son intérêt persistant porté à « l’art combinatoire, d’autant plus capital à ses yeux qu’il forme le socle logique sur lequel construire tout l’édifice d’une encyclopédie conçue comme l’invention permanente du savoir par la combinaison de ses éléments fondamentaux » (BNF http://classes.bnf.fr/dossitsm/gc188-30.htm).


En 1667, une cabale menée contre lui l’éloigne définitivement de sa ville natale. Il obtient son diplôme en droit à l’université d’Altdorf–lès-Nuremberg ( et non l’Altdorf suisse, patrie de Guillaume Tell), mais refuse le poste de professeur de droit qui lui est proposé. Il s’installe Nuremberg où il s'affilie quelque temps aux Rose-Croix.  Ni fortuné, ni pensionné, ni prête, au contraire des philosophes de renom, il devra toute sa vie travailler. Johann Christian von Boyneburg, un ancien conseiller de l'Électeur de Mayence, dont il fait la connaissance l’introduit à la cour du Prince-Évêque de l’Électorat de Mayence, Jean-Philippe de Schönborn qui l'engage pour des travaux de jurisprudence.

Il va être en charge d’affaires politiques, diplomatiques, juridiques, religieuses tout en poursuivant des travaux scientifiques, technologiques, philosophiques. Il va se faire le champion du nationalisme germanique face aux ambitions territoriales de Louis XIV.


Entre 26 et 30 ans, de 1672 à 1676, il est à Paris où il fréquente savants et intellectuels dont Christian Huygens qui l’encourage alors à poursuivre ses recherches en mathématique. De ces recherches sortira un ‘aboutissement’ du calcul infinitésimal, qui l’opposera à Newton qui prétendra être à l’origine de sa découverte. Autres résultats de ces recherches, différentes formules mathématiques dont la Formule de Leibniz[7] pour déterminer le nombre π, très proche de la formule du développement du binôme de Newton. Avec le janséniste Le Grand Arnauld (voir Religion/Jansénisme) et l’évêque Bossuet, il tente une réconciliation entre catholiques et protestants.


En 1676, il quitte Paris pour à Hanovre. Il fera un détour à La Haye pour rencontrer Spinoza auquel il présentera son argumentation sur l’existence de Dieu. Le duc Jean Frédéric de Brunswick-Lunebourg, lui a offert une place de bibliothécaire. Il restera jusqu'à sa mort au service de la cour de Hanovre. Il se lie avec la comtesse palatine Sophie et avec sa fille Sophie Charlotte, qui, devenue reine de Prusse, l'aidera à fonder l'Académie des Sciences de Berlin en1700. En 1685, il est nommé historiographe de la Maison de Brunswick. Pour poursuivre ses recherches sur l’histoire de la Maison de Brunswick (Welf-Este), de 1687 à 1690, il séjourne à Vienne puis à Rome. N’ayant pas mis de côté ses convictions germaniques, il publie en 1693 le Codex juris gentium diplomaticus (1693).

« Leibniz y montrait qu'il s'éloignait un peu de son point de vue antérieur selon lequel la République de la chrétienté pouvait être restaurée, et vers une position plus moderne qui acceptait l'existence d'États nationaux indépendants. Mais la partie la plus importante de la préface est celle qui contient un excellent exposé de sa théorie générale de la justice comme la charité des sages, qu'il tente de relier aux principes internationaux ».( Published online by Cambridge University Press: 05 June 2012)


En 1711, il est plongé dans le conflit qui l’oppose à Newton sur la paternité du calcul infinitésimal. En 1712, il rencontre le tsar Pierre le Grand à Dresde qui en fait son conseiller privé (Encyclopédie Larousse). Georg-Ludwig qui a succédé à son père Ernest-Auguste comme Prince-Électeur de Hanovre, et qui devient en 1714 roi d’Angleterre sous le nom de Georges 1er , rejette la demande de Leibniz de devenir son historien. L’empereur le fait baron en 1714. La mort de Louis XIV l’empêchera de répondre à son invitation de venir à la cour de Versailles. Il envisage de quitter quand même Hanovre pour Vienne ou Berlin, mais l’âge venant, il se résout à rester dans cette ville où il a vécu la plus grande partie de sa vie. A l’automne 1716, une forte crise de goutte le clou au lit. La tisane qu’on lui donne a l’effet contraire de ce qu’on attendait et précipite son décès.

Leibniz, diplomate, conseiller, mathématicien, philologue et philosophe  aura été l’une des figures scientifiques et philosophiques des plus illustres de son siècle.  Il meurt pourtant dans l’indifférence générale, sans aucune reconnaissance.


Classification de Sa Pensée

La Stanford Encyclopædia of Philosophy[8] classifie la pensée de Leibniz selon les domaines suivants :


Les Principes

du meilleur : Dieu choisit le meilleur des mondes dans l’infinité des mondes possibles.

du prédicat en notion (principe du prédicat inhérent au sujet): «dans toute proposition affirmative vraie, qu'elle soit nécessaire ou contingente, universelle ou particulière, la notion de prédicat est en quelque sorte incluse dans celle de sujet. Praedicatum inest subjecto » (Leibniz Lettre à Arnauld).

de la contradiction ou de la non-contradiction ou d’identité (selon Leibniz: Ce principe, issu comme le précédent de l’Organon (Logique) d’Aristote affirme qu’une chose ( une proposition) ne peut être vraie et fausse à la fois.

de la raison suffisante : Rien n'est sans raison. Il n'y a pas d'effet sans cause.

de l'Identité des Indiscernables : En résumé, il ne peut y a avoir deux choses identiques se trouvant des deux lieux différents. Les choses déterminent de lieux et des temps différents mais non l’inverse. Ce que peut démentir la physique nucléaire (identité entre même type de particules en mouvement) la physique quantique (présence et absence de l’atome en un lieu L et instant T).

de la continuité : tout changement passe par un changement intermédiaire. Aucun mouvement ne peut naître d'un état de repos complet et « les perceptions perceptibles naissent par degrés de celles qui sont trop infimes pour être remarquées » (Leibniz).


Métaphysique

Introduction à la substance : « Pour Leibniz, les questions fondamentales de la métaphysique se réduisaient à des questions d'ontologie : qu'y a-t-il ? Quelles sont les composantes les plus fondamentales de la réalité ? Qu'est-ce qui fonde quoi ? En un certain sens, sa réponse est restée constante toute sa vie : tout est composé ou réductible à des substances simples ; tout est fondé sur des substances simples. »


Conception logique de la substance : « on peut dire que la nature d'une substance individuelle ou d'un être complet est d'avoir une notion si complète qu'elle suffit à contenir et à permettre d'en déduire tous les prédicats du sujet auquel cette notion est attribuée » (Leibniz). Autrement dit, une substance est une substance si et seulement si elle contient en son sein un concept individuel complet, individuel et complet en ce qu’il contient tous les prédicats (les commentaires) qu’on peut faire sur elle. Qui plus est « le concept individuel complet d'une substance est la notion ou l'essence de la substance telle qu'elle est connue par l'entendement divin » Exemple de Leibniz : Le concept Alexandre Le Grand contient roi, étudiant d’Aristote, conquérant etc. L’haeccéité[9]d’Alexandre est déterminée par la somme de ses propriétés qualitatives. « Dieu, voyant la notion individuelle ou haeccéité d'Alexandre, y voit à la fois le fondement et la raison de tous les arts qu'on peut dire véritablement de lui» (Leibniz).

« Quand nous considérons attentivement la connexion des choses, nous pouvons dire que de tout temps dans l'âme d'Alexandre il y a des vestiges de tout ce qui lui est arrivé et des marques de tout ce qui va arriver à lui et même des traces de tout ce qui se passe dans l'univers, même si Dieu seul pouvait tous les reconnaître » (Leibniz)

 Unité : La substance se doit d’avoir une unité, « c'est la forme substantielle ou l'âme ; seule une âme ou une forme substantielle est le genre de chose dont on peut dire qu'elle possède ou sous-tend un concept individuel complet, car seule une âme ou une forme substantielle est par nature une unité impérissable ». « « Il faut à la substance des corps quelque chose qui manque d'extension[contrairement à Descartes pour qui l’extension est l’essence même de la substance], sinon il n'y aurait pas de source [principium] pour la réalité des phénomènes ou pour la véritable unité » (Leibniz). Les atomes étant exclus, ce qu’il reste sans extension, sans étendue est (analogue) à l'âme, que les scolastiques nommaient ‘forme’ ou ‘espèces’[10].


Activité: Les substances ne sont pas seulement des unités, elles sont actives. Seuls les sujets de prédication (ayant un concept complet d’identité) peuvent être actifs. La notion cartésienne d’étendue ne peut par son infini divisibilité constituer un sujet de prédication. Mais à noter que Descartes faisant la distinction entre le corps et l’âme, identifie l’esprit à la pensée (sans étendue) au corps qui est extension. Par ailleurs, la source de l’activité ne peut se trouver qu’au sein du sujet lui-même. Leibniz croit que seuls les esprits ou les choses semblables à l'esprit peuvent naître et altérer leurs modifications. La substance doit être donc considérée comme semblable à l’esprit. « La substance même des choses consiste en une force d'agir et d'être agie » (Leibniz). Ainsi, ce qui est actif dans la substance c’est son âme ou forme substantielle, sa part passive étant sa matière première. Leibniz considèrera plus tard que la part active correspond à des perceptions claires et la part passive à des perceptions confuses. Si la substance est active c’est qu’elle contient en soi son entéléchie . « Aristote appelle ἐνέργεια / energeia la réalisation graduelle, le processus qui mène de la puissance à l'actualisation ; l’entéléchie est l'actualisation à son plus haut degré d'achèvement L'entéléchie est le résultat de l’ἐνέργεια lorsqu'elle ne renferme plus aucune indétermination issue de la matière » (Léon Robin Aristote, P.U.F. 1944)


Harmonie préétablie : « Comment la substance pensante et la substance étendue s'unissent-elles dans la substance d'un être humain ? » Leibniz remet en cause la thèse cartésienne énoncée dans la 6ème méditation de l’interaction corps-âme par l’intermédiaire de la glande pinéale. « Le corps n'est pas une substance ; il ne peut donc être question de savoir comment en tant que substance, il interagit ou est liée à l'esprit, ou à la substance pensante ». Pour Leibniz, Dieu a créé le monde si parfaitement que chaque chose agit selon sa loi et en harmonie avec chaque chose. Le corps suit ses lois, de même l’esprit. Ils vivent en deux mondes séparés.

Causes efficaces et finales et les royaumes de la nature et de la grâce : «  Leibniz croit aussi que l'esprit ou l'âme opère à des fins particulières et que, par conséquent, ses actions sont explicables en termes de causes finales, alors que les actions du corps, purement instances de matière en mouvement selon les prétentions de la philosophie mécanique, doivent s'expliquer en termes de causes efficientes. Comme il le dit dans la Monadologie…Les âmes agissent selon les lois des causes finales, à travers les appétits, les fins et les moyens. Les corps agissent selon les lois des causes efficientes ou des mouvements. Et ces deux règnes, celui des causes efficientes et celui des causes finales, sont en harmonie l'un avec l'autre… En général, nous devons tenir que tout dans le monde peut s'expliquer de deux manières : par le royaume du pouvoir, c'est-à-dire par les causes efficientes, et par le royaume de la sagesse, c'est-à-dire par les causes finales, par Dieu ».


Métaphysique : l'idéalisme leibnizien

Monades et le monde des phénomènes : « La conception cartésienne de la matière, selon laquelle la matière, dont l'essence est l'étendue, pouvait être considérée comme une substance. Leibniz soutenait au contraire que seuls les êtres dotés d'une véritable unité et capables d'action peuvent compter comme substances. L'expression ultime du point de vue de Leibniz se trouve dans sa célèbre théorie des monades, dans laquelle les seuls êtres qui compteront comme des substances authentiques et seront donc considérés comme réels sont des substances simples semblables à l'esprit, dotées de perception et d'appétit ».« Je n'élimine pas vraiment le corps, mais je le réduis à ce qu'il est. Car je montre que la masse corporelle [massa], qui est censée avoir quelque chose en plus des substances simples, n'est pas une substance, mais un phénomène résultant de substances simples, qui seules ont l'unité et la réalité absolue » (Leibniz)


Panorganisme et idéalisme : « « Je distingue : (1) l'entéléchie ou l'âme primitive ; (2) la matière, c'est-à-dire la matière première ou la puissance passive primitive ; (3) la monade composée de ces deux choses ; (4) la masse [massa] ou matière secondaire, ou la machine organique dans laquelle se réunissent d'innombrables monades subordonnées ; et (5) l'animal, c'est-à-dire la substance corporelle, que la monade dominante fait en une seule machine… « Ainsi nous voyons que chaque corps vivant a une entéléchie dominante, qui chez l'animal est l'âme ; mais les membres de ce corps vivant sont pleins d'autres êtres vivants, végétaux, animaux, dont chacun a aussi son entéléchie, ou son âme dominante » (Leibniz). « Il existe une monade dominante qui entretient une relation particulière avec toutes les monades qui lui sont subordonnées et qui constituent la «machine organique» de cet animal… Chacune des monades subordonnées peut être considérée comme ayant une machine organique attachée à elle, et cette relation continue jusqu'à l'infiniment petit ».


Perspective et émanation divine : « si les monades ne sont pas étendues, elles ont une situation dans la mesure où elles entretiennent une relation ordonnée avec d'autres corps à travers le corps dans lequel elles sont présentes ou à travers le corps auquel elles se représentent comme étant attachées. (G II 253/AG 178) En d'autres termes, dans la monadologie leibnizienne, les substances simples sont des entités de type mental qui n'existent pas, à proprement parler, dans l'espace mais qui représentent l'univers d'un point de vue unique… chaque substance finie est le résultat d'une perspective différente que Dieu peut prendre de l'univers et que chaque substance créée est une émanation de Dieu ». Les substances émanent de Dieu comme les pensées émanent de notre esprit. « L'omniscience de Dieu implique la connaissance du monde à partir de chaque perspective simultanément, et les perspectives infinies du monde provenant de la nature de Dieu sont simplement des monades. « Le résultat de chaque vue de l'univers [par Dieu], vu d'une certaine position, est une substance qui exprime l'univers conformément à cette vue, si Dieu juge bon de rendre sa pensée actuelle et de produire cette substance » (Leibniz)


Hiérarchies monadiques : « « Nous attribuons l'action à une monade en tant qu'elle a des perceptions distinctes, et la passion, en tant qu'elle a des perceptions confuses » (Leibniz).A noter que Leibniz emploie ici le terme de passion à la place de passivité en usage courant à l’époque. L’activité est corolaire d’une perception et d’une représentation du monde claire par la monade. Comme vu, Ses corps organiques sont aussi constitués de monades qui, elles, ont des perceptions confuses, inexactes du monde. Elles sont de ce fait passives. La hiérarchie des monades impliques une relation de dominantes-dominées. Une monade est dominante parce qu’elle a des perceptions claires ayant un degré de perfection plus élevé. Mais encore, elle contient les raisons d’agir de la monade dominée. « Ainsi, l'esprit a des perceptions plus claires que celles contenues dans les monades de son corps organique, mais il contient les raisons de tout ce qui se passe dans son corps ; le foie contient les raisons de ce qui se passe dans ses cellules ; une cellule contient les raisons de ce qui se passe dans ses mitochondries » « Ainsi, l'esprit a des perceptions plus claires que celles contenues dans les monades de son corps organique, mais il contient les raisons de tout ce qui se passe dans son corps ; le foie contient les raisons de ce qui se passe dans ses cellules ; une cellule contient les raisons de ce qui se passe dans ses mitochondries ». Cette relation se poursuit vers l’infiniment petit. 

             

Épistémologie

 Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées : Leibniz établit une classification des connaissances. Il distingue d’abord la connaissance et la connaissance obscure. La connaissance claire peut être soit distincte soit confuse. La connaissance distincte est soit adéquate soit inadéquate. La connaissance adéquate est soit symbolique soit intuitive. Reconnaître une rose est une connaissance claire, la distinguer par certaines caractéristiques d’autre chose est une connaissance distincte. Si toutes ces caractéristiques sont distinctement connues , la connaissance est adéquate. Considérer simultanément toutes ces caractéristiques relève d’une connaissance intuitive.


Vérités de raison et vérités de fait : Leibniz établit une différence entre les vérités de raison qui sont dites nécessaires et sont découvertes par l’analyse conceptuelle dans une démarche progressive de simplification pour aboutir au concept ‘primitif’ où peut intervenir le principe de non contradiction et le principe de raison suffisante ; et les vérités de faits qui sont dites contingentes, mais la raison pour laquelle un fait se produit ne peut se trouver ni dans un processus ‘analyse conceptuelle ni dans les contingences dans lesquelles se produit le fait.

Idées innées : Leibniz s’oppose de front à la thèse de Locke, lui reprochant d’avoir une conception matérielle de l’âme, de vouloir « penser la matière ». L’expérience sensible peut susciter des pensées en nous mais elle n’est pas à l’origine des idées. L’esprit (l’âme) est immatériel. Contre le mécanisme de Locke, il énonce sa fameuse métaphore du moulin dans Nouveaux Essais et Monadologie : « Même si l'on créait une machine à laquelle on attribuerait la pensée et la présence de perceptions, l'inspection de l'intérieur de cette machine ne montrerait pas l'expérience des pensées ou des perceptions, mais seulement les mouvements de diverses parties… La position empiriste peut expliquer la source des vérités contingentes, elle ne peut pas expliquer de manière adéquate l'origine et le caractère des vérités nécessaires. Car les sens ne pourraient jamais arriver à l'universalité d'une vérité nécessaire ; elles peuvent, au mieux, nous fournir les moyens de faire une induction relativement forte. C'est plutôt l'entendement lui-même, affirme Leibniz, qui est la source de telles vérités et qui garantit leur nécessité même. Bien que nous ne soyons pas conscients de toutes nos idées à un moment donné – un fait démontré par la fonction et le rôle de la mémoire – certaines idées ou vérités sont dans notre esprit en tant que dispositions ou tendances. C'est ce que l'on entend par une idée innée ou une vérité innée ».


Aperception, mémoire et raison : « «Il est bon de distinguer entre la perception, qui est l'état interne de la monade représentant les choses extérieures, et l'aperception, qui est la conscience, ou la connaissance réflexive de cet état interne, quelque chose pas donné à toutes les âmes, ni en tout temps à une âme donnée » (Leibniz Principes de la nature et de la grâce). Leibniz s’oppose à la conception cartésienne des animaux-machine. L’animal est doté de faculté mentales. Et ne serait-ce que par sa mémoire, il peut avoir une perception d’une perception antérieur : Le chien fuit à la vue d’un bâton s’il a été battu avec un bâton. » Pour autant, l’animal ne peut  analyser la relation de cause à effet. L’animal est doté de facultés mentales mais l’homme s’en distingue par la raison, «  capacité de former des « connexions indubitables d'idées » et de les suivre jusqu'à leurs « conséquences infaillibles »,faculté qui nous permet la réflexion et de considérer des vérités immatérielles, et par l’aperception, faculté qui nous permet d’avoir une conception de soi, de ‘je’. Mais Leibniz reconnaît que la plupart du temps, la plupart des humains agissent en empiristes comme les animaux car ils ne raisonnement pas la plupart du temps des causes aux effets.


Petites perceptions : « L'une des thèses fondamentales de la philosophie de Leibniz est que chaque substance exprime l'univers entier. Afin d'intégrer cette thèse dans son épistémologie générale et sa philosophie de l'esprit, Leibniz développe son récit des « petites perceptions » ou « minuscules perceptions » évoquées brièvement dans la section sur l'harmonie préétablie » (S.E.P.) « « à chaque instant, il y a en nous une infinité de perceptions, non accompagnées de conscience ou de réflexion ; c'est-à-dire des altérations de l'âme elle-même, dont nous ignorons parce que ces impressions sont ou trop petites et trop nombreuses, ou bien trop constantes, de sorte qu'elles ne sont pas suffisamment distinctes par elles-mêmes » (Leibniz).

L'étendue des connaissances humaines : Leibniz est en désaccord avec Locke sur la nature de l'esprit et la possibilité d'idées innées, mais aussi, soutient-il, que nous pouvons avoir une véritable connaissance de l'essence réelle des choses, Tandis que pour Locke, nominaliste, l’essence n'est en réalité qu'un mot que nous utilisons pour décrire un ensemble de concepts basés sur des qualités sensibles et elle  ne signifie rien de la constitution réelle ou intérieure d'une chose.


Théologie philosophique

L'existence de Dieu : Comme ses contemporains, Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibniz a développé des arguments démontrant l’existence de Dieu. Sa particularité aura été de prendre en considération le mal et de chercher, contrairement à Descartes et Spinoza,  à démontrer justice et la bienveillance de Dieu dans ce monde. Sa thèse sur « le meilleur des mondes possibles » le fera traiter de  dans Candide par Voltaire. Il est à l’origine du concept et du terme de ‘théodicée’ qui s’entend comme une théologie fondée la croyance en une finalité de notre existence qui nous mène au bien, malgré l’existence du le mal que Dieu a créé. Tel est le but qu’il se donne dans ses Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal (1710).


  • L’argument a priori (ontologique[11] dans la terminologie de Kant) :

Pour Descartes « Dieu est un être ayant toutes les perfections, l'existence est une perfection, donc, Dieu existe ». Leibniz pense qu’il faut démontrer qu’il est possible qu’un tel être peut exister et qu’il possède bien toutes les perfections, et ensuite qu’il existe. a) La perfection est une qualité simple et positive. Simple et positive, elle ne peut être analysable. Les perfections parce qu’inanalysables ne peuvent dites incompatibles. Il est donc possible qu’une être possède toutes les perfection. b) « Un être nécessaire est le même qu'un être dont l'essence découle de l'existence. Car un être nécessaire est un être qui existe nécessairement, de sorte que son absence impliquerait une contradiction, et serait donc en conflit avec le concept ou l'essence de cet être » (Leibniz) ; La cause première par entendement est la cause possible de tous les mondes possibles. Le monde choisi par Dieu est l’effet de sa volonté, créé par lui, ce monde est l’effet de son pouvoir. Entendement, volonté et puissance peuvent s’accorder à tous les mondes possibles. Tout étant lié, on ne peut supposer un Dieu plus Dieu (argument déjà émis par Anselme)

  • Dieu est un être ayant toutes les perfections.  Une perfection est une propriété simple et absolue.
  • L'existence est une perfection.
  • Si l'existence fait partie de l'essence d'une chose,  alors c'est un être nécessaire.
  • S'il est possible qu'un être nécessaire existe, alors un être nécessaire existe.
  • Il est possible pour un être d'avoir toutes les perfections.
  • Par conséquent, un être nécessaire (Dieu) existe


  • L’Argument Cosmologique : Contrairement à la vérité de raison, la vérité de fait ou vérité contingente possède une raison qui n’est pas en elle, sa raison est une vérité de faits. Ainsi s’enchaine les vérité de faits dont l’ultime vérité trouve en dehors d’elle sa raison qui ne peut être une vérité de fait. Cette raison ultime est Dieu.

 

  •  Optimisme :

        Comment ce monde peut-il être le meilleur de tous les mondes possibles malgré le mal et les horreurs ?

  • Dieu est omnipotent et omniscient et bienveillant et le créateur libre du monde.
  • Les choses auraient pu être autrement, c'est-à-dire qu'il y a d'autres mondes possibles.
  • Supposons que ce monde ne soit pas le meilleur de tous les mondes possibles. (C'est-à-dire, « Le monde pourrait être meilleur. »)
  • Si ce monde n'est pas le meilleur de tous les mondes possibles, alors au moins l'un des cas suivants doit être le cas :
  • Dieu n'était pas assez puissant pour créer un monde meilleur ; ou
  • Dieu ne savait pas comment ce monde se développerait après sa création (c'est-à-dire que Dieu manquait de prescience) ; ou
  • Dieu ne voulait pas que ce monde soit le meilleur ; ou
  • Dieu n'a pas créé le monde ; ou il n'y avait pas d'autres mondes possibles parmi lesquels Dieu pouvait choisir.
  • Mais, un ou plusieurs des éléments disjoints se contredisent : Dieu est omnipotent avec le monde aurait pu être autrement ce monde n’est pas le meilleur
  • Par conséquent, ce monde est le meilleur de tous les mondes possibles.


La pertinence de l’argumentation de Leibniz reste limitée au choix par un Dieu omnipotent d’un monde dans lequel existe le mal.

S’il y a une continuité de la pensée chez Leibniz, celle-ci suit une évolution constante qui voit une idée se transformer, venir se concilier à une autre rendant difficile une synthèse. S’il a reçu la formation de son temps issue à la fois de la scolastique et de l’humanisme de La Renaissance, c’est-à-dire aristotélicienne et platonicienne à la fois quoique plus aristotélicienne de son passage au collège des jésuites de sa ville natale et ses études à l’université d’Altdorf où l’enseignement reste encore marqué par l’aristotélisme ancré que professa jusqu’à sa mort Philipp Scherb (voir Aristote), ses recherches vont s’orienter notamment à partir de son séjour à Paris vers les nouvelles conceptions rationalistes. En 1714, il écrit sur son parcours à Nicolas-François Rémond de Montfort (1638-1725), frère du mathématicien Pierre Rémond de Montmort (†1708) qui entretint une correspondance avec Leibniz :

« J'ai découvert Aristote enfant, et même les scolastiques ne m'ont pas repoussé ; même maintenant, je ne le regrette pas. Mais alors Platon aussi, et Plotin, m'ont donné une certaine satisfaction, sans parler d'autres penseurs antiques que j'ai consultés plus tard. Après avoir terminé les écoles triviales, je suis tombé sur les modernes, et je me souviens d'avoir marché dans un bosquet à la périphérie de Leipzig appelé le Rosental, à l'âge de quinze ans, et de délibérer s'il fallait conserver ou non des formes substantielles. Le mécanisme a fini par l'emporter et m'a conduit à m'appliquer aux mathématiques…. Mais quand j'ai cherché les raisons ultimes du mécanisme, et même des lois du mouvement, j'ai été très étonné de voir qu'on ne pouvait pas les trouver en mathématiques mais qu'il faudrait que je retourne à la métaphysique. Cela me ramena aux entéléchies, et du matériel au formel, et me fit enfin comprendre, après maintes corrections et avancées dans ma pensée, que les monades ou substances simples sont les seules vraies substances et que les choses matérielles ne sont que des phénomènes ».


L’Anti-Descartes

Si Leibniz s’émancipant de sa formation est attirée par le rationalisme, il ne va pas tarder à en trouver selon lui les limites. Il reproche à Descartes sa conception d’une substance corporelle possédant une taille et une forme, qui est en mouvement et dont l’essence est l’étendue.  A noter qu’il y a aussi pour Descartes une substance pensante qui est l’esprit, chacun ayant sa vérité : séparation ou plutôt de l’âme et du corps). Cette conception sera aussi combattue par les Platoniciens de Cambridge (voir Hobbes). Pour Leibniz, l’étendue étant indéfiniment divisible, elle ne peut nous amener à ce cette unité originelle, à cette unité simple qu’il nomme la monade.

Leibniz s’opposera aussi fortement au matérialisme et à l’athéisme de Hobbes.


Sa Logique

Leibniz participe avec les nouveaux penseurs de cette désaffection de la logique aristotélicienne. S’il reconnaît au syllogisme une belle invention de l’entendement humain avec sa part d’infaillibilité, sa rigueur implacable, il n’en dénonce pas moins le fait qu’elle reste assujettie au langage humain, trop humain pour ne pas échapper à ses imperfections. Le modèle logique doit faire appel à une forme de langage qui n’utilise pas les mots mais les signes, les symboles. Or ce langage n’est autre que le langage mathématique, plus précisément algébrique qui obéit à des règles strictes Mais il ne peut s’agir que d’un modèle de base car ce langage s’en tient au domaine du quantitatif alors qu’un langage logique doit pouvoir s’appliquer au domaine de l’abstraction. Le projet de Leibniz sera de « construire une lingua characteristica universalis et, par son moyen, un calculus ratiocinator… Avec l'introduction des variables. Aristote avait créé la logique formelle ; avec la réduction du raisonnement à un calcul, on accède à une logique formaliste.» (E.U. Ère de la Logique dite Classique). Leibniz travaillera toute sa vie à cette nouvelle logique.


Rationalisme et Empirisme

« Il est un rationaliste dans la mesure où il s'en tient au principe de la raison suffisante, et il est un rationaliste dans la mesure où il accepte les idées innées et nie que l'esprit soit à la naissance une table rase ou une ardoise vierge. En termes d'allégeances classiques de Leibniz, il est intéressant de voir que dans le domaine de la métaphysique, il a souvent formulé sa philosophie en termes aristotéliciens (et scolastiques) mais que dans le domaine de l'épistémologie, il était un platonicien assez ouvert - du moins en termes de l'existence d'idées innées… dans les premiers passages de ses Nouveaux Essais sur la Compréhension Humaine, son commentaire d'un livre sur l'Essai de Locke concernant la Compréhension Humaine, Leibniz s'aligne explicitement avec Platon sur la question fondamentale de l'origine des idées. » (S.E.P.)


Ses Ouvrages

Aucun de ses ouvrages ne peut résumer et encore moins contenir l’entièreté de sa pensée diffusée dans des revues plus ou moins savantes. Et tout de son œuvre n’a pas encore été publiée ; lui-même abandonnait les manuscrits qu’il ne souhaitait pas publier avec pour conséquence une difficulté à les dater, de même pour certains manuscrits publiés.

  • ·        1684 Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées
  • ·        1686 Discours sur la métaphysique
  • ·        1686f Correspondance avec Arnauld
  • ·        1689 Vérités Primaires
  • ·        1695 Nouveau système
  • ·        1695 Spécimen Dynamicum
  • ·        1697 Sur l'origine ultime des choses
  • ·        1698 sur la nature elle-même
  • ·        1699f Correspondance avec De Volder
  • ·        1704 Nouveaux essais sur la compréhension humaine
  • ·        1706f Correspondance avec Des Bosses
  • ·        1710 Théodicée
  • ·        1714 Monadologie
  • ·        1714 Principes de la nature et de la grâce
  • ·        1715 Correspondance avec Samuel Clarke

Frühaufklärung

Die Frühaufklärung ou l’Aube des Lumières est une période transitoire de la philosophie allemande allant de 1680 à 1730. Elle nait de la dispute entre piétistes (Voir Spiritualité/Piétisme) et luthériens. Les premiers organisèrent une « nouvelle gestion du savoir » s’opposant au « système de protection théologique de la vérité », des seconds qui répondirent par une Elenchus anti-piétiste[12].

Elle donnera naissance à Aufklärung dont Leibniz sera le plus illustre représentant de ce mouvement notamment avec sa Théodicée sous-titrée Sur la Bonté de Dieu, La Liberté de l’Homme , L’0rigine du Mal, parue en 1710 et sa Monadologie de 1714.

« Dans les petites universités allemandes, la philosophie était plutôt une préparation aux facultés de théologie et de droit. La métaphysique de Leibniz s'imposa comme science directrice ayant le primat sur la théologie ».


Principaux Représentants :

Christian Thomasius

Sur sa vie, sa pensée voir ci-après  Droit Naturel.

Christian Thomasius ( 1655-1728) est à l’origine de la Frühaufklärung. Du point de vue religieux, il a été profondément marqué par le Piétisme[13] de Jacob Spener (1635-1705). Réformateur, il chercha toute sa vie à ce que les sciences humaines et la philosophie prennent leurs distances d’avec la théologie. Il ne reconnaissait de droit que le droit de l’État, encore que celui-ci ne devait en rien être concerné par les faits de morale ou de religion. Plus qu’un autre, il marqua la distinction entre la morale et la loi.

« Il s'est écarté du programme scolaire traditionnel des institutions médiévales, a rendu la philosophie indépendante de la théologie et a enseigné en allemand vernaculaire plutôt qu'en latin coutumier, influençant ainsi Halle [Saxe-Anhalt, patrie de Haendel] à devenir au XVIIIe siècle le centre principal de la nouvelle pensée culturelle en Allemagne protestante. » (Encyclopædia Britannica)


Friedrich Wilhelm Stosch

Friedrich Wilhelm Stosch (1648 -1704), né à Kleve (Clèves) en Rhénanie-Westphalie, mort à Berlin où il vécut, était le fils d’un prédicateur,. Il fit des études de droit à Franckfort/Oder. Il découvre le cartésianisme et socinianisme[14]. Après avoir voyagé en France, en Italie, aux Pays-Bas, il entre pour dix ans en 1678 comme secrétaire au service de Frédéric-Guillaume Hohenzollern de Brandebourg, dit « le Grand Électeur » (†1688). Il abandonne sa charge  à la mort de celui-ci et pour raison de santé. Il se consacrera alors à ses études et ses écrits.

Il publie en 1692 Concordia Rationis et Fidei (L'Accord de la raison et de la foi) qui, mis à l’Index, aura néanmoins un impact certain dans les milieux évangéliques. Il fait remonter l'origine de l'âme à une explication matérialiste et identifie le libre arbitre au déterminisme, et la religion chrétienne est un phénomène des lois de la nature. Une commission qui comptait parmi ses membres Philipp Jakob Spener, fondateur du Piétisme, se réunit en 1694 pour juger de son athéisme. Considéré comme un libre-penseur, Stosch renonça publiquement à ses thèses mais par la suite ce qu’il put dire ou écrire montra qu’il n’y avait pas renoncer. Il est un des précurseurs de l’Aufklärung.


Theodor Ludwig Lau

Theodor Ludwig Lau (1670- 1740), né à Königsberg en Prusse orientale, juriste de formation, va suivre les traces de Stosch et gardera une conception matérialiste et panthéiste de l'Éthique de Spinoza (1632-1677). Comme Stosch, il est considéré comme un des tout premiers Libres Penseur des Temps Modernes. Au sujet de Stosch et de Lau, Paola Rumore de l’Université de Turin écrit : « Tous deux étrangers à la vie académique allemande, ils étaient également engagés dans un processus d’émancipation de l’homme et de sa raison par rapport à l’autorité constituée, ce processus se traduisant concrètement par une âpre critique du dogmatisme religieux, de l’institution ecclésiastique, de l’exercice de la censure et par la défense de la liberté de pensée et d’opinion ». 
(La Réception Matérialiste De Spinoza et La Littérature Clandestine à L’âge de La Frühaufklärung : https://core.ac.uk/download/pdf/302242595.pdf)


Pays-Bas 

Introduction

Le XVIIème siècle est l’âge d’Or des Pays-Bas. Si c’est le siècle des grands maîtres de la peinture, c’est aussi le siècle des scientifiques tels Christiaan Huyghens et Antoni van Leeuwenhoek, de  juristes tel Hugo Grotius,   de spirituels tel  Cornelius Jansen dit Jansénius, des poètes et dramaturges tels Pieter Corneliszoon Hooft, Geerbrand Bredero, Joost van den Vondel, Jan Vos, Tesselschade Visscher, des  philosophes tels Hugo Grotius, Hendrik de Roy et Baruch Spinozza. Descartes y vécut une grande partie de sa vie.


Hugo Grotius

Voir ci-après  Droit naturel

Hugo de Groot (Grotius 1583-1645), né à Delft, fils du bourgmestre de la ville, fut un enfant prodige. Après une formation de juriste, il s’installe à La Haye comme avocat, et publiera des nombreuses œuvres tant politiques que philosophiques et religieuses. Ses travaux iront  dans le prolongement de ceux de l’École de Salamanque (Renaissance Humanisme et Religion/Humanisme en Espagne).

Alors qu’en conséquence de son conflit avec le Stathouder Maurice d’Orange-Nassau,  son mentor, Johan van Oldenbarnevelt (1547-1619), Grand Pensionnaire à partir de 1586 (voir Introduction Générale/Pays-Bas), est condamné à mort et décapité en 1619, Grotius condamné à la prison à vie  réussit à échapper en 1621 et à se réfugie à Paris.

En 1634, il est nommé résident de Suède en France. Rappelé à Stockholm par la reine Christine, il quitte sa charge et meurt peu après à Rostock, en Allemagne.

En 1625, à Paris et dédié à Louis XIII, il publia son œuvre maitresse De jure pacis et belli (Droit de la guerre et de la paix) aussitôt traduite en français. Il y expose pour la première fois l'idée d'un droit international qui s'imposerait à tous les États et que donc même les plus puissants devraient respecter.

Deux chose sont tout d’abord à retenir de cet ouvrage dont la portée a été considérable : d’abord la place majeur qu’il donne au droit naturel, ensuite l’important appareil documentaires référant auteurs grecs ou romains et théologiens.

Le droit naturel peut être définit comme le droit inhérent à tout individu par le fait d’être un être humain et ce indépendant de la société dans laquelle il vit et qui elle est soumise au droit positif, qui est fondé sur l’ensemble des lois et jurisprudences à tout moment modifiable. Par droit naturel, on peut entendre le droit à la vie, et à la santé, le droit à la liberté, comme le droit de propriété…On peut le nommer aussi droit de la personne.


Hendrik de Roy

Hendrik de Roy (Henricus Regius 1598-1679), né et mort à Utrecht, fils d’un riche brasseur , poursuit des études de droit à l’université de Franeker (Province de Frise) où Descartes s’était inscrit dans les années 1630. Puis, il s’inscrit pour des études de médecine à l’université de Groningue de réputation européenne ; études qu’il continue, après un passage à l’université de Montpellier, célèbre faculté de médecine où Rabelais y fit ses études un siècle plus tôt.

De retour aux Provinces-Unies, il entame une carrière de médecin à Utrecht puis à Naarden où il veut enseigner la grammaire latine, mais ne peut car il refuse de devenir calviniste comme le statut d’enseignant l’exige. Il revient à Utrecht où il se marie. Il entre en correspondance avec Descartes par l’intermédiaire d’un professeur de philosophie Henricus Reneri (†1649), lui-même ami et admirateur  de Descartes qu’il a rencontré sans doute à Utrecht où ce dernier était de passage en 1629, sans pour autant avoir été un de ses disciples.

A partir de 1638, il enseigne la médecine et la botanique à l’université d’Utrecht. Il se fait le défenseur de l’auteur du Discours face aux critiques des protestants (Descartes est catholique), notamment de Gijsbert Voet (†1676), surnommé le Pape d’Utrecht pour son intransigeance et l’influence dogmatique qu’il exerça sur la ville. Adversaire également des Remontrants, il aura été l’illustre représentant de la Nadere Reformatie ou Réforme Continue, mouvement d’inspiration piétisme qui occupa tout le XVIIème siècle aux Pays-Bas ( Voir Spiritualité/Pays-Bas).

Regius publie en 1641 successivement Physiologia sive cognitio sanitatis et De illustribus aliquot quaestionibus physiologicis, ouvrages dans lesquels, suivant son maître, il s'oppose aux thèses d'Aristote. De là, démarre ce que l’on a appelé La Querelle d’Utrecht .


En 1646, après sa publication de De Homine et de ses Fondements de la physique (Fundamenta Physices) , il va être non seulement en butte avec G. Voetius mais aussi avec son intransigeant maître sur la question de la nature de l’âme et de l’existence de Dieu. Pour Regius, l'âme est la forme (dans le sens aristotélicien[15]) du corps, et l’origine de la pensée est mécanique comme toute autre fonction corporelle (digestion etc.).

Malgré son différend avec Voetius, il n’en fut pas moins par deux fois recteur de l’université. En 1672, les troupes de Louis XIV qui attaque sur tous les fronts, occupe Utrecht. Il est pris en otage pour le paiement de la rançon que la ville doit payer. Libéré, en 1674, il va partager les cinq ans à vivre qui lui restent –il mourra d’une infection intestinale- entre Utrecht et Amsterdam.


La Querelle d’Utrecht

En fait, c’est un élève de Regius, Henricus van Loon, qui a déclaré lors d’une dispute (controverse) que l’âme et le corps sont deux substances dont la rencontre est accidentelle (non nécessaire) ; ce qui tend à dire que l’âme peut revêtir un caractère accidentel et en soi ne pas être immortelle, alors que l’Église et Descartes ont toujours suivi la théorie aristotélicienne selon laquelle l’âme est une forme substantielle. Sur les conseils de Descartes, Regius publie As Responsio, sive Notae in Appendicem, une réponse qui se veut conciliatrice ; le résultat est inverse. Regius est interdit de cours et il est accusé avec Descartes d’irréligion.

 Descartes est obligé de se défendre. Pour cela, il écrit Voetius l'Epistola Renati Descartes ad celeberrimum virum Gisbertum Voetium et fait intervenir l’université de Groningue et l’ambassadeur de France.


Baruch Spinoza

Baruch Spinoza (Benedictus, Benoit Spinoza 1632-1677), nait à Amsterdam dans une famille séfarade commerçante originaire du Portugal. A l’époque, les juifs d’Amsterdam sont pour la plupart des marranes, des juifs convertis, souvent de force par l’Inquisition espagnole ou portugaise, au catholicisme mais secrètement restés fidèles à leur confession d’origine. A la Renaissance, l’arrivée de marranes dans des villes comme Amsterdam ou Hambourg s’explique par le développement du commerce de ces villes. Ils sont parfaitement intégrés dans la société néerlandaise.

Spinoza commence par recevoir une éducation traditionnelle à l’école juive de la ville. Il envisage d’être rabbin et étudie particulièrement les maîtres du Bas Moyen-âge comme Maïmonide. Épris de curiosité autant que de savoir, il veut sortir de la sphère juive et s’oriente vers le milieu intellectuel chrétien. Il apprend le latin et les sciences et découvre les auteurs antiques, notamment le poète comique latin Terence (190-159) qui succède dans le genre à Plaute (254-184). Il lit aussi Hobbes, Bacon, Grotius, Machiavel. Le médecin van den Enden, qui passe pour libertin, lui enseigne, la physique, la géométrie et la philosophie cartésienne. Il s’éloigne de plus en plus de la pratique judaïque et de la synagogue.

« Il est probable qu'il professe dès cette époque qu'il n'y a de Dieu que philosophique, que la loi juive n'est pas d'origine divine, et qu'il est indispensable d'en chercher une meilleure - propos rapportés à l'Inquisition en 1659 par deux Espagnols ayant rencontrés lors d'un séjour à Amsterdam Spinoza et Juan de Prado [† 1670, marrane reconverti mais rebelle à la loi juive et modèle en cela de Spinoza]. » (http://www.histophilo.com/ baruch_ spinoza.php).


En 1656, il subit le herem (exclution de la communauté juive). Selon certaines sources, il serait en plus excommunié sur les instances des rabbins auprès du consistoire calviniste. Il est chassé de la ville pour blasphème. Spinoza, sans chercher à se repentir comme l’avait fait de Prado, n’émit aucune réticence ni aucune marque de protestation, cette excommunication devant lui apparaître comme l’aboutissement logique de l’évolution de sa pensée. Pour autant, les conséquences furent douloureuses pour lui parce qu’elles le séparaient de sa famille, le privaient de toute carrière.

Après avoir séjourné dans différentes villes, entre autres à « Rijnsburg, centre intellectuel des ‘collégiants’ (hétérodoxes protestants) », il finit par s’installer vers 1670 à La Haye où il vivra le restant de sa vie. Il est déjà accusé pour d’athéisme mais sans qu’il n’y ait de procès. Pour gagner sa vie, il sera polisseur de verres de microscope et de lunettes. Il fréquente les mennonites mais se préserve de toute vie sociale qui empièterait sur son temps consacré à l’étude et à la réflexion. Il refusera même des charges importantes comme il refusera  en 1673 l'invitation de l'Électeur palatin, Charles-Louis 1er (†1680) de venir enseigner à l'Université d'Heidelberg. Il ne se privera pas pour autant d’un engagement dans la cité par ses écrits politiques. 

Sa tuberculose l’oblige à une vie sobre, dépourvue d’excès, rangée. Il meurt prématurément en 1677 à l’âge de 44 ans. Il laisse néanmoins une œuvre en latin qui aura un retentissement sur les siècles suivants. Avec Leibniz et Descartes, Spinoza aura été l’un des trois plus importants représentant du rationalisme. C’est le libertin Saint Évremond qui le fera connaître en France à la fin des années 1660.


Œuvres Principales

Sur l’origine de sa philosophie, sur le rapport philosophie et méthode, sur la nature de la vérité et de l’erreur : Court traité de Dieu, de l'homme et de la béatitude, vers 1660 sous forme de dialogue.

  • Traité de la Réforme de l'Entendement  1661-62, publié en 1677, sous forme autobiographique sur le modèle du Discours de Descartes :

« «Après que l’expérience m’eut appris que tout ce qui arrive fréquemment dans la vie commune est vain et futile, je vis que tout ce qui était pour moi cause ou objet de crainte n’avait en soi rien de bon ni de mauvais, si ce n’est dans la mesure où l’âme en était agitée, je décidai enfin de chercher s’il y avait quelque chose qui fût un vrai bien, susceptible de se communiquer et par lequel seul, toutes les autres choses ayant été rejetées, l’âme serait affectée ; bien plus, s’il y avait quelque chose dont la découverte et l’acquisition me permettraient de jouir d’une joie continue et suprême pour l’éternité.» (Tractatus de intellectus emendatione, resté inachevé)


  • Les Principes de la philosophie de Descartes ; Introduction à sa philosophie par les commentaires des Livres I et II des Principes de La Philosophie de Descartes, à l’usage d’un disciple, les seules œuvres publiées de son vivant avec le Court Traité. En appendice : Pensées métaphysiques (1663) avec critique de la scolastique.
  • Traité Théologico-Politique 1665>70 : Critique comparative de la bible qui fera école,  défense de la liberté de penser et réfutation de son accusation d’athéisme. Sous anonymat, il suscite de nombreuses critiques de la part des autorités religieuses mais aussi de la part des calvinistes qui le jugent par trop radical par rapport à la nouvelle philosophie (Descartes, Hobbes) ; critiques aussi de la part de Leibniz. Le livre finira par être interdit en 1674 , année où le Grand Pensionnaire John de Witt ayant été lynché pour ne pas avoir su empêcher l’invasion de la Hollande par les troupes de Louis XIV, Guillaume III d’Orange arrivera à se faire élire Stadhouder.
  • L’Éthique Démontrée Selon La Méthode Géométrique  : Son œuvre majeure, sous forme mathématique: et divisée en cinq parties 1661>1675 édition posthume  en 1677. Une approche géométrique (« more geometrico ») qui aborde les questions relatives à la nature divine, à la relation entre l'âme et le corps, aux passions humaines, à la liberté, à la puissance de l'intellect.
  • Traité de L’Autorité Politique paru en 1677 : Sur les principes de la société humaine et différences entre les différents régimes. Exposé sur le droit naturel.
  • Précis de grammaire de la langue hébraïque ( Compendium grammatices linguae hebraeae) : Abrégé de grammaire hébraïque publié en 1677 pour une meilleure connaissance et interprétation de l’Ancien Testament.
  • Correspondance publiées en 1677 (88 découvertes à ce jour) : Précisions sur sa pensée, meilleure connaissance de sa vie privée, ses amitiés, réactions aux événement historiques et scientifiques de son temps :

L’Arc-en-Ciel (en hollandais) et Calcul des Chances : Petits traités montrant ses connaissances sûres en mathématique et physique 


Sa Pensée

« En plein XVIIème siècles sont rédigées, mais interdites de publication, éditées, mais sans nom d'auteur, des thèses ayant même valeur qu'un acte politique : renversement blasphématoire de toutes les structures de la conscience et de la société, profession de foi athée, lutte contre toutes les formes d'aliénation et de superstitions (religieuse et politique), entreprise de démystification et de libération des individus (sauvegarde des passions, méfiance vis-à-vis de l'imagination et des fictions) …telles sont les armes de combat du philosophe qui veut faire le salut de l'humanité en établissant par « la béatitude, c'est-à-dire notre liberté », le royaume de Dieu où régneront les hommes » (Encyclopédie Larousse. Spinoza).


La pensée de Spinoza se trouve à la rencontre du judaïsme et du cartésianisme. A Descartes, il emprunte les mathématiques comme mode de fondement de la vérité, la séparation du spirituel et du matériel (de la forme et de la matière), l’absence de finalité et Dieu comme principe suprême de perfection. Il s’en écarte sur la « nature de la cause première et l’origine de toute chose, la nature de l’esprit humain ». Du judaïsme, il rejette l’idée de la transcendance de Dieu, sa liberté créatrice,  sa libre gouvernance sur le monde, son jugement sur les hommes ; mais des penseurs juifs du Moyen-Âge, il reprend, l’immanence de Dieu exprimée par la notion de Chekina (résidence), l’opposition à la distinction entre Dieu et monde, le salut par la connaissance intellectuelle de Dieu, l’immortalisation de l’âme liée au progrès acquis dans la connaissance de Dieu, la condamnation de l’ascétisme comme contraire à l’épanouissement de la nature humaine (cf. Sylvain Zac Spinoza, Histoire de la Philosophie Gallimard 1973).


« Les rapports de Spinoza avec la philosophie juive médiévale et en particulier son représentant majeur, Maïmonide, sont complexes et ambivalents1. D’un côté, Spinoza, en moderne, s’inscrit en rupture vis-à-vis de la pensée médiévale qui s’exerce « sous la tutelle de la théologie ». Le nom « Maïmonide » fonctionne de ce point de vue comme une synecdoque de la philosophie et de la théologie médiévales. Le nom « Maïmonide » fonctionne de ce point de vue comme une synecdoque de la philosophie et de la théologie médiévales2. Il est la cible des attaques les plus virulentes de Spinoza contre ses prédécesseurs dans le Traité théologico-politique, où il ne manque pas de relever les textes dans lesquels le grand rationaliste juif du Moyen Âge insiste sur l’insuffisance de la raison dans l’accès à la félicité3. D’un autre côté, Spinoza est l’héritier des philosophes juifs médiévaux. C’est par la fréquentation de leurs textes qu’il est entré en philosophie. (David Lemler Spinoza, critique ou lecteur radical de Maïmonide ? Les Cahiers Philosophique de Strasbourgn°47 2020)


Une Éthique de la Joie

L’Éthique Démontrée :

Partie I : De Dieu, De Deo, proposition par proposition.

Partie II : De la nature et de l’origine de l’âme, De Mente, proposition par proposition.

Partie III : (complète) : De l’origine et de la nature des affects, De Affectibus, proposition par proposition.

Partie IV :De la servitude humaine ou de la force des affects, De Servitute, proposition par proposition.

Partie V : De la liberté humaine ou de la force de l’intellect, De Libertate, proposition par proposition.

« Quelle révolution intellectuelle opérer pour que les hommes cessent d'empoisonner leur propre existence et celle d'autrui ? Comment accroître la puissance de vie et de joie dans le monde ? Comment parvenir à un bien infini qui ne soit pas décevant comme sont les valeurs humaines qui suscitent des passions ? Sous-jacents à ces interrogations, deux postulats inébranlables : l'intelligibilité totale et radicale comme puissance de l'entendement (nous pouvons donc connaître Dieu, nonobstant les théologies négatives) ; la nature est rationnelle et donc elle aussi entièrement connaissable ». (Enc. Larousse)


De la Connaissance

Pour accéder à ce « souverain bien », à cette « union de l'esprit avec la Nature totale » (Traité de la Réforme de l'Entendement), il ne faut pas se fier aux religions révélées qui ne révèlent qu’une fausse connaissance, mais bien d’apprendre à connaître la nature en ses lois comme en ses principes. De connaître tout à la fois la « nature naturée » (les modes), celle de la totalité des choses existantes en leur ordonnance, leur cohérence, et la « nature naturante » (Dieu et ses attributs) , origine et dynamique de la première « qu’elle enserre en un réseau de relation intelligibles ». Contrairement à Descartes, cette connaissance ne s’acquiert pas à partir d’une réflexion philosophique sur la base d’un cogito, elle est une « connaissance réflexive… conscience de l’ordre et de l’enchainement des structures de l’être…Immanente à la recherche philosophique, la méthode ne peut se dévoiler qu’au cours de cette recherche dans la mesure où elle est le déploiement de l’activité de l’entendement qui connaît les choses telles qu’en elles même et non à travers les modifications de notre corps» (S. Zac Op. Cit.)


On comprend que la métaphysique de Spinoza, cette connaissance qui nous même à Dieu, à la source de la Nature, ne peut être fondée que sur une éthique qui est tout à la fois une épistémologie (et gnoséologie), une psychologie et une ontologie (questionnement sur l’être et fondement de la cause première). Le but de Spinoza est de « diriger toutes les sciences vers une seule fin et un seul but, à savoir, arriver à la perfection humaine suprême » (Traité de la Réforme de l'Entendement)

Pour se faire, il convient de connaître la Nature. Spinoza va établir quatre modes de connaissance :

  • La connaissance indirecte par ouï-dire.
  • La connaissance empirique qu’il s’agisse de perceptions acquises par expérience ou même par imagination;
  • La connaissance par le raisonnement, la pensée discursive qui établit des relations de cause à effet, démonstrative elle reste abstraite ; 
  • « la connaissance claire par intuition de l'essence des choses, connaissance plus rationnelle que mystique si la science intuitive signifie bien la saisie compréhensive de ses objets ou leur aperception immédiate comme conséquence d'une nécessité logique. Ainsi, notre amour de Dieu même, pour autant que nous comprenons que Dieu est éternel, doit être dit intellectuel et assuré par la connaissance du troisième genre ».

Comment va s’établir la distinction entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Dans la terminologie rationalise du siècle, vérité et nécessité sont concomitants. Une idée vraie est nécessaire et une idée est nécessaire parce qu’elle et vraie et elle est vraie parce qu’elle ne peut pas ne pas être. Une idée vraie est une idée qui peut se décrire more geometrico.  Pour Spinoza, il n’y a pas d’acte de se tromper, ou plus exactement être dans l’erreur provient d’avoir une idée confuse, privée de suffisamment d connaissance de la chose pour la dire vraie. Une idée fausse est une idée qui n’est pas clairement pensée. Et une chose ou une idée est vraie parce qu’on la sait vraie et parce qu’en même temps on sait, de manière réflexive qu’on la sait vraie. Spinoza écarte le doute cartésien en écrivant : « Qui a une idée vraie sait en même temps qu'il a une idée vraie et ne peut douter de la vérité de la chose. » Savoir est toujours conscience de savoir.


Dieu

L’accusation d’athéisme ou de panthéisme portée à Spinoza tient à ce qu’il ne considère pas Dieu comme à l’origine de la Création. Le premier Être dans l’ordre de la perfection est « ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose à partir duquel il devrait être formé » (Éthique). Être de perfection cause de lui-même, « c'est-à-dire dont la nature ne peut être conçue que comme existante ». Mais Spinoza établit une équivalence parfaite en cet Être parfait et la Nature. Nature, cause substantielle, Dieu sont une seule est même chose : Deus sive Natura ».


« Il existe nécessairement ; il est unique ; il est et il agit par la seule nécessité de sa nature ; il est la cause libre de toutes choses (cause immanente et non transitive) ; toutes choses sont en Dieu et dépendent de lui de telle sorte que sans lui elles ne peuvent ni être, ni être conçues ; toutes choses enfin furent prédéterminées par Dieu, non pas certes par la liberté de sa volonté ou, en d'autres termes, par son caprice absolu, mais par la nature absolue de Dieu, autrement dit, sa puissance infinie » (Éthique)

Spinoza n’évoque pas le monde comme un monde possible (le meilleur) parmi les possibilités infinies de monde. Le monde est réel et est le seul monde. Il est une totalité infini, aux attributs infinis, qui englobe toutes les réalités finies. Chaque attribut possède une essence en lui infinie. De cette trilogie se déduisent d’autres ‘affectations’, « les modes qui expriment à leur tour l'ordre immuable divin hors de la substance sous des aspects différents en chaque attribut». Dieu-Nature existe et agit, selon des lois immuables qui se manifestent dans un enchainement de cause à effet (Dieu-Nature étant la cause première). La Nature naturante se fait librement. La Nature naturée est non pas libre au sens d’un hasard, d’un libre caprice, mais libre en ce qu’Il exerce, sans cause extérieure à Lui, sa nature.

Dieu n’est pas le pantocrator chrétien, extérieur à sa Création, il est Dieu-Nature

L’entendement humain ne connaît que l’étendue et l’esprit, l'étendue et la pensée ; mais il les connaît adéquatement : « Par attribut, j'entends ce que l'Entendement perçoit de la substance comme constituant son essence » (Éthique). La notion d'« expression » résout toutes les difficultés concernant l'unité de la substance et la diversité des attributs : elle convient avec la substance en tant que celle-ci est absolument infinie, avec les attributs parce qu'ils sont une infinité et avec l'essence en tant que chacune est infinie dans un attribut. De ce rapport triadique se déduisent d'autres affections de la substance totale et divine : les modes qui expriment à leur tour l'ordre immuable divin hors de la substance sous des aspects différents en chaque attribut. Leur infinité permet de rendre compte de la distinction entre les diverses créatures. Reste que les attributs sont des formes communes à Dieu, dont ils constituent l'essence, et aux modes ou créatures qui les impliquent essentiellement. Ils nous font passer de la « Nature naturante » (Dieu et ses attributs) à la « Nature naturée » (les modes) sans nous faire quitter l'ordre de l'éternel et de l'infini. L'esprit reste ainsi uni avec la Nature totale, dont l'existence même est le fait éternel par excellence ; Dieu, c'est-à-dire l'action effective de la Nature, existe selon des lois permanentes et stables, de sorte que son efficacité n'est autre qu'un enchaînement causal, à la fois libre – non pas en ce sens qu'il n'y aurait point de lois naturelles, mais dans l'exacte mesure où Dieu n'est pas contraint à agir de l'extérieur –, et nécessaire par essence ou nature.


De La Liberté

Spinoza, comme pour ses contemporains rationalistes, la substance de l’âme n’est autre que la pensée et « l'esprit ne se connaît lui-même qu'en tant qu'il perçoit les idées des affections du corps » (Éthique). Esprit et corps sont unis comme l'attribut pensée est uni à l'attribut étendue (les deux seuls attributs divins que l’homme puisse connaître). Ainsi ce qui affecte notre corps provoque des idées de ces affections dont les causes sont extérieures au corps. L’esprit subit passivement ses idées. Mais l’esprit est aussi  la cause idées adéquates qui sont la manifestations de son pouvoir d’agir. L’idée adéquate étant « une idée, qui en tant qu'elle est considérée en soi, sans relation à un objet, a toutes les propriétés ou dénominations intrinsèques d'une idée vraie ».

Pour Spinoza, il s’agit d’être toujours plus actif, c’est-à-dire toujours plus mettre à l’ œuvre notre entendement que notre imagination qui suscite des idées confuse, incomplètes, liées à l'existence empirique. Pour autant l’esprit est-il libre en son action. Le pari de Spinoza sera de synthétiser liberté et déterminisme, libre-arbitre et nécessité. Selon lui, croire en la liberté de l’homme, c’est  le manque de connaissance complète de l’enchaînement des causes et des effets qui détermine son action.

Intervient chez Spinoza comme moteur de l’action et acte de liberté, la notion de ‘conatus’ (effort en latin) : Tout existant est animé d’une puissance non seulement à se maintenir en ce qu’il est mais à augmenter sa puissance d’agir : « « Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être. » (Éthique III Proposition VI). C’est ce ‘conatus’ qui fait que la Nature est naturante et naturée : « naturante en tant que productive (et non pas « créatrice » dans le sens de Création biblique, qui est, elle, une création ex nihilo; notion fondamentalement irrationnelle pour Spinoza) ; naturée en tant que produite (effectuée). La nature naturante correspond à l'activité de la substance qui est cause de soi, et la nature naturée correspond à ce qui découle de la nécessité de cette substance . Chez l’homme le ‘conatus’ agit dans l’âme comme dans le corps, sachant que pour Spinoza l’un et l’autre sont indissociablement liés dans une interaction réciproque.


Le Bien et le Mal

« La connaissance du bien et du mal n’est rien d’autre que l’affect de joie ou de tristesse, en tant que nous en sommes conscients », affirme Baruch Spinoza dans son ouvrage principal, L’Éthique…. À bien y réfléchir, le scandale de la philosophie spinoziste est tout entier dans ces quelques mots : que le bien nous procure de la joie, et le mal de la tristesse, soit ; mais qu’ils ne soient « rien d’autre » que cela, peut-on véritablement le soutenir ? Un meurtrier réjoui par son crime a-t-il bien agi ? Un homme attristé de risquer sa vie pour défendre son pays se comporte-t-il mal ? Oui, à chaque fois, oui, répond Spinoza. La joie et la tristesse sont le critère ultime du bien et du mal. »( Pascal Séverac, professeur de philosophie à l'Université Paris Nanterre).

« S’il y a un point de la philosophie morale de Spinoza, clair comme le cristal, c’est ceci : rien n’est bien ou mal en soi – ni la nature dans son ensemble, ni rien dans la nature. Il n’y a pas de valeurs ancrées dans le monde. Rien n’existe en vue d’un but ou d’une finalité supérieure, et rien, considéré isolément, n’est meilleur ou pire que n’importe quelle autre chose. Tout ce qui est est, tout simplement, point final. Dans la métaphysique de Spinoza, toutes les choses existent nécessairement et agissent selon les lois de la nature (Deus sive natura). Il n’est pas d’individus, d’objets ou d’états de choses dans la nature qui soient bons, intrinsèquement et sans relation avec quoi que ce soit d’autre. » (Steven Nadler Sur le Bien et sur le Mal in Spinoza Transatlantique Interprétations américaines Actuelles pg. 197>218 Éditions de la Sorbonne 2020)


Sur la question du bien et du mal chez Spinoza, les spécialistes divergent sur l’interprétation qu’il en donner. Pour certains, le fait que quelque chose soit bon ne dépend que de l’opinion que l’on en a, un préjugé, un a priori et de même pour quelque chose de mal. Pour d’autres comme pour S. Nadler, les qualités de ce qui est bon et de ce qui est mal possède des caractéristiques objectives indépendantes de l’esprit. Est bon ce qui accroit le conatus chez l’individu, ce qui lui donne une plus grande puissance d’agir, une chose est mauvaise si elle diminue sa puissance d’agir.


Notes

 [1] Descartes met en place le doute hyperbolique qui consiste à confronter ce que nous croyons savoir en certitude. Pour être certains de ce que je sais, je franchir trois étapes : celle du    Dieu trompeur : « Imaginons que Dieu ait voulu me tromper et que mes sens ne soient pas fiables, le monde réel peut alors ne pas exister, n’être qu’une illusion des sens ; celle du malin génie : « Si l’on tient Dieu comme une source de vérité, il me faut envisager ensuite l’hypothèse d’un malin génie, lequel a un empire sur moi et m’a fait apercevoir une réalité qui n’existe pas ; et celle de L’argument de l’existence : « Cependant, aussi puissant soit-il, il reste en mon pouvoir de suspendre mon jugement sur l’existence du monde extérieur. Mais surtout, s’il me trompe, c’est que j’existe : je ne peux donc pas ne pas exister ».

[2] « Aris­tote, dans son traité De l’âme écrit vers 330 av. J.-C., fait l’éco­no­mie du concept des Idées, l’âme et le corps ne sont plus deux réali­tés distinctes, mais une seule et même substance qui a pour matière le corps (ce qui est en puis­sance) et pour forme l’âme (ce qui est en acte). Sa défi­ni­tion la plus commune de l’âme (c’est-à-dire celle qui convient à toutes les âmes) est la suivante : « L’âme est l’acte premier d’un corps orga­nisé. » Pour Aristote l’âme est constituées de quatre qualités (fonctions) : nutritive, sensitive, motrice, pensante.

[3] Pour cette partie et en savoir plus cf ;: Pierre Géraud, «La rationalité des passions dans le Traité des passions de Descartes », (1998), Philosoph’île, site de philosophie de l’Académie de la Réunion, mis en ligne en 07/ 2007.

[4] Citations et pour cette partie cf. Jean-Dominique Robert Descartes, créateur d'un nouveau style métaphysique. Réflexions sur l'introduction du primat de la subjectivité en philosophie première Revue Philosophique de Louvain Année 1962 67pp. 369-393

[5] Socle de la vie et œuvres de Hobbes : Stanford Encyclopedia of Philosophy/ https://plato.stanford.edu/entries/hobbes/#6

[6] Yves-Charles. “Empirisme, Nominalisme Et Matérialisme Chez Hobbes.” Archives de Philosophie, vol. 48, no. 2, Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris, 1985, pp. 177–233, http://www.jstor.org/stable/43034929.

Sur les Universaux, le Nominalisme et le Réalisme voir Moyen-Âge/Philosophie et Spiritualité/Renaissance Spirituelle/La Querelle des Universaux.

[7] Le découvreur de cette formule serait du mathématicien écossais James Grégory (1638-167) Voir http://pi314.net/fr/leibniz.php. Cette formule de Leibniz est aussi appelée Formule Grégory-Leibniz.  «  La formule de Leibniz est une formule permettant de calculer la dérivée d'ordre n d'un produit de deux fonctions. Elle est analogue à la formule du binôme de Newton pour calculer une puissance d'ordre n d'une somme de deux termes. »

[8] Pour cette partie, les citation sans références sont de S.E.P.

[9] L’haeccéité est un concept énoncé par le scolastique Dunn Scot (1266-1308) : Ce qui caractérise une substance en son individuation

[10]La forme (eidos) selon Aristote est une des quatre causses de l’existence d’une chose ; c’est ce par quoi une chose est essentiellement ‘avant’ d’exister. La forme est l’essence dans le sens d’ousia, de substance. Les quatre causes sont la cause matérielle, la cause formelle, la cause motrice et la cause finale (ce pour quoi une chose est). On pourrait considérer que parler de substance formelle est un pléonasme.

[11] « les arguments ontologiques sont des arguments issus de ce qui est généralement prétendu n'être rien d'autre que des prémisses analytiques, a priori et nécessaires à la conclusion que Dieu existe ». Le premier a avoir posé un argument ontologie est le premier scolastique Anselme de Cantorbéry (1033-1109 voir Bass Moyen-Âge/ Philosophie/Hautes Figures)

[12] https://www.thoughtco.com/elenchus-argumentation-1690637 : « Dans un dialogue, elenchus est la « méthode socratique » d'interroger quelqu'un pour tester la force, la cohérence et la crédibilité de ce qu'il a dit. Également connu sous le nom d'elenchus socratique, de méthode socratique ». Sur la question voir Martin Gierl De la croyance religieuse à la croyance scientifique, N° Genèse de la Croyance Littéraire/ Actes de la Recherche en Sciences Sociales Année 1998 123, pp 86-94.

[13] Les piétisme privilégiaient la piété au détriment de l’Église luthérienne ; celle-ci s’était imposée dans le nordet l’est de l’Allemagne (Hanovre, Prusse, Saxe) mais aussi au Danemark et en Suède au XVIème siècle. Elle veillait à la préservation de l’identité confessionnelle.(M. Gierl idem)

[14] Courant de pensée à l’origine duquel se trouve Lelio Sozzini (1525-1562) et son neveu Fausro Socin (1539-1604). Courant de pensée qui allie l’unitarisme ou antitrinitarisme (rejet des trois hypostases divines (père, fils et Saint Esprit) et à un esprit libéral dans une réinterprétation de la doctrine chrétienne.

[15] La théorie des formes est née de Platon. Il existe la matière et la forme, la forme étant une idée (eidos), une notion immuable, intemporelle qui fait qu’une chose est ce qu’elle est. Elle appartient au monde des intelligibles et non au monde appréhendé par les sens. La forme est l’essence de la chose.

Chez Aristote : « La forme étant à la fois ce qui organise la matière et l'oriente vers sa fin. » « La forme, distinguée de la matière, est la cause première et le principe d'unité d'un être, mais elle n'existe pas à l'état séparé comme chez Platon. »




L' Empirisme

Définition - Angleterre - France

                                                   Francis Bacon - John Locke   -   Pierre Gassendi     -      Le Héritiers de l'Empirisme                                               

Définition

 Le terme ‘empirisme’ vient du grec empeiria expérience. « 1.Théorie philosophique selon laquelle la connaissance que nous

avons des choses dérive de l'expérience.  2. Méthode reposant exclusivement sur l'expérience, sur les données et excluant les systèmes a priori » (Dictionnaire Larouss)

  • « L'empirisme désigne un ensemble de théories philosophiques qui font de l’expérience sensible l'origine de toute connaissance ou croyance et de tout plaisir esthétique. L'empirisme s'oppose en particulier à l'innéisme et plus généralement au rationalisme « nativiste » pour lesquels nous disposerions de connaissances, idées ou principes avant toute expérience. » (Wikipédia).
  • « L'empirisme est une doctrine philosophique qui considère que l'origine de toute connaissances humaines ne provient que de l'expérience sensible, de l'observation. Ainsi nos sens sont à la source de nos connaissances. De l'accumulation d'observations et de faits mesurables, on peut en extraire des lois générales par un raisonnement inductif allant du concret à l'abstrait. » (https://www.toupie.org/Dictionnaire/Empirisme.htm)
  • « En somme l’empirisme commence par l’enregistrement des faits évidents, la science dénonce ces évidences pour découvrir les lois cachées. Il n’y a de science que de ce qui est caché » (G. Bachelard : Le rationalisme appliqué PUF, 1970).

Le vrai père de l’empirisme par ses travaux scientifiques sur l’optique (lois de la vision, anatomie de l’œil), sur la lumière (réflexion et réfraction) et en astronomie (Miroir de l’Astronomie 1277) fut le franciscain Roger Bacon[1] (1214-1294) pour qui les sciences sont indispensables au « bien de l’âme » et à la connaissance de la vérité : « …les sciences les plus nobles et les plus utiles au théologien sont les mathématiques, la chimie, la linguistique [à noter la précocité], la physique, l’expérimentation ». Avec lui, l’Empirisme  entre dans le champ philosophique comme nouvelle épistémologie.


Angleterre

Francis Bacon

Francis Bacon, Baron de Verulam, vicomte de St Alban, Chancelier d'Angleterre (1561-1626), né à Londres, est issu d’une famille de politiciens. Son père, d’origine modeste, était parvenu à être Lord Keeper (Garde des Sceaux) d’Élisabeth 1ère  (1533-1558-1603). Si comme les membres de sa famille, il sera homme d’État, il sera également un des scientifiques et philosophes les plus réputés de son siècle.


A treize ans, il commence ses études au fameux Trinity College de Cambridge de 1673 à 1675. Dont il en tirera une réelle aversion pour l’aristotélisme. Après des études de droit,  il fait partie de 1676 à 1679, de la suite de l’ambassadeur d’Angleterre à la cour d’Henri III (1551-1574-1589) et aurait un temps étudié à l’université de Poitiers. En 1579, suite à la mort de son père, il revient à Londres. Admis avant son départ pour la France comme Ancient (Gouverneur Principal) de la Gray’s Inn, une des quatre très anciennes institutions (inns) en charge de l’enseignement juridique à Londres, il en sera progressivement lecteur (conférencier), conseiller (membre principal) puis solliciteur général. Il exerce la profession d’avocat à partir de 1682. Protégé par Robert Devereux, Comte d’Essex, il entre à la Chambre des Communes en 1584 comme représentant successivement de différents comtés (Melcombe Regis,Taunton, Liverpool, Middlesex, Southampton…). Il n’hésitera pas en 1601 à soutenir l’accusation de haute trahison portée contre son protecteur qui, après procès, sera décapité à la hache en 1601 après avoir été un des favoris de la reine et avoir eu à son service le frère de Francis, Anthony Bacon (1558-1601), espion en France au service du maitre espion de la reine Sir Francis Walsingham. Il ne tira de cette déloyauté que le titre honorifique de Conseiller de la Reine. Son cousin par sa mère, Robert Cecil, Comte de Salisbury, ministre influent de la reine, jouera lui un rôle de premier plan dans l’accusation du Comte d’Essex.


 En 1593, il a le tort de prendre position contre la demande par le gouvernement d’un surcroît de subventions pour financer la  guerre contre l'Espagne. Bacon tombe en disgrâce pour plusieurs années et voit ses chances d'avancement juridique annihilées.

A 33 ans, en 1594, il écrit un mask qui est joué devant la reine. Il fera demander à la reine par l’intermédiaire d’un des personnages la création d’un nouveau collège d’enseignement et de recherches avec bibliothèque, collection de plantes et d’animaux, et qui « contiendrait tant d’appareils, d’instruments et de fourneaux qu’il serait digne de servir de palais à la pierre philosophale ». Si la reine fit la sourde oreille, à sa mort, Bacon renouvela son projet dans The Advancement Learning (L’ avancement des Sciences 1605) auprès du roi Jacques 1er Stuart qui, féru de sciences,  non seulement répondit favorablement mais commença à accorder des honneurs à l’auteur. Il sera en 1615, Attorney Général (procureur général), membre du conseil privé l’année suivante, Garde des Sceaux en 1617, Grand Chancelier en 1619 et enfin anobli avec les titres de Baron de Verulam et Vicomte de Saint-Alban. C’est durant sa charge de procureur qu’il eut à juger et qu’il condamna le poète et explorateur Walter Raleigh (1552-1618) qui eut les faveurs de la reine avant d’être disgracié pour son mariage avec une de ses dames de compagnie, et qui, sous Jacques 1er , fut accusé de conspiration, condamné à douze ans de prison, puis accusé de trahison et pendu en 1618 (seuls les nobles étaient décapités).


En 1605, Bacon s’était marié avec Alice Barnham, la fille d'un conseiller municipal de Londres, mais bien que les opinions divergent au sujet de son orientation sexuelle, il aurait été très probablement homosexuel. En 1621, Bacon est accusé de vénalité. Il aurait facilité des nominations en contrepartie d’argent. En 1621 il est emprisonné. Condamné par la Chambre des Lords à payer une très lourde amende, il est également déchu de ses charges. Cette peine sévère ne s’explique que par fort probablement les complaisances sexuelles et certainement les facilités d’enrichissement qu’il avait accordé à George Villiers († 1628), qui, « plein de charmes et des grâce » mais autant ambitieux qu’avide, avait été le favori de Jacques 1er (puis de Charles 1er, son fils), fait Duc de Buckingham en 1623 puis Premier Ministre. Sa défaite au Siège de la Rochelle en 1627-28 face à Richelieu sera une des causes invoquées dans  la procédure d’Impeachment lancé par le Parlement contre Charles II (voir Introduction/ Événements Majeurs/Angleterre/Les Deux Couronnes).

Bien que réhabilité en 1624, Bacon resta retiré de la vie publique se consacrant à ses études et ses écrits. « Il meurt de pneumonie deux ans plus tard à Highgate, près de Londres «  après avoir contracté une infection pulmonaire lors d'une de ses tentatives de prolonger la durée de vie d'un poulet en le congelant dans de la neige » (Peter Thiel avec Blackiem Mastersem, Zero to One, Édit. J.C. Lattès 2016).


Bacon se sera révélé comme un personnage peu sympathique, sans grand cœur si ce n’est avec ses partenaire envers qu’il pouvait être attentionné et affectueux. Intéressé, il acceptait comme il recevait les pots-de –vin. Il n’en fut pas moins une figure emblématique pour les membres du Collège Invisible (voirAlchimie/ Robert Boyle). Il sera salué par les Encyclopédistes et par Kant qui lui dédiera sa Critique de La Raison Pure. Il resta quasiment inconnu en France jusqu’à ce que Voltaire en parle dans ses Lettres Anglaises (1734).

« Bacon, initiateur de la science moderne”, est une plaisanterie, et fort mauvaise, que répètent encore les manuels. En fait, Bacon n'a jamais rien compris à la science. Il est crédule et totalement dénué d’esprit critique. Sa mentalité est plus proche de l’alchimie, de la magie (il croit aux “sympathies”), bref, de celle d’un primitif ou d’un homme de la Renaissance que de celle d’un Galilée, ou même d'un scolastique » (Alexandre Koyré, Études Galiléennes, Hermann 1966)

Sa citation « On ne peut vaincre la nature qu'en lui obéissant »est restée célèbre.


Son Œuvre

L’œuvre[2] de Francis Bacon compte plus d’une vingtaine d’ouvrages dont le plus important est sans doute Novum Organum Scientiarum (Nouvelle Méthode des Sciences)  de 1621. Il faut retenir aussi ses Essais de Morale et de Politique (1597), son encyclopédie en deux parties : The Advancement Learning (L’Avancement des Sciences) de 1605, le premier livre philosophique important à avoir été écrit en anglais, et De dignitate et augmentis scientiarum ( De la dignité et de l'accroissement des savoirs ) de 1623 qui établit un champ des connaissances par classification des sciences; l’Organum donnant la méthode d’investigation.

En 1609, son De Sapientia Veterum (La Sagesse des Anciens) expose le sens caché incarné des mythes anciens. Ce livre et les Essais furent les plus populaires de son vivant. En 1627, paraît La Nouvelle Atlantide, une œuvre à la fois scientifique et utopique.  Écrite douze ans plus tôt, cette nouvelle qui nous décrit la façon dont une société philosophique, la Maison de Salomon, gouverne sur l’ile de Bensalem reste encore très lue. Elle est inspirée évidement de la célèbre Utopia de Thomas More qui fut comme Bacon chancelier du royaume (ministre de la justice).

« Nous avons donc affaire à des promoteurs de l’absolutisme… Les récits utopiques décrivent toujours leur cité idéale comme le résultat d’un acte radical de fondation politique, d’instauration d’un ordre par un législateur. La vie y est organisée par une multitude de règles émanant de l’esprit génial du fondateur. Or, l’absolutisme se caractérise précisément par le fait que la loi procède directement de l’autorité souveraine, de la volonté une du souverain (ce qui ne l’empêche pas d’être éclairée par les lumières des légistes). Toute autre règle, coutumière ou jurisprudentielle, est dès lors suspecte. Les utopies présentent donc le résultat, l’aboutissement, d’une logique réellement à l’œuvre dans la politique. Il est absurde de ne les lire que comme des rêveries. L’obsession de l’ordre dont elles témoignent fait écho à la cruelle lutte contre toutes les formes de désordre que mènent les États en construction. Plus profondément, elles figurent l’avènement d’un monde produit intégralement par la volonté et la raison humaines, désir moderne s’il en est, où l’homme recommence la création et devient l’auteur de lui-même (on connaît le rôle central de l’éducation dans toutes les utopies). » (Vincent Grégoire La Nouvelle Atlantide, La philanthropie monstrueuse de Francis Bacon, https://www.cairn.info/revue-sens-dessous-2013-1-page-75.htm)

Sa méthode étant basée sur l’observation simple et directe de la nature, il a écrit des ‘histoires’, du vent et de la forêt, du dense et du rare, de la vie et de la mort,.

Il a laissé une sorte de journal, Commentarius Solutus (Commentaire en vrac) dans lequel il notait tout aussi bien ses revenus, ses dettes, ses projets de jardinage, tel ou tel mécène à flatter, ses rapports avec le roi, des réflexions…


Le Contexte Philosophique

Lorsque nait Bacon, la pensée philosophique en Angleterre est plutôt pauvre. Il faut remonter à Guillaume d’Ockham (†1347) et à John Wycliffe (1384)  pour rencontrer les derniers philosophes vraiment importants qui l’ont précédé. Certes l’humaniste Thomas More (1478-1535), grand latiniste, ami d’Érasme, qui a marqué de son empreinte humaniste tout le XVIème siècle Outre-Manche, lui aussi grand diplomate et Lord Chancelier à la fin tragique, a essentiellement porté sa réflexion, notamment dans son chef-d’œuvre Utopia  sur des questions d’ordre politico-sociales. Les regard étaient plutôt tournés vers un humanisme hédoniste, vers le bon et bien vivre, sur la beauté de la nature, sur l’art plus que sur les spéculations religieuses. La nature étant vue sous l’angle littéraire et artistique mais non scientifique. Quant à l’occultisme, qu’il touchât par l’hermétisme ou à l’alchimie ou la médecine holistique (Paracelse), il faisait partie d’une troisième courant important avec l’humanisme et l’ancienne scolastique qui perdurait.

A la fin du XVIème siècle, avant que Bacon ne fasse paraître ses Essais, Richard Hooker (1654-1600) qui avec Thomas Cranmer (1489-1556)   aura été un des ‘formalisateurs’ de l’anglicanisme, avait émis dans Of the Lawes of Ecclesiastical Politie (1594-1597), une thèse rationalisme thomiste. Le rôle qu’il accordait à la raison dans la gouvernance de l’Église aura marqué le John Locke du Traité du gouvernement civil (Two Treatises of Government) de 1690.


Sa Méthode

Bacon reprochait à la scolastique que la connaissance à laquelle elle nous mène est une connaissance fermée, qui va se refermant sur elle-même, tandis que l’approche expérimentale est ouverte accumulant les savoirs. A l’occultisme, il reprochait de ne pouvoir apporter de preuves par des expérimentations (des expériences reproductibles). Et il reprochait à la méthode déductive, de partir soit de généralités soit d’a priori., consistant à partir d’un principe général que l’observation, l’expérience va confirmer ou infirmer. La plupart des scientifiques adopteront cette méthode qui est la méthode galiléenne.

Sa méthode est en fait à l’opposé. Non déductive, elle est au contraire inductive. Il en donne la description dans le livre II de Novum Organum. Elle part avant tout de l‘observation des faits avant tout primat, toute hypothèse. Après l’observation, l’enregistrement des faits peut autoriser à une généralisation, cette généralisation devant pouvoir amener à une classification des événements ou des expériences.

« Bacon préconise une technique d'« ascension graduelle », c'est-à-dire l'accumulation patiente de généralisations bien fondées de degrés de généralité toujours croissants. Cette méthode aurait pour effet bénéfique de desserrer l'emprise sur l'esprit des hommes de concepts quotidiens mal construits qui effacent des différences importantes et ne parviennent pas à enregistrer des similitudes importantes. » (Encyclopædia Britannica)

Bacon établit trois types de tables qui doivent permettre d’éliminer les généralisation hâtives et autres a priori. Il s’agit d’agir par élimination.

    1.      Les tables de présence contiennent un ensemble de cas que l’on trouve réunis par  une propriété spécifiée. On cherche ensuite s’ils ont d’autre propriétés en commun.

   2.      Les tables d'absence qui répertorient les cas les plus proches possible des cas des tableaux de présence. Toute propriété trouvée dans le second cas ne peut pas être une condition suffisante de la
             propriété d'origine.

    3.      Les tables de degrés qui permettent la comparaison  des variations proportionnelles de deux propriétés afin de voir si la proportion est constante.


Il a été reproché à cette méthode inductive de méconnaitre le rôle de l’hypothèse se limitant à l’observation de ce qui est perceptible alors même qu’il se proposait de découvrir les ‘formes’, au sens métaphysique de ce qui est observé, et les tables s’en avéraient incapables. On reprochait à Bacon d’être naïf, d’avoir une approche simpliste des phénomènes. Il ne fit pas non plus cas de cette notion devenue fondamentale depuis son siècle, celle de mouvement ; notion qui devint le domaine de prédilection des mathématiques, dont Bacon ne prit également pas en considération.


 Un apport à la science plus déterminant que sa méthode aura été son projet Instauratio magna que l’on doit entendre comme Nouvel Instrument  ou Nouvelle Méthode. Prévu d’être exposé en 6 livres, il n‘en écrira que trois De Augmentis Scientiarum (la revue des sciences), Novum Organum (la méthode nouvelle) et Historia Naturalis.

Toujours très lu, New Atlantis (Nouvelle Atlantide 1624) est un roman utopiste qui se passe sur l’île Bensalem gouvernée par une société philosophique savante : la Maison de Salomon. Il montre un nouvel institut d’enseignement dans lequel les scientifiques collaboreraient et partageraient leurs travaux avec pour but d’améliorer les conditions de vie de l’humanité. Ce livre ne fut pas ignorer par le Collège Invisible à l’origine de la Royal Society fondée en 1660 (Voir Sciences et Nature/ Alchimie/Robert Boyle).


Des Idoles

La connaissance des choses de la nature et de l’homme est entravée selon Bacon par ce qu’il appelle les idoles. Nos raisonnements formels aussi peuvent être ‘pollués’ par des affects, des considérations psychologiques qui nous induisent en erreur. Il y répertorie quatre idoles :

  1. Les idoles de la tribu, celle par exemple de vouloir simplifier voire trop simplifier par refus ordinaire du complexe ; ou encore celle de prendre en considération des événements accidentels, des faits d’actualité qui ne sont pas représentatifs, caractéristiques de la chose considérés. Ces deux idoles sont universelles, valables pour l’ensemble de l’humanité ;
  2. Les idoles dites de la grotte qui relèvent du particularisme et nous fait nous focaliser sur telles ou telles ressemblances ou différences selon nos propres critères ;
  3. Les idoles des marchés qui tiennent au langage, avec le peu de fiabilité que la tradition philosophique (nominaliste) anglaise lui accorde. Bacon donne comme exemple dans l’usage courant de la baleine et du poisson, tous deux dits poissons comme étant semblables et l’eau, la glace et la vapeur étant entendu généralement comme différents alors qu’il s’agit toujours d’eau ;
  4. Les idoles de théâtre qui, au plan philosophique englobe, dans des systèmes croyances et généralités. Bacon visent en particulier les humanistes peu enclins aux spéculations philosophiques et plus portés vers le scepticisme.


La Classification des Sciences 

Dans le livre II de The Advancement Learning et les livres II à IX du De Augmentis Scientiarum, Bacon présente un système de classification de nos connaissances. Il commence par répertorier les facultés que notre entendement met en œuvre. Il y en a trois : la raison, la mémoire et l’imagination. Chacune d’elles se rapporte à un domaine : La raison pour la philosophie, la mémoire pour l’histoire, et l’imagination pour la poésie (au sens large). Pour ce qui est de cette dernière, Bacon ne s’y attarde pas vu qu’elle ne présente aucun intérêt épistémologique.

En histoire, il établit deux types : l’histoire naturelle qui comprend l’histoire des corps célestes, des régions de l'air, météores, comètes, etc., des terres, mers, montagnes, fleuves, etc., des éléments appelés par Bacon congrégations majeures, des espèces nommées congrégations mineures ; et l’histoire civile qui se divise en l'histoire ecclésiastique, l'histoire civile proprement dite et l'histoire littéraire et artistique.

En philosophie, il établit deux catégories de connaissances, la spirituelle et la profane. De la première, il ne retient que la philosophie naturelle ou philosophie rationnelle par laquelle on approche de divin par l’expérience sensible qui n’a d’autre but, selon lui, que de prouver l’existence de Dieu. La seconde englobe les sciences et les ‘ars’, le savoir-faire, la technique. Elle se divise elle-même en les sciences naturelles qui s’occupent des causes dont le domaine est celui de la physique, et la magie qui s’occupe de leurs effets et qui est du domaine de la métaphysique.

Pour ce qui est des sciences humaines, Bacon les classe entre médecine, cosmétique, athlétisme et « arts voluptueux ». Il n’aborde pas ou superficiellement les sciences morales et reste très conventionnel sur le sujet.


John Locke

John Locke (1632-1704), né près de Bristol (Somerset) est le fils d’un juriste qui combattit aux côtés de l’influent député Alexander Popham dans l’armée parlementaire (voir Événement Majeurs/Angleterre/Guerres Civiles) et qui lui resta attaché. Locke fils qui a tout de suite Popham comme protecteur entre grâce à lui à 15 ans é à la fameuse Westminster School de Londres où il fait ses humanités. En 1652, il poursuit ses études dans la non moins célèbre Christ Church School d’Oxford. Peu enclin aux études dont il trouve le contenu scolastique dépassé, il n’en sort pas moins diplômé en 1658.

En 1660, il enseigne le grec. Il enseignera par la suite la rhétorique puis la philosophie morale. Cette même année 60,  il rencontre Robert Boyle de cinq ans son aîné ( 1627-1691), éminent scientifique de son temps, un des fondateurs du College Invisible, future Royal Society voir Science et Nature/Alchimie/R. Boyle) ). Il se dirige vers l’étude de la philosophie naturelle, autrement dit vers les sciences de la nature. Il découvre Descartes (1596-1650) et Gassendi (voir Empirisme France).


En 1666, il entre au service de Anthony Ashley-Cooper, 1er  Comte de Shaftesbury († 1683). Le Comte a été un des fondateurs en 1678 du parti Whig, parti qui défendait les pouvoirs du parlement contre la tendance absolutiste de la monarchie. Parlementariste, il avait soutenu un temps Cromwell mais s’opposa à lui quand l’autoritarisme du Lord-Protecteur commença à se manifester. Il a été Chancelier de l’Échiquier (ministre des finances) sous la Restauration de 1661 à 72. Mais sans doute que son nom est resté dans l’histoire pour avoir eu Locke à son service. Locke qui s’est toujours intéressé à la médecine sera amené à le soigner notamment pour un abcès au foie pour lequel il préconisa la mise d’une sonde.

Locke fait partie de la maison de Shaftesbury à Londres. Son intérêt pour la médecine est constant. Seul ou en collaboration avec le médecin Thomas Sydenham, il écrit De Arte Medica dans lequel il prône une méthode déductive inspirée de la méthode de F. Bacon.

En 1667, il écrit son fameux Essai sur La Tolérance. L’année suivante, il entre à la Royal Society (voir Rationalisme/Angleterre) fondée en 1660. Il va se consacrer à ses écrits tout en traitant les questions administratives des propriétaires de la Caroline, nouvelle colonie à la constitution de laquelle il participe. Il prend des parts dans la Royal African Company (Voir introduction Générale/Événements Majeurs/ Au-delà des Mers/ Colonies Anglaises).


En 1672, Anthony Ashley-Cooper, par ailleurs philosophe de l’harmonie universelle, est nommé Lord Chancelor. Locke est chargé de la question religieuse. En 1675, il va séjourner trois ans en France. En 76-77, il vit à Montpellier où il rencontre d’éminent médecins. Puis, en étant passé par Toulouse et Bordeaux, il revient à Paris où il reste encore deux ans. 

Il rentre en Angleterre en 1679, année où Shaftesbury, plus que jamais ‘parlementariste’ fait voter la fameuse loi de l’ habeas corpus pour faire barrage à toute tentative absolutiste. Cette loi est l’anti-lettre de cachet puisque d’aucun ne peut être emprisonné sans jugement. La même année, le même Shaftesbury tente en vain de faire voter par la Chambre des Communes l’Exclusion Bill   qui devait   évincer du trône Jacques II au moment de la succession de son frère, Charles II. Ce fut l’occasion de la création du parti Tory qui, partisan du roi protestant Charles II rejetèrent cette loi. Ceux qui soutenaient la loi, les Petitioners (pétitionnaires) avait fondé le parti des Whig (Voir Introductions Générale/Événements Majeurs/ Angleterre). C’est le début d’une époque trouble pour l’Angleterre qui après les Guerres Civiles de 1640-1661 connaître en 1685 la Glorieuse Révolution et le renversement de Jacques II avec la montée sur le trône de Guillaume III d’Orange. Et avant cela, en 1678, le vrai-faux Complot Papiste : Des anglicans dénoncèrent un faux complot hourdis par les catholiques pour assassiner Charles II et faire accéder au trône son frère catholique, le futur Jacques II contre lequel  En 1683 a lieu un nouveau complet, le Complot de Rye-House préparé par les Whigs pour assassiner Jacques II contre lequel en fait la manigance avait été montée.

Shaftesbury crut bon de s’exiler en Hollande où il mourra un an plus tard. Locke, qui ne pouvait rien ignorer des activités de son protecteur, le rejoignit peu de temps plus tard après avoir pris soin de faire transférer son argent. Il écrit en latin en 1685-86, l'Espitola de Tolerantia, qui sera traduite en anglais en 1690.


En 1689, après la montée sur le trône d’Angleterre de Guillaume d’Orange  sous le nom de  Guillaume III et sur celui d’Écosse sous le nom de Guillaume II, Locke revient à Londres. Cette année-là paraissent les Deux Traités du Gouvernement et la Lettre sur la Tolérance.

« Il contribue à réformer le système monétaire et rédige quelques traités d’économie. Il fait la connaissance du grand Isaac Newton, avec lequel il nourrira une correspondance épistolaire pour le moins animée, du fait de la grande susceptibilité du physicien » (Laurent Galley https://blogs.mediapart.fr/laurent-galley/blog/130214/john-locke- une-critique-de-la-raison-impure).

En 1690, il s’installe définitivement chez Sir Francis Masham dont l’épouse et la fille du philosophe Ralph Cudworth, membre des Platoniciens de Cambridge. Paraît Essai sur L’Entendement. En 1705, Leibniz fera paraître Nouveaux Essais sur l’Entendement en réponse contradictoire aux thèses empiristes de Locke. En 1693, paraissent successivement Some Thoughts concerning Education et Some Considerations of the Conséquences of the Lowering of Interest and Raising the Value of Monney.

De 1696 à 1700, il est membre du nouveau Coucil For Trade and Plantations (1696-1782) à la reconstitution duquel il a pris une grande part. Ce conseil ne s’occupait pas seulement de la gestion des colonies mais agissait dans plusieurs domaines comme le commerce de la laine irlandaise, la répression de la piraterie, ou encore de la situation des pauvres.

Locke devait sans doute faire partie soit des commissaires rémunérés soit non rémunérés puisque les membres ex officio étaient Lord Chancellor ou Lord Keeper, Lord President of the Council, Lord Privy Seal, Lord Treasurer ou First Lord of the Treasury, Lord Admiral ou First Lord of the Admiralty, Secretary of State et le Chancelier de l'Échiquier, auquel est venu s’ajouter l’évêque de Londres. Au cours de cette période, Locke devra se défendre par la publication de lettres contre différentes attaques contre ses écrits. Il consacre les toutes dernières années de sa vie à Paraphrase and Notes on the Epistles of St Paul et The Discourse of Miracles.

 Fortement asthmatique, il ne séjourne qu’en partie à Londres et demeure le reste de l’année chez son amie Lady Masham au Manoir de Oates[3] (High Laver, Essex), propriété de famille de son époux. Locke  meurt à Oates paisiblement à l’âge de 72 ans.


Essai sur l’Entendement Humain

Cet essai en quatre livres a fait considérer Locke comme le père de l’empirisme anglais oubliant les ouvrages des Bacon d’avant.

Ce qui peut paraître surprenant dans le but que se fixe Locke n’est pas de mieux comprendre le fonctionnement de l’entendement humain voire à partir de là d’élargir ses capacités. En fait, en bon empiriste, en bon pragmatique Locke veut savoir avant d’en connaître le fonctionnement, quelles sont ses capacités et en quoi, à quoi elles peuvent être le mieux adaptées. S’il veut poser les limites du pouvoir de l’entendement, c’est que « les hommes, étendant leurs recherches au-delà de leurs capacités, et laissant leurs pensées errer dans ces profondeurs où ils ne peuvent trouver aucun pied sûr, il n'est pas étonnant qu'ils soulèvent des Questions et multiplient des Disputes, qui n'arrivent jamais à aucune résolution claire… Alors que les Capacités de notre Compréhension étant bien considérées, l'Étendue de notre Connaissance une fois découverte, et l'Horizon trouvé, qui définit la frontière entre les Parties éclairées et les Parties obscures des Choses ; entre ce qui est et ce qui ne nous est pas compréhensible, les hommes acquiesceraient peut-être avec moins de scrupules à l'ignorance avouée de l'un et emploieraient leurs pensées et discours avec plus d'avantage et de satisfaction dans l'autre » (Locke).

Locke établit un distinguo entre esprit et entendement. L’esprit possède deux qualités : celle de penser, d’avoir la ‘puissance de penser’ qui est la faculté propre à l’entendement et qu’il appelle perception. Celle de la volonté qui est la capacité d’action, guidée par le désir qu’il qualifie « d’état d’inquiétude » qui nous porte au « plus grand bien positif » ( à la recherche de la satisfaction). Locke nuancera par la suite sa pensée en disant que si la volonté du meilleur bien nait de l’état d’inquiétude, c’est que nous cherchons ce dont nous savons être privé.

Dans le livre I, il commence par affirmer, empirisme oblige, à l’encontre de Descartes et de Leibniz mais à l’instar de Hobbes et avant Georges Berkeley (1685-1753) que nous n'avons pas d’idées (connaissance) innées et qu’à la naissance, l'esprit est vierge. Les expériences de la vie acquises par la sensation mais aussi la réflexion vont s’y inscrire petit à petit. Et l’on comprend où Locke veut poser la limite de l’entendement humain.


Dans le livre II, il confirme en écrivant que les idées nous proviennent pour certaines  de l’expérience de la sensation, pour d’autres de l’expérience de la réflexion et pour d'autres encore des deux. Par idée(s), il entend « tout ce qui est l'objet de l'entendement, lorsqu'un homme pense ». La sensation nous informe sur le monde extérieur tandis que la réflexion nous informe sur les opérations en activité dans notre propre esprit. Locke a une conception atomiste de la nature des idées qui, pour lui, se combinent, comme se combinent les atomes.

L’esprit sans expérience ne peut pas créer d’idée à lui tout seul. Il est par nature passif. Mais pour autant, il est doté de la faculté de recevoir les idées, fruits de l’expérience, et de la capacité qui lui permet de les traiter. Locke aborde alors la question dont l’entendement considère et classe ces idées.

   1)           L’entendement peut établir des combinaisons des idées. Il y a deux sortes d’idées :

  •         les  idées simples qui peuvent être combinées pour devenir des idées complexes, et
  •        les idées complexes qui se subdivisent en ‘idées substances’ et ‘idées modes’.

                       - Les ‘idées substances’ sont des existences indépendantes. Elles sont en quelque sortes autonomes (Dieu, les anges, les humains, les animaux, les plantes…). 

                       - Les ‘idées modes’ sont des existence dépendantes (idées mathématiques et morales, et tout le langage conventionnel de la religion, de la politique et de la culture).

    2)        L’entendement peut établir des relations entre les idées, avoir comme l’on dit à l’esprit une idée simple et une idée complexe sans les combiner.

   3)         L’entendement peut produire « des idées générales par abstraction des particuliers, laissant de côté les circonstances particulières de temps et de lieu, qui limiteraient l'application d  'une idée
                à un individu particulier. En plus de ces capacités, il existe des facultés telles que la mémoire qui permettent de stocker des idées ».


Dans les livres III, Locke traite respectivement du langage et de son rapport aux idées. Il insiste sur l’importance des idées abstraites et du besoin de classification. « Sans termes généraux et sans classes, nous serions confrontés à la tâche impossible d'essayer de connaître un vaste monde de particuliers » (S. E.). Pour lui les mots représentent des idées. Mais pour autant, il n’y a pas de lien naturel entre un mot et une idée, leur adjonction tient à l’usage, tout autant qu’il n’y a pas de lien naturel entre une chose et le mot qui la désigne. Position nominaliste traditionnelle de la philosophie anglaise.

Dans le livre IV, il traite et de la connaissance et du rapport de la raison et de la foi. Locke définit la connaissance comme la perception de l’accord ou du désaccord de l'une de nos idées, « la perception de la connexion et de l'accord ou du désaccord et de la répugnance de l'une de nos Idées ». Nous sommes loin de l’idée claire et distincte de Descartes. Le rôle important des idées donné par Locke dans notre mode de connaissance amène à la question suivante : La choses sont-elles réellement ce que nos idées nous en disent ? Locke ne va pas comme Descartes passer par l’épreuve du doute[4].


Pour Locke nous pouvons non seulement savoir mais savoir avec quel degré de certitude.

« Nous pouvons savoir que Dieu existe avec le deuxième plus haut degré d'assurance, celui de la démonstration. Nous savons également que nous existons avec le plus haut degré de certitude. Nous pouvons également  connaître avec certitude les vérités de la morale et des mathématiques car ce sont des idées modales dont l'adéquation est garantie par le fait que nous faisons de ces idées des modèles idéaux. D'un autre côté, nos efforts pour saisir la nature des objets extérieurs se limitent en grande partie à la connexion entre leurs qualités apparentes. La véritable essence des éléphants et de l'or nous est cachée : bien qu'en général nous supposions qu'ils soient une combinaison distincte d'atomes qui provoque le groupement de qualités apparentes qui nous amène à voir les éléphants et les violettes, l'or et le plomb comme des espèces distinctes. Notre connaissance des choses matérielles est probabiliste et donc opinion plutôt que connaissance. Ainsi, notre «connaissance » des objets extérieurs est inférieure à notre connaissance des mathématiques et de la morale, de nous-mêmes et de Dieu » (https://plato.stanford.edu/entries/ locke/#EndLockLife1689.).

« Le monumental Essai sur l’Entendement Humain (1689) de Locke est l'une des premières grandes défenses de l'empirisme moderne et se préoccupe de déterminer les limites de la compréhension humaine par rapport à un large éventail de sujets » (Standford Encyclopedia).


Corps et Esprit

C’est au livre II de l'Essai que Locke aborde la question de la relation du corps et de l’âme. La lecture traditionnelle de œuvres de Locke veut que dans une conception dualiste cartésienne, il soutienne la séparation de l’âme et du corps comme deux entités différentes et comme l’auteur du Discours admette leur interrelation mais sans pour autant la fonder sur une explication psychophysiologique ( rôle de la glande pinéale chez Descartes), tandis que Hobbes soutient un  séparatisme radical.

Mais le professeur de philosophie Philippe  Hamou[5] écrit :

 « Que Locke ait cru en la probable matérialité de l’âme humaine est d'autant plus plausible que les arguments donnés dans la troisième lettre à Stillingfleet[6] en faveur de la concevabilité de l'hypothèse, fonctionnent aussi tacitement comme des arguments de probabilité. … Locke y [chapitre 27] soutient la thèse que l’identité personnelle ne consiste pas dans l’identité de la substance pensante, mais dans celle de la conscience, au sens précis qu’il donne à ce terme : le sentiment que nous avons de la propriété de nos pensées et de nos actions présentes et passées… Pas plus que la pensée elle-même, [la conscience] ne peut nous donner accès à la connaissance de ce qui fait l’être substantiel et permanent de l’esprit. »

On ne peut manquer de percevoir le contraste que cette thèse fait avec la conviction cartésienne selon laquelle l’expérience réflexive de notre pensée nous donne la certitude d’un moi substantiel, un être immatériel distinct.


Le chapitre s’achève certes de manière orthodoxe en expliquant que « l’ignorance dans laquelle nous sommes de la nature de cette chose pensante qui est en nous et que nous considérons comme notre ‘moi’ » ne nous permet pas de trancher entre ces hypothèses [immatérielle ou matérielle], mais il suggère aussi que si nous connaissions cette nature, nous pourrions voir « l’absurdité » de certaines des suppositions faites dans le chapitre 27…[celle] la plus manifestement intenable [étant] celle d’une âme immatérielle conçue comme une substance réellement autosuffisante, indifférente au corps qu’elle habite. »

Locke établit la distinction entre la conscience de soi, l’identité personnelle, d’avec la substance pensante et toutes les substances individuelles. L’être vivant se maintient identique à lui-même tandis que ne cessent de varier des substances comme la nutrition et la croissance.

Ce qui définit l’homme pour Locke, ce n’est pas le fait qu’il soit comme l’affirme Descartes un être pensant, constamment pensant, c’est qu’il ait la capacité de penser et qu’il soit doter d’un corps, matière non seulement étendue comme l’entend Descartes, mais matière organisée, « constituée de parties propres à une certaine fin .» (Locke)


De La Tolérance

Quatre textes de Locke montre l’intérêt qu’il portait à la question de la tolérance, en matière de religion mais pas simplement : Locke a écrit quatre ouvrages majeurs sur la tolérance : Tracts de 1660, Essai sur la Tolérance de 1667, Sur la différence entre pouvoir ecclésiastique et pouvoir civil de 1674, et Lettre sur la Tolérance de 1686.

Les idées de tolérance et séparation des pouvoirs spirituels et temporelles avaient  déjà été défendues par des théologiens comme Thomas Cartwright (1535-1603), calviniste puis puritain, et, plus proche de Locke, par le pamphlétaire William Walwyn (1600–1681) dans son pamphlet  de 1644 Le samaritain compatissant : la liberté de conscience affirmée et le séparatiste justifié.

On considère que la Lettre sur la Tolérance est fondatrice de la laïcité en ce que Locke y prône la séparation de l’Église et de l’État. C’est faire peu de cas des positions déjà prises par le calviniste Pierre Viret (1511-1571)[7] et par les réformateurs radicaux anabaptistes au XVIème siècle: « Toute fois si le baptême est l’enjeu le plus visible de ce mouvement [l’anabaptisme], ce mouvement de protestation implique bien d’autres facteurs comme la séparation de l’Église et de l’État » (Catherine Dejeumont,  La réforme du mariage dans la communauté anabaptiste de Münster : quelle utopie  (https ://clio.revues.org/3802).

Il est vrai que ces prises de position sont restées un vœu pieu en faveur de l’Église[8], tandis que le texte de Locke est un réel manifeste en faveur d’une séparation non de l’Église envers l’État mais de État envers l’Église. Manifeste qui aura une influence déterminante dans les siècles à venir.


Cette lettre écrite lors de son exil en Hollande a été adressée au remontrant (partisan des thèses d’Arminius condamnées au synode de Dordrecht en 1619 ) Philippe de Limborch, Cette correspondance se situe dans la période troublée qui a amené Locke à l’exil, période qu’a précédé celle des Guerres Civiles du milieu du siècle, mais se situe aussi dans le contexte de la Révocation de l’Édit de Nantes promulgué en 1685 par Louis XIV, édit qui renvoyait aux heures sombres des Guerres de Religions en France et remettait en cause la plus ou moins grande stabilité que l’édit avait apporté.

Pour autant, Locke ne se place pas sur l’unique plan de la religion ni non plus sur celui de la morale car entendu comme pleine vertu morale, elle impliquerait de tolérer l’intolérable. Locke place la question au niveau politico-juridique en vue de l’établissement d’un état que nous qualifierions aujourd’hui d’État de Droit. La tolérance s’exerçant dans le cadre du droit. C’est dans ce cadre-là que la religion doit pouvoir être pratiquée. L’État s’occupe des corps, les religions des âmes. D’un côté le droit, de l’autre la liberté de conscience. Locke fonde son argumentation à la fois sur le Nouveau Testament et sur le Droit Naturel, droit commun à tout être humain qui coiffe le droit juridique, droit dit positif, qui correspond de nos jours aux Droits de l’Homme et du Citoyen.

En fait, Locke veut séparer non pas l’État et l’Église mais l’État et les Églises. Privées de tout droit de coercition et de tout droit de recours à la force, elles ne pourront que s’efforcer de vivre en bonne harmonie. L’État étant le seul détenteur légitime et légal de la force qui, par ailleurs, n’a aucun droit de regard sur les consciences et ne peut ni favoriser ni défavoriser telle ou telle confession. Locke définit l’État comme « une société d'hommes instituée dans la seule vue de l'établissement, de la conservation et de l'avancement de leurs intérêts civils », par intérêts civils entendre la liberté (d’entreprendre) et la défenses des biens.


La tolérance de Locke a quand même une certaine limite. En anglican convaincu, il n’apprécie voire n’accepte pas que les membres de la société civile (le citoyen) puisse avoir à rendre des comptes, ne fussent qu’au plan moral, à une autorité étrangère. Locke vise là les catholiques dont il craint qu’ils n’aient toujours tendance à vouloir faire scission avec l’État. Même défiance envers les athées auxquels on ne peut accorder quelque confiance n’ayant pas de foi.

Ce texte est également fondateur du principe d’un État libéral :

« Le principe de la séparation de l'État et de l'Église établi par Locke est ainsi au fondement de l'État libéral. L'État libéral est L'État qui définit la justice par la liberté et qui distingue en conséquence justice et bonheur, selon la formule de Benjamin Constant ("Que l'autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d'être heureux") » (https://philo877.files.wordpress.com/2018/02/lettre-sur-la-tolc3a9 rance commentaires.pdf)


Locke et le Baptisme

Au siècle précédent, les Tudor régnant exilèrent tous les dissidents à l’anglicanisme, bien que Élisabeth 1ère ait eu une attitude plus partagée envers les catholiques. Étaient particulièrement visés les réformés radicaux qui s’exilèrent à Genève où ils s’imprégnèrent du calvinisme, et en Hollande comme Thomas Helwys (1550-1616) et John Smyth (1570-&612), deux dissidents anglais de l’anglicanisme qui s’exilèrent à Amsterdam, adhérèrent aux thèses anabaptistes et qui, faute de ministre, se baptisèrent eux-mêmes. En 1612, Helwys revint en Angleterre et fonda à Londres dans le quartier de Spitalfields la première Église baptiste. Une lettre à Jacques 1er dans laquelle il rappelait au roi que comme tout mortels, il redeviendrait « cendre et poussière » lui valut l’emprisonnement à vie.

En 1689, alors que Guillaume III d’Orange de formation calviniste vient tout juste de monter sur le trône, le Parlement vote l'Acte de Tolérance qui accorde à tous ceux qui adhèrent au dogme de la Trinité leurs propres lieux de culte, et accorde à tous les non- conformistes d’avoir leurs propres professeurs et leurs propres prédicateurs. Cela concernent le baptistes, les congrégationalistes, mouvement déjà théorisé par les théologiens Thomas Cartwright (†1603) et par Robert Browne (†1633), et les presbytériens (calvinistes) de John Fox, fondateur en 1560 de l’Église Écosse. Les catholiques sont exclus de cet acte. Les réformés deviennent majoritaires dans l’Angleterre à la fin du XVIIe siècle.


Le Traité de Gouvernement Civil

Le fondement de la pensée politique de Locke est la liberté individuelle. Il s’oppose en cela à Hobbes qui était favorable à une monarchie absolue. D’une part Locke, au contraire de Hobbes, ne pense pas que « l’homme est un loup pour l ‘homme » et fait confiance au sens moral des hommes qui , s’ils faisaient plus appel à leur raison, pourraient vivre ensemble, étant selon le droit naturel libres, égaux et indépendants ; mais leurs passions les pervertissent et le fait du prince les prive de cette indépendance. Aussi,  le vrai pouvoir doit être remis entre les mains d’une collégialité (le parlement élu) et non entre les mains d’une seule personne. L’État en soi n’est pas souverain, il est au service de la société, du bien commun.

En 1690, Locke rédige deux traités consacrés à la légitimité de tout gouvernement politique. Sa légitimité ne peut venir que du peuple qui doit pouvoir le révoquer. La liberté individuelle, la propriété individuelle, la sécurité des personnes, tout cela doit être garanti par l’État, l’État en cela libéral.

Ce traité est en deux parties :

Le premier traité publié en 1690, est un réponse aux thèses absolutistes défendues par le très royaliste Sir Robert Filmer (1588-1653) dans son ouvrage Patriarcha, paru en 1680. Locke dénie entre autres que le Droit Divin (jure divino) du monarque ne saurait être fondé par les Écritures à l’instar du pouvoir absolu du père qu’invoque Filmer en prenant exemple sur Abraham. Le pouvoir du père écrit Locke n’est que le pouvoir d’engendrer qui n’est pas transmissible. Quant au pouvoir des hommes sur la nature, Dieu l’a accordé pour l’homme sur les animaux mais non sur les hommes entre eux. Invoquant le droit de nature, Locke affirme que nul ne saurait mener son prochain au désespoir.

Le second traité est essentiellement consacré à la propriété individuelle. « Tout ce qu'un homme peut utiliser de manière à en retirer quelque avantage quelconque pour son existence sans gaspiller, voilà ce que son travail peut marquer du sceau de la propriété. Tout ce qui va au-delà excède sa part et appartient à d'autres » (Chapitre V)


De l’Éducation

Locke ouvre son ouvrage par cette phrase : «Un esprit sain dans un corps sain est une description courte mais complète d'un état heureux

dans ce monde. Celui qui a ces deux a peu plus à souhaiter ».

Il va donner une réelle importance à l’éducation de l’enfant. Par éducation, il entend plus que l’instruction puisqu’il s’agit de mener l’enfant à être vertueux. Et la vertu selon Locke ne s’acquiert que par une autodiscipline.

Empiriste, il considère que l’esprit de l’enfant à sa naissance est une tabula rasa. Et les notions de bien et de mal, la façon dont on doit se comporter en société ne peuvent émaner d’idées innées, d’une connaissance spontanée ni d’une simple prédisposition. L’éducateur devra apprendre à l’enfant comment se préparer et recevoir les expériences de son existence.

L’enfant évolue en suivant le même rythme que l’humanité passant de l’état de nature, à l’état de guerre et au contrat social. Son éducation doit être essentiellement d’ordre pratique et ne pas s’embarrasser de vaines abstractions.


Esprit vierge, l’enfant est malléable et l’éducateur doit dès le début lui donner de bonnes habitudes qui doivent devenir une seconde nature. Esprit vierge, il est aussi l’objet de ses passions-sensations qui affectent son corps et dont il doit se rendre maître sans pour autant les brimer mais les diriger par la raison.

L’esprit de l’enfant ne doit pas être occupé par des réflexions abstraites mais sur des réflexions portant sur la compréhension de ses sensations, de ce qu’il ressent.

L‘orientation de l’éducation que doit recevoir l’enfant est nettement bourgeoise. Locke parle du ‘’young gentelman’’ et l’éducation concernant les jeunes filles et quasi inexistante.


L’éducation de Locke est égalitaire. Il n’existe pas plus d’individus privilégiés qu’il existe d’idées innées. « Le principe de toute vertu et excellence réside dans le pouvoir de nous priver de la satisfaction de nos propres désirs. Ce pouvoir doit être obtenu et amélioré par la coutume, rendue facile et familière par une pratique précoce » ( Somethings Concerning sec.38).

« L’éducation n’a pas pour objectif de perfectionner les jeunes dans l’une des sciences, mais de leur donner la liberté nécessaire pour qu’ils puissent examiner toutes sortes de connaissances. La variété et la liberté de penser sont plus importantes que la variété des sujets. L'éducation intellectuelle est une formation d'habitude de pensée, par l'exercice de la discipline »

« Some Thoughts concerning Education est un texte révolutionnaire qui envisage l’éducation de l’enfant sous son aspect global. Il associe étroitement le physique et le mental parce que la pensée empiriste de Locke décrit les mécanismes de l’esprit comme un échange permanent entre monde extérieur et monde intérieur. La santé de l’esprit dépend de celle du corps… Le principe originel du self-love sera cultivé non pour favoriser l’égoïsme mais pour faire prendre conscience à l’enfant de ses aptitudes qui lui permettront de réussir à l’âge adulte » (Pierre Morère Université Grenoble III, L’Idée d’Éducation chez Locke et ses fondements Empiriques, Revue de la Société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles Année 2005  61 pp. 71-92)


France

Gassendi

Pierre Gassend (dit Gassendi 1592-1655) est né dans une famille de paysans de Champtercier, près de Digne. De 1599 à 1607, il poursuit, grâce à la protection de l’évêque de Digne, des études de latin, de rhétorique et de philosophie à l’université d’Aix-en-Provence avant d’obtenir en 1614, à vingt-deux ans, son doctorat de théologie en Avignon.

  « Prêtre en 1616, il enseigne la philosophie à l'université d'Aix-en-Provence de 1617 à 1623 » (Encyclopédia Universalis).

« Professeur de philosophie à Aix (1616-1622). En 1622, les Jésuites du Collège d’Aix lui retirent sa chaire. Il retourne alors en Haute-Provence et décide de se consacrer à ces deux passions, l’astronomie et la philosophie, tout en exerçant à Digne des fonctions ecclésiastiques … En 1623, Gassendi devient chanoine à l’église cathédrale de Digne, puis est nommé prévôt (1625).» (Sylvie Taussig, chercheuse au CNRS Pierre Gassendi, 1592-1655 : introduction à la vie savante, Brepols, 2003 sur http://www.gassendi.fr/).

« En 1617, il entre dans les ordres. Il est nommé professeur de rhétorique au collège de Digne. De 1622 à 1623, Gassendi est nommé professeur de philosophie au collège d'Aix. Il en est chassé, semble-t-il, par l'arrivée des jésuites » (Wikipédia/Gassendi et Pierre Gassendi, sa vie et son œuvre : http://www.gassendi.fr/

« Gassendi est ordonné prêtre en 1616 et enseigne la philosophie à l'université d'Aix-en-Provence de 1617 à 1623. Il y fait des observations astronomiques détaillées, se déclare partisan de Copernic et entre en correspondance avec Galilée. Il partage ensuite son temps entre Digne, où il est depuis 1626 prévôt de la cathédrale » (Encyclopédie Univeralis)


Après un voyage à Paris (1624), année où il publie les Exercitationes paradoxicae adversus Aristoteleos (Dissertations en forme de paradoxes contre les aristotéliciens), il séjourne un moment à Grenoble (1625), retourne en avril en Provence. En 1628, il s’installe pour quatre ans à Paris (1628-1632) où il fréquente les nouveaux philosophes dont entre autres Blaise Pascal. Ce séjour est interrompu par un voyage dans les Pays-Bas (1628-1629), le seul qu’il fera dans sa vie, en compagnie de François Luillier (1604-1652) qui devient son meilleur ami. Ils y rencontrent le scientifique et philosophe Isaac Beeckman (1588-1637, voir Science et Nature) Thomas Hobbes et le philosophe ami de Descartes, Henri Reneri (1593-1639).


De 1632 à 1641, Gassendi vit en Haute-Provence. Il se rapproche du gouverneur de Provence, Louis de Valois, 3ème duc d'Angoulême dont le père Louis-Emmanuel était le premier gentilhomme du Prince de Conti. Le gouverneur devient son protecteur. Ces années sont marquées par l’amitié avec Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637). C’est sous l’influence de ce dernier que Gassendi devient véritablement astronome. La mort de Peiresc en 1637 le marque durablement . Peiresc, mort à Aix-en-Provence, a été l'avocat de Galilée, l’ami de Rubens, comme antiquaire le conseiller de Marie de Médicis, et comme astronome, il a dessiné la première carte de la Lune. 


Les observations astronomiques de Gassendi durant cette période :

En 1618, il note ses premières observations du ciel lors de l'apparition d'une comète « à tête crépue ». Il entre en relation avec l'astronome Joseph Gaultier de la Vallette (1564–1647).

En 1620, il établit les tables de la position de Jupiter par rapport aux étoiles fixes. L'année suivante, il donne leur nom aux aurores boréales.

Le 14 avril 1623, il observe une éclipse de la lune à Digne. La même année, il décrit les positions de la planète Mars.

En 1625, Gassendi est à Paris ; il observe la position de Vénus depuis le Pont Neuf et une éclipse. Il entre en correspondance avec Galilée. 

A noter que, bien que son christianisme a eu tendance à l’en retenir, la cosmologie de Gassendi tendrait à rejoindre celle de Giordani Bruno (1548-1600 sur le bûcher) concernant la pluralité des mondes et l’idée que les étoiles sont aussi des soleils.


En 1641, nommé un temps à la haute fonction d’agent du clergé, il retourne à Paris. Il se démettra de sa charge à cause de dissensions internes. De 1645 à 1648, au Collège Royal (ancien Collèges des Lecteurs Royaux fondé par François 1er en 1530 et futur Collège de France en 1870), il enseigne l’astronomie et l’atomisme du grec Épicure (342-270) et du latin Lucrèce (1ers.av.J.C.) et  à la chaire de mathématique. C’est à cette période qu’éclate sa double polémique avec Descartes et Morin.

En 1645, il est nommé professeur de mathématiques au Collège Royal (futur Collège de France. Il y enseigne notamment l'atomisme d'Épicure et de Lucrèce qu’il estime compatible avec la doctrine chrétienne. A sa mort, ses Gilles Personne de Roberval qui lui succèdera.

En 1648/49, ses problèmes pulmonaires l’obligent à revenir en Provence. Il s’arrête à  Lyon pour publier ses travaux sur Épicure. (Syntagma philosophiae Epicuri selon Wikipédia). En 1653, Gassendi revient à Paris et vit à l’Hôtel de Montmort. Il consacre les dernières années de sa vie à la conception et à la rédaction de son propre système philosophique, le Syntagma philosophicum, qui sera publié de façon posthume en 1658 (selon gasendi.fr) . En 1653, il fait paraître ses Tycho Brahe et Copernic et Histoire de l'Église de Digne. Il achève ses travaux sur le soleil et la lune.


Sa maladie ne cesse de s’aggraver et il meurt le 24 octobre 1655 dans les bras de son élève François Bernier (voir Introduction Générale/Vie Intellectuelle/Les Salons/ Madame de La Sablière).

Gassendi laisse une œuvre volumineuse dans laquelle on trouve même un traité sur la musique, Manuductio ad theoriam seu partem speculativam musicæ (Initiation à la théorie ou partie spéculative de la musique, 1655), et une importante correspondance, notamment avec Mersenne et Galilée.


L’Épicurien

En 1624, alors qu’il a dû quitter l’université d’Aix-en-Provence, et qu’il est revenu à Digne, Gassendi fait publier à Grenoble le premier et seul des ouvrages prévus dans lequel il dénonce « les erreurs, contradictions et tautologies » de l’aristotélisme : Exercitationes paradoxicae adversus Aristoteleos (Dissertations en forme de paradoxes contre les aristotéliciens). Il s’agit « d’une attaque contre tous ceux qui prétendent avoir découvert un savoir nécessaire et indubitable de la nature réelle des choses » (Encyclopédie Universalis) Le début du second paraitra après sa mort.

A la suite de quoi, il va œuvrer à la réhabilitation d’Épicure (341-270) et de sa philosophie atomiste. Notamment avec un de ses ouvrages majeurs Syntagma philosophiae Epicuri (1649), une biographie apologétique du philosophe grec auquel il a tendance à s’identifier. Selon Épicure, la nature est composée de deux seuls éléments : le vide et les atomes (particules insécables) qui y circulent et s’agglomèrent par la déviation de leur trajectoire dû au hasard, qu’il nomme, selon le seul Cicéron, le clinamen (déclinaison).

L’atomisme de Gassendi se rapproche plus en fait de celui de Démocrite (†-370) qui ne faisait pas appel à un quelconque hasard pour la dispersion des atomes. Il donne aux atomes des propriétés comme leur densité, leur indivisibilité et la capacité de nous impressionner par leur couleur, leur son, leur chaleur. Animés ( par Dieu selon Gassendi), ils répondent au principe d’inertie à savoir que, sans autre force s’exerçant sur eux, en mouvement, leur trajectoire est rectiligne. Gassendi énoncera ce principe (appelé référentiel galiléen)  de manière plus rigoureuse que ne l’avait fait Galilée.

Philosophe mécaniste, Épicure est surtout resté connu pour « sa morale des désirs mesurés et de l’équilibre intérieur [ataraxie] » ; morale qui n’est pas celle hédoniste de certains de ses amis libertins. Une morale qui distingue les désirs nécessaires qui sont la recherche de la tranquillité de l’âme (l’ataraxie) et celle du corps (l’aponie), toutes deux menant au bonheur ; et les désirs vains comme la recherche de la fortune, de la gloire, de l’immortalité. En 1647, il publiera une biographie sur celui qui créa en 306 l’École du Jardin, six ans après que Zénon  de Kition (332-262), fondateur su stoïcisme, ait ouvert l’École du Portique.


Entre Sceptique et Dogmatisme

Le conciliant Gassendi, être doux, modeste, à la vie simple sans qu’elle participe de quelque souci d’austérité, aura cherché toute sa vie une voie médiane entre les dogmatiques trop sûrs d’eux et de la vérité inébranlable que leur apportent leur raisonnements et les sceptiques par trop enclins à considérer que l’homme ne peut rien savoir sur rien. Son phénoménalisme, son empirisme peuvent peut- n’être qu’un effet du bon sens qui se révèle dans sa réponse à Descartes : « « Vous ne pouvez pas douter sérieusement des choses extérieures dont l'existence nous est révélée par nos sens, car vous marchez sur la terre ».

« Tout le savoir provient de l'expérience sensible ; il est impossible de parvenir à des principes premiers entièrement vrais ni à des définitions véritablement essentielles. L'induction ne peut fournir de propositions universelles. Cependant, si nous ne connaissons que les apparences des choses, du moins pouvons-nous élaborer un savoir utile de ces apparences » (Encyclopédie Universalis).

« Gassendi reformule la logique d’Épicure pour qu’elle serve de fondement à la nouvelle science et à ses méthodes empiriques. La réhabilitation morale du philosophe lui permet de dépasser la contradiction apparente entre christianisme et épicurisme. Ainsi, il crée son propre système philosophique, qui articule logique, éthique et atomisme épicuriens avec la doctrine de la création du monde par Dieu, de la Providence, de l’incorporéité et de l’immortalité de l’âme » (Gassendi.Fr).


Ses Polémiques

La première polémique l’oppose à Descartes qui aura autant de mépris pour lui qu’il en a alors pour Hobbes ; Marin Mersenne, servant d’intermédiaire. Dans Disquisitio metaphysica adversus Cartesium de 1644, précédé de ses Objections, Gassendi reproche à l’auteur du Discours son dogmatisme. L’empiriste sensualiste, le phénoméniste, qui rejette la notion des idées innées, dénonce le « pur esprit » qui circule dans les Méditations. Il reprochera aussi à Descartes de n’avoir pas fait intervenir dans sa physique (4ème Méditation) l’usage des causes finales. De même qu’il rejette sa conception des « animaux-machines », il considère qu’avoir des « idées claires et distinctes » n’est pas suffisant comme critère de vérité et que son scepticisme n’apporte rien à celui des Grecs. Il s’oppose aussi à Descartes en ce qu’il croit au vide et aux atomes, tandis que Descartes s’en tient aux traditionnels quatre éléments de Thalès et d’Aristote.


Pour autant, Gassendi va « adjoindre à l’âme animale, mortelle un principe de pensée immatérielle et immortel… faisant comme l’a fait Aristote et comme le reprend aussi Descartes, de l’âme la forme du corps » (Geneviève Rodis-Lewis Histoire de la Philosophie Op. Cit.). Locke se servira des critiques de Gassendi pour adresser ses propres critiques au cartésianisme.

La seconde polémique est envers Jean-Baptiste Morin de Villefranche (1583-1656) sur le mouvement de la terre et l’astrologie. Morin qui avait obtenu en 1629 au Collège la première chaire de mathématique -Gassendi obtenant la seconde en 45- était un farouche défenseur du géocentrisme.


Sur Gassendi

« Le parcours de Gassendi rend compte des conditions d’élaboration de la pensée philosophique et scientifique dans la première moitié du XVIIe siècle : sa carrière et son état d’esprit reflètent la transition entre la Renaissance et l’âge classique, entre humanisme et rationalité. Philosophie et astronomie sont les deux champs de recherche auxquels il se consacre principalement, entre la recherche de démonstrations convaincantes, fondées sur les méthodes de la Nouvelle Science, pour appuyer la thèse copernicienne, et la redécouverte d’Épicure, qu’il édite et commente avant de proposer une interprétation moderne de l’épicurisme » (Sylvie Taussig, Pierre Gassendi, 1592-1655 : Introduction à la vie savante, Brepols, 2003 /Gassendi.fr)


« Outre la volonté qui s’y manifeste [dans Syntagma Philosophicum ] de christianiser Épicure par toute une série de moyens, et afin de rendre la tâche plus facile, l’exposé de la doctrine est enveloppé, ou noyé, dans des exposés généraux d’histoire des philosophies, qui tiennent lieu à Gassendi de philosophie. C’est tout cela qui, à mes yeux, conditionne les variations et l’inconsistance de sa ou de ses positions philosophiques : c’est bien l’éclectisme qui les caractérise en général et qui, joint aux autres caractéristiques d’une « philosophie » typique de la « République des Lettres [9]», en fait au mieux, pour ses contemporains et successeurs philosophiques, une carrière où l’on peut trouver des matériaux et une voie de passage menant à des orientations diverses, bien plutôt qu’une construction doctrinale et une fabrique d’outils conceptuels. » (Olivier Block, Le Cas Gassendi XVIIème Siècle P.U.F. 2006/4 (n° 233), pages 649 à 65)


Marin Mersenne

Marin Mersenne (1588-1648), franciscain, philosophe et mathématicien, est une des figures les plus brillantes de son temps. Il est à l’origine des premières lois sur l’acoustique (lois Mersenne). Son Academia Parisiensis, informelle, fondée en 1635, est une véritable centrale scientifique où parviennent et d’où partent les découvertes et travaux dont lui font part les scientifiques d’Europe., de Descartes à Torricelli en passant par Pierre Fermat, Jean-Baptiste Van Helmont dont on considère qu’il opéra le passage de l’alchimie et à la chimie moderne.  Elle était également fréquentait par Étienne Pascal, ce qui permit à son fils Blaise, âgé de 16 ans de présenter un essai de géométrie sur les formes coniques.


Les Héritiers de l’Empirisme

Pour un développement sur ces philosophes voir Le Siècle des Lumières/Philosophie.

Berkeley

George Berkeley (1685-1753), né en Irlande est issu d’une famille anglaise de petite noblesse. A vingt-deux ans, il publie L’Arithmétique démontrée sans le secours de l’algèbre ni de la géométrie, puis suit en 1709 un Essai sur une nouvelle théorie de la vision. Il passera la plupart de sa vie à voyager. Quand ça ne sera pas en missions diplomatiques, ce sera dans le but d’évangéliser les populations des Bermudes. Il restera en fait à Rhodes Island avant de revenir en Angleterre où il sera nommé en 1734 évêque de Cloyne près de Cork, troisième ville d’Irlande.

Dans ses deux principaux ouvrages, Treatise concerning the Principles of Human Knowledge publié en 1710, et Three Dialogues between Hylas and Philonous, sous forme de dialogue publié en 1713, il développe la thèse selon laquelle le monde n’a pas d’existence en dehors de nos sens. Thèse qui peut se résumer par sa formule « esse est percipi aut percipere ( être c'est être perçu ou percevoir). En cela, il n’est pas matérialiste mais immatérialiste. Totalement opposé à l’empirisme, notamment de Locke, il considère que l’existence de la matière en soi ne peut pas être prouver de manière incontestable. Nous ne connaissons des choses que l’idée que nous en avons. La sensibilité se confond avec l’entendement. Mais l’idée que nous en faisons n’est autre que celle de Dieu :

 « Il est évident pour moi que les choses sensibles ne peuvent exister autre part que dans un entendement ou un esprit, et je conclus de là, non point qu’elles n’ont pas une existence réelle, mais qu’attendu qu’elles ne dépendent pas de ma pensée ou qu’elles ont une existence distincte de la qualité d’être aperçues par moi, il faut qu’il y ait quelque esprit dans lequel elles existent. Ainsi, autant il est certain que le monde sensible existe réellement, autant l’est-il qu’il existe un esprit infini et présent partout qui les contient et qui les soutient. »

La philosophie de Berkeley est une sorte de curiosité qui tient une place à part et originale dans l’histoire de la philosophie européenne.


David Hume

David Hume (1711-1776), né et mort à Édinbourg est issu d’une famille de petite noblesse des Borders (frontaliers avec l’Angleterre). Les historiens décomposent sa vie en trois phases : une période d'études et de premiers essais qui s'étend jusqu'en 1740 ; une période de voyages de 1740 à 1769 ; et une période de retraite de 1769 à sa mort.

Dans la première période, il souffre d’instabilité psychologique. Il séjourne pendant trois ans en France et étudie au Collège jésuite Henri IV de La Flèche (Sarthe), fondé par Henri-IV en 1603, et où Descartes avait fait ses études. Il écrit son œuvre maitresse Traité de la nature humaine, publiée en 1737 qui passe inaperçu. En 1730, il revient dans sa famille. Il fait la connaissance de l’économiste Adam Smith (†1790), père du libéralisme économique, qui exercera une influence sur sa philosophie morale.

En 1741, il publie son second important ouvrage Essais moraux et politiques. Il est alors secrétaire du Général Saint-Clair à Vienne et Turin. Il publie Recherches sur l'entendement humain qui n’attire pas l’attention. En 1749, il est de retour en Écosse et publie Recherches sur les principes de la morale (Enquête sur les principes de la morale).


En 1752, il est bibliothécaire du corps des avocats d'Édimbourg. Il commence une histoire de l’Angleterre à partir de Jacques 1er. En 1756, deuxième volume de son histoire, de Charles 1Er à la Révolution. En 1757, paraît son Histoire naturelle de la religion. En 1759, paraît l’histoire des Tudor.

A partir de 1763, Il est secrétaire d’ambassade puis Chargé d’Affaires en France. En 1768, il revient en compagnie de J.J Rousseau (1712-1778) à Londres pour occuper le poste de Sous-Secrétaire d’État. Sa relation avec l’auteur du Contrat Social sera tumultueuse et défraiera la chronique. En 1769, il revient à Édimbourg. Il meurt en 1775, à l’âge de 65 ans, de problèmes intestinaux. En 1777, paraît son Essai sur le Suicide.


Hume a été reconnu de son temps pour son style. Il n’en a pas point subi les reproches d’être un sceptique et un athée. Il ne sera reconnu que plus tard comme un des plus brillants sinon le plus brillant des philosophes des Lumières Anglaises. Économiste, Hume établira une théorie économique.

« Aujourd'hui, les philosophes reconnaissent Hume comme un exposant complet du naturalisme philosophique, comme un précurseur de la science cognitive contemporaine, et comme l'inspirateur des types des éthiques des plus significatifs développés dans la philosophie morale contemporaine ». (Standford Encyclopedia of Philosiphy).

« David Hume prône un scepticisme modéré qui permet d'explorer le champ de l'expérience tout en rappelant les faiblesses de la raison. Il distingue les croyances expérimentales, utiles pour l'action, des fictions venant de l'imagination (la métaphysique, l'âme, Dieu) qui échappent à la connaissance. La religion n'est pas pour lui un phénomène transcendant, mais un produit de l'esprit humain, lié à la crainte et à la faiblesse de l'homme; celles-ci trouvant leur origine dans le caractère fragile et éphémère de l'existence. » (agora.qc.ca/Dossiers/David_Hume)

« Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. » (David Hume / 1711-1776 / Enquête sur l'entendement humain /1748)

« Selon Hume, ce ne sont pas les choses que nous connaissons, mais seulement les savoirs qui s'y rapportent : tout échappe à la connaissance, à l'exception de l'entendement humain, entièrement soumis à l'expérience. Cet empirisme, qui entretient des liens évidents avec le naturalisme et le scepticisme est marqué par une orientation violemment antimétaphysique » (Encyclopédie Larousse)

« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt » (Hume)

« Hume ruine la notion de cause, puisqu'il nous montre l'illusion dont nous sommes victimes avec les idées de nécessité et d'efficacité. Son scepticisme va plus loin. Notre croyance à l'existence du monde extérieur, à l'immortalité de l'âme et à l'identité personnelle ne sont que le fruit de notre imagination. Hume a également critiqué les preuves de l'existence de Dieu, à commencer par celle qui fondait le déisme philosophique du xviiie siècle. Les sentiments religieux sont, pour lui, des phénomènes humains qui ont pour origine les besoins de l'homme et sa peur de la mort. Il a aussi attaqué les fondements du rationalisme moral et préconisé une morale du sentiment. Au point de vue politique, il a récusé à la fois la théorie du droit divin et celle du contrat social. Selon lui, la légitimité d'un gouvernement s'apprécie par l'utilité sociale actuelle ».( https://www.devoir-de-philosophie.com/)


Condillac

Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780) est né à Grenoble dans une famille de juristes de fraîche noblesse, qui compte avec lui un autre philosophe, son frère ainé, l’abbé de Mably (1709- 1785). Il est ordonné prêtre en 1733 mais n’exercera jamais son sacerdoce. A Paris, il fréquente le salon de Madame de Tencin où il rencontre D. Diderot et J.J. Rousseau qui deviennent ses amis. Il adhère aux thèses de John Locke et pousse plus loin l’empirisme de son maître vers le sensualisme[10] qu’il tient à substituer à la métaphysique.

En 1746, il est élu à l’Académie de Berlin. En 1757, il part pour neuf ans à Parme comme précepteur de l’infant don Ferdinand,       futur Ferdinand 1er duc de Parme et de Plaisance . Il est de retour en France en 1768. Il entre à l’Académie Française la même année. Il se retire de la vie mondaine et termine tranquillement sa vie à près de Lailly-en-Val dans le Loiret au lieu-dit de Flux.

« On constate d'ailleurs une évolution de sa pensée. Le Condillac de L'essai sur l'origine des connaissances humaines distingue, comme Locke, sensation et réflexion. Celui du Traité des sensations voit au contraire dans la sensation l'origine intégrale des faits psychiques (y compris de la réflexion elle-même), les facultés n'étant que sensations transformées. Rien n'est alors dans l'intellect qui n'a pas été d'abord dans la sensation. En termes philosophiques, on dira que Condillac a évolué de l'empirisme au sensualisme…La grande originalité de Condillac reste néanmoins le rôle qu'il attribue au langage. Il n'est plus pour lui une simple expression de la pensée mais a, au contraire, un rôle déterminant dans son élaboration. Une pensée sans signe resterait limitée à la perception et à l'imagination sans jamais atteindre l'abstraction et la combinaison d'idées… Le moi n'est alors plus la substance pensante de Descartes mais un effet de la combinaison des sensations transformée par le langage.
Condillac se rattache au nominalisme : les noms ne sont que des étiquettes par lesquelles nous classons l'expérience et aucune idée n'existe en dehors de sa dénomination, c'est-à-dire hors du langage.»(http://sos.philosophie.free.fr/condilla. php#section3)


Notes

[1] Ce scolastique visionnaire bien avant Vinci eu l’idée du bateau à vapeur, du chemin de fer, de la Montgolfière, du scaphandre, du télescopes. Voir Bas Moyen-Âge /13ème siècle/l’Ordre Franciscain.

[2] Socle de la présentation Encyclopædia Britannica

[3] Sur l’histoire du château voir High Laver : Manors , https://www.british-history.ac.uk/vch/essex/vol4/pp88-93

[4] Descartes met en place le doute hyperbolique qui consiste à confronter ce que nous croyons savoir en certitude. Pour être certains de ce que je sais, je franchir trois étapes : celle du    Dieu trompeur : « Imaginons que Dieu ait voulu me tromper et que mes sens ne soient pas fiables, le monde réel peut alors ne pas exister, n’être qu’une illusion des sens ; celle du malin génie : « Si l’on tient Dieu comme une source de vérité, il me faut envisager ensuite l’hypothèse d’un malin génie, lequel a un empire sur moi et m’a fait apercevoir une réalité qui n’existe pas ; et celle de L’argument de l’existence : « Cependant, aussi puissant soit-il, il reste en mon pouvoir de suspendre mon jugement sur l’existence du monde extérieur. Mais surtout, s’il me trompe, c’est que j’existe : je ne peux donc pas ne pas exister ».

[5] In « L’opinion de Locke sur la « matière pensante » », Methodos http://journals.openedition.org/methodos/123 ;DOI :https://doi.org/10.4000/ methodos.123

[6] Edward Stillingfleet (1635-1699), éminent prêcheur, sur nommé « la beauté de la sainteté » pour son éloquence, fervent anglican s’opposa à tous les courants qui rejetaient l’anglicanisme aussi qu’aux défenseurs du déisme parmi lesquels on peut compter Locke comme tous les philosophes rationalistes et empiristes de son temps. En 1697, il écrivait Three Criticisms of Locke auquel répondit Locke par trois lettres. Three Criticisms of Locke (1697)

[7] Sur Pierre Viret voir T2,V1/ Réformes et Réformés/ Pierre Viret, et Patricia Biele :https://www.letemps.ch/suisse/pierre-viret-reformateur-oublie. Sur les anabaptistes T2,V1/Réforme Radicale

[8] Vœu pieu dans sa généralité mais qui fut exaucé lorsqu’après avoir obtenu la mise au bûcher de l’antitrinitariste Michel Servet (1553), Calvin obtint du Conseil de Genève, que le consistoire ait le droit d’excommunication. Locke, au contraire, veut priver l’Église de tout droit de coercition. 

[9] « C’est dans le contexte de la recherche d’une tout autre unité, celle de la respublica christiana mise à mal par le Grand Schisme d’Occident, que semble apparaître, en 1417, l’expression latine respublica literaria. À Constance tandis qu’un concile [1414-1418], s’efforce de reconstruire cette unité, certains lettrés saisissent l’occasion pour se lancer à la recherche, dans les bibliothèques monastiques des environs, de manuscrits anciens recélant les œuvres d’auteurs antiques. L’un d’entre eux, le Toscan Poggio Bracciolini (1380-1454), sut mieux que quiconque faire connaître et mettre en scène ces découvertes, faisant immédiatement expédier des copies à Florence : c’est d’ailleurs lui que le jeune humaniste vénitien Francesco Barbaro (1390-1459) félicite et remercie, au nom de tous les lettrés présents et futurs, de ce cadeau offert à la literaria res publica pour le plus grand progrès de l’humanité et la culture.

[10] Le philosophe morave Comenius (Jan Amos Komenský, 1592-1670), membre des Frères Moraves (voir Renaissance/Religion et Humanisme/ Réforme Radicale/ Hussites et Huttérites) est à l’origine du mouvement sensualisme ou de façon plus exacte le sensationisme comme préférait dire Sainte Beuve




L’Occasionnalisme

Introduction -  Les Occasionalistes

Louis de La Forge - Géraud Gordemoy - Arnold  -Johannes Claiberg -  Nicolas Malebranche


Introduction

Cette théorie de l’Occasionnalisme[1]a été développée au XVIIème siècle par les philosophes les Français Louis de La Forge (1632-1666), Géraud de Cordemoy (1626-2684) et le Flamand Arnold Geulincx (1624-1669). Elleva tenir une place importante dans le courant cartésien du siècle.

Elle soutient l’idée que Dieu est la cause de toute chose, la Cause Première. Toute chose, tout mouvement, toute pensée ne sont pas l’effet d’une cause selon un processus matérialiste d’interaction. Ils sont l’occasion pour Dieu de se manifester. Les occasionalistes ‘enchaînent’ sur l’idée cartésienne selon laquelle Dieu étant Cause Première, sa Création est permanente. D’instant en instant Dieu crée. Conception du continuum que l’on retrouve dans la conception cartésienne selon laquelle l’homme est un continuum de pensée qui lui confère son identité : Il est un être pensant en continu. Mais ces philosophes vont plus loin en affirmant qu’en fait, la Création est bien continue, mais qu’elle n’est pas pour autant un enchaînement de causes et d’effets. Dieu crée les causes et les effets qui ne sont que mouvements des corps et des pensées sans lien entre eux. C’est leur succession qui donne l’apparence, l’illusion qu’un mouvement puisse en créer , en provoquer un autre.

Le problème auquel vont se heurter les occasionalistes du XVIIème siècle sera celui d’expliquer pourquoi, du moins en ce qu’il nous apparaît, tel mouvement autrement dit telle cause produit le même mouvement autrement dit le même effet. C’est Malebranche (1638-1715) qui en apportera la solution en intégrant un certain déterminisme à l’occasionnalisme. Dieu est la Cause Première et sa volonté est parfaite et immuable. Donc, ce que Dieu a décidé une fois, il l’a décidé pour l’éternité. La Création est continue tout en étant paradoxalement toujours la même du moins en ses principes et lois universaux. Dieu crée chaque mouvement du corps ou de l’âme en ‘respectant’ l’ordre du monde qu’il a créé.


Les Occasionnalistes

Louis de La Forge

Louis de La Forge (1632-1666) est né à La Flèche (Sarthe) où Descartes fit (de triste mémoire) ses études au collège jésuite entre 1615 et 1617.  Fils de médecin du Collège Jésuite, il exerça lui-même la médecine à Saumur, ville à l’école oratorienne (de l’Oratoire) de laquelle Nicolas Malebranche étudia  un temps. Comme le collège de La Flèche qui avait bien évolué depuis le passage de Descartes, ce collège catholique était réceptif à la nouvelle philosophie. Tout comme le collège protestant qui sera rasé, suite à la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685.

Descartes meurt en 1650 laissant inachevé son Traité de L’homme qui ne sera imprimé qu’après sa mort, en novembre 1665 et publié selon sa couverture en 1666. La Forge va non seulement travailler à l’édition du manuscrit par des notes explicatives mais va combler, pensant être dans le droit fil de la pensée cartésienne, la partie à terminer avec ses propres réflexion sur les rapports de l'esprit humain et son union avec le corps.

Il aura été l’ami de Descartes et en correspondance avec Géraud de Cordemoy. Il meurt prématurément à l’âge de 33 ans juste après avoir publié son de L'Esprit de l'homme, de ses facultés, de ses fonctions et de son union avec le corps, d’après les principes de Descartes .

« L'occasionnalisme de La Forge est restreint au domaine des interactions physiques entre les corps et permet l'activité causale des esprits finis. En ce sens, La Forge (contrairement à Cordemoy, Geunlincx et Malebranche) est un partisan de ‘’l'occasionnalisme partiel’’ (Radner 1993, Sangiacomo 2014). sans remettre en cause l'efficacité causale des substances immatérielles » (Standford Encyclopedya of Philosophy).


Géraud de Cordemoy

Géraud de Cordemoy (1626-1684), né à Paris, et originaire de la petite noblesse auvergnate. Ami de Fénelon, il fut le protégé de Bossuet qui lui obtint la poste de lecteur (précepteur) du Dauphin. Avocat au Parlement de Paris, il est le protégé de Guillaume de Lamoignon, Premier Président du Parlement de 1658 à sa mort en 1677. Cordemoy publie en 1668 De la réformation d'un État, dans un esprit conservateur et révolutionnaire tout à la fois : favorable à un État autoritaire, il établit un programme de réformes politiques et sociales audacieux

Il fréquente les milieux cartésiens, le cercle Bourdelot[2], et le salon de Habert de Montmort. Sa renommée est définitivement faite avec la publication de son fameux Discernement du corps et de l’âme en six discours pour servir à l'établissement de la physique en 1667.

Il entre à l’Académie en 1675 et n’écrira plus qu’en historien sur l'histoire des premières races royales. Outre ses divers écrits sur la connaissance, il donne une place importante au langage considérant que : «  parler n'est autre chose que donner des signes de la pensée ». Il distingue entre signes naturels, expressions du visage, etc. (qu'il attribue en bon cartésien aux passions et aux différents états du corps) et signes d'institution constitutifs de la langue ; il définit la parole comme l'acte de donner par les organes appropriés des signes extérieurs aux pensées produites par l'âme, et conçoit ainsi la pensée comme produite hors de la langue dans laquelle elle s'exprime à autrui et non dans celle-ci, conception mécaniste que l'on retrouve au xviiie siècle » (Encyclopédie Universalis).

« Il introduit un nouvel atomisme dans le système mécaniste de René Descartes en liant unité et substantialité ; la matière est homogène mais contient une multiplicité de corps dont chacun est une substance individuelle» (Encyclopædia Britannica).

« En quoi consiste l'occasionalisme de Cordemoy? Procédant à une critique du concept de cause, le philosophe montre qu'il faut aller au-delà des corps et se hausser jusqu'à Dieu pour en rendre compte. L'union du corps et de l'âme constitue un cas privilégié de la doctrine occasionaliste : Cordemoy pense être en mesure de l'expliquer, ce à quoi Descartes n'avait jamais prétendu. La toute-puissance divine constitue non pas la base du système de Cordemoy, mais apparaît comme la seule explication possible après exclusion de toutes les autres. Causer, c'est créer : ce que la langue vulgaire nomme cause n'est en vérité qu'occasion. Quant à la théorie de la connaissance, elle se réduit dès lors à un simple inventaire des représentations qui nous affectent : c'est là l'un des aspects de l'idéalisme de Cordemoy » (Jean-François Battail L'Avocat philosophe Géraud de Cordemoy Annuaires de l'École pratique des hautes études Année 1974 pp. 823-828 ).


Cordemoy sera le premier à tirer de la métaphysique cartésienne de Dieu, seule cause active en ce monde, les conséquences de l’occasionnalisme. Si dans un premiers temps, au quatrième discours du Discernement, il applique l’occasionnalisme à la physique (interaction des corps entre eux), il l’étendra par la suite à tous les modes d’interactions dans le monde.

Il démontre d’abord que les corps n’ont pas de mouvement en eux ( idem chez Descartes) puisqu’il reste corps à l’état d’inertie. Et, de ce fait, on ne peut transmettre de mouvement à un autre corps. La cause du mouvement est extérieure au corps. Si le corps ne peut être le moteur du mouvement, ce ne peut-être que la seconde substances existantes, l’esprit. Mais l’esprit humain n’a pas la totale et permanente possibilité d’agir sur les corps (la vieillesse peut en être un exemple) et donc seule la volonté divine, infinie, ne peut être que le premier moteur. Anticipant sur Malebranche, il affirme que si l’esprit humain pouvait à volonté agir sur les corps, cela interfèrerait avec la quantité de mouvement établit dans le plan divin pour maintenir le monde tel qu’Il l’a créé. Dieu est l’origine du mouvement des corps et du maintien de leur mouvement

Il annonce l’auteur de la Monadologie, Leibnitz, dans ses réflexions sur le simple et le composé. Voltaire dira de lui qu’ « il a le premier débrouillé le chaos des deux premières races des rois de France. » Illustre de son temps, il sera totalement ignoré du Siècle des Lumières.


Arnold Geulincx

 Arnold Geulincx (1624-1669) est né à Anvers. En 1643, il obtient sa licence de théologie à l’université de Louvain et y enseigne ; mais il en sera chassé en 1658 pour ses critiques de la scolastique. Il s’installe à Leyde où il mourra de la peste. Catholique, il se convertit au calvinisme. En 1662, il publie La Logique ramenée à ses fondements (Logica fundamentis suis restituta, ) et l’année suivante une Méthode pour trouver des arguments (Methodus inveniendi argumenta). Son ouvrage principal l’Éthique paraitra en 1675 après sa mort.


Son occasionnalisme, dont certaines sources en font le fondateur, est basé sur la notion de causalité. Son principe de base est : « Impossibile est, ut is faciat, qui nescit quomodo fiat ; quod nescis quomodo fiat, id non facis (il est impossible que celui qui ne sait pas comment se fait une chose l'accomplisse ; ce dont tu ne sais pas comment cela se fait, tu ne le fais pas).  Le mouvement des corps ne peut être l’esprit, de même les corps ne peuvent agir sur les esprits. Dieu seul peut être la cause de tous les changements dans le monde.


Johannes Clauberg

Johannes Clauberg (1622-1665), né à Solingen en Rhénanie-Westphalie, est formé à la scolastique à Cologne, Brême puis à Groningue (nord des Pays-Bas) où il écrit en 1647 son premier traité Elementa philosophiae sive Ontosophia remanié en 1660 suite à sa découverte du cartésianisme à Paris. C’est le philosophe morave Comenius (voir note Condillac) qui l’initie aux thèses calviniste.

En 1646, il part étudier à Saumur, puis à Paris, où il fréquente les cercles cartésiens. De retour en Hollande, via Londres, il étudie la philosophie cartésienne avec Jan de Raey à Leyde. En 1651, il enseigne à Duisburg, ville de Rhénanie-Westphalie sous domination néerlandaise . En 1655 s’ouvre l’académie de Duisbirg. Il y enseigne la théologie en tant que docteur en1655 et en sera recteur en 1659[3].

Disciple fidèle de Descartes, le calviniste Johann Clauberg (1622-1665) introduisit sa philosophie en Allemagne. Ses deux principaux ouvrages sont Ontosophia de 1647 remanié en 1660 et Logica Vetus et Nova de 1664 qui influencera les jansénistes Nicole et le Grand Arnauld dans l’établissement de la logique de port royal.


« La métaphysique de Clauberg a pour objet non pas l'ens [l’Être] mais l'intelligibile. Le concept le plus haut n'est donc pas l'être, mais l'objet général de l'intellect. En 1660, il en parle comme de l'ens cogitabile [concevable, pensant]. Il le définit, à la suite de Caramuel, comme une "ontosophie[4]" et à la suite de Goclenius comme une "ontologie" » (https://scholasticon. mshlse.fr/Database/Scholastiques_fr.php?ID=3)

« Clauberg réalise plusieurs opérations qui font que les spécialistes se souviennent de lui : il est l’un des premiers à infléchir la compréhension cartésienne de la causalité en direction de l’occasionalisme d’un Malebranche ; il est le premier, à ce qu’on sait, à avoir latinisé le terme alors tout récent d’oντολογiα [ontologie] ; l’un des premiers également, après Joseph Conrad Dannhauer, à consacrer ses efforts à ce qui se nomme déjà chez lui « herméneutique », science de l’interprétation des discours obscurs, dans le cadre de son grand traité de logique [5]».


Malebranche

Voir aussi Religion/France/ les Catholiques

Nicolas Malebranche (1638-1715), né et mort à Paris, est le fils d’un conseiller du roi. Un handicap à la colonne vertébrale qui le rend disgracieux l’oblige à faire ses études à domicile jusqu’à l‘âge de 16 ans. Il les poursuit ensuite au collège universitaire de la Marche quartier de la Montagne Sainte Geneviève à Paris. Il obtient en 1656 son diplôme de maître ès arts. Il étudie ensuite la théologie à la Sorbonne pendant trois ans.

En 1658, il est nommé secrétaire du roi. En 1660, il entre dans la Congrégation de l'Oratoire[6]. En 1664, il est ordonné prêtre. En 1669, il entre à l’Académie des Sciences en tant que membre honoraire (non rémunéré). Il va désormais mener une vie quasi recluse dans sa cellule de l‘oratoire rue St Honoré. Ce qui peut s’expliquer, outre le temps consacré à ses écrits et son engagement dans les disputations, plusieurs opérations pour lithiases biliaires et une fatigue générale.


De La Connaissance

Dieu est l’axe central de la pensée de Malebranche autour duquel tournent toutes ses autres conceptions. Le monde est Dieu ou plus exactement Dieu est le monde, le monde tel qu’il a créé non comme le meilleur des monde possible mais comme l’expression la plus parfaites de ses infinies capacités.

A noter d’emblée que Malebranche se détache de Descartes quant à la preuve de l’existence de Dieu. Dans la Troisième Méditation, il nous est dit que l’idée de Dieu à laquelle nous ouvre l’idée de l’infini, ne peut être que créer par Dieu lui-même qui prouve par là son existence. Pour Malebranche, l’idée de Dieu ne saurait être créée. On ne peut concevoir que l’idée un être infiniment parfait soit chose créée. L’existence de Dieu ne saurait être prouvé par une idée dont il serait l’effet ? Pour Malebranche, l’idée de Dieu et Dieu ne font qu’un. L’existence de Dieu ne saurait être démontrée. J’ai aussi conscience de Dieu que j’ai conscience de moi.

Il n’y a pas comme chez Descartes d’idées innées et comme chez Hobbes des idées acquises, les idées  divines dans le sens platonicien. Pour autant, lui qui a lu avec enthousiasme – qu’il a découvert par hasard dans une librairie- le Traité de L’Homme ne s’éloigne pas tout à fait de son maitre à penser quand il affirme comme pour Descartes, qu’on parvient à la connaissance par des « idées claires et distinctes « mais pour autant c’est sur la notion d’idée la notion même d’idée qu’il va s’en écarter. Si pour Descartes, l’idée est en quelque sorte la forme de la chose représentée, pour Malebranche l’idée est l’idea platonicienne, vivant de sa vie propre.

Si l’idée au sens platonicien est au centre de sa gnoséologie, c’est à St Augustin qu’’il doit sa notion de la vision en Dieu. Connaître, c’est voir en Dieu, connaître sa création, tout ce que contient l’étendue et nous-mêmes est la vision que nous en avons en lui.

L’idée, extérieure à nous-mêmes, qui s’impose à nous nous permet de connaître ce qui justement est extérieur à nous, l’étendue, le monde extérieur. Mais nous avons un autre mode de connaissance qui s’attache à notre connaissance de nous-mêmes, qui nous donne le sentiment d’être, la connaissance de notre âme, une âme passive à laquelle Malebranche dénie toute capacité intellectuelle de connaissance comme tout capacité même passive à être illuminée (voir Bas Moyen-Âge/Philosophie et Spiritualité/Ordre Religieux/ Scolastique versus Théologie/ La Connaissance/ La Notion d’Agent).

La connaissance la plus élevée est celle que Dieu a de lui-même qui nous donne la connaissance que nous pouvons avoir de lui. Mais si Platon, la notion d’idea doit amener le sage à une approche de Dieu. Pour Malebranche, dont la pensée est bien ancrée dans son siècle, c’est par ces idées archétypales qui nous sont données en Dieu, que nous connaissons en étendue le monde, la connaissance scientifique que nous pouvons en découvrir.


Dieu Cause Première et Cause de Tout

« Guidé par son infinie sagesse, Dieu détermine l'ordre de la nature uniquement par des « volontés générales », qui engendrent des lois naturelles sans exception.10 La création elle-même est le produit d'une « volonté particulière » qui établit les conditions initiales du monde. Par la suite, la nature se déploie selon un petit nombre de lois « constantes et immuables » que Dieu veut, en connaissant parfaitement les conséquences qui en découlent, y compris les événements naturels préjudiciables aux êtres humains. » (Donald Rutherford Malebranche’s Theodicy, From: The Cambridge Companion to Malebranche, ed. S. Nadler (CUP, 2000), 165-89).


Dieu crée le monde en la perfection de ses capacités. Il ne crée pas un monde possible, mais pourrait-on dire un monde nécessaire et unique. Chacun de ses actes est unique et univoque, sans lien avec les autres actes. De sa création. Il n’y pas un enchaînement de causes et d’effets qui produiraient des effets et des causes. En cela est bien un occasionaliste à l’instar d’un Arnold Geulincx ou d’un Louis de La Forge. Ce que nous interprétons comme des causes et des effets, dans une relation de l’esprit et du corps, c’est pour Malebranche une corrélation, une concomitances des actes de Dieu. Dieu agissant simultanément sur l’esprit et le corps. Malebranche porte si haut la gloire de Dieu, qu’il pourrait traiter de mécréants tous les scolastiques et philosophes qui attribuent quelque pouvoir à la nature. L’âme, le corps sont impuissants à agir l’un sur l’autre comme la nature est dépourvue de force. Si tout peut s’expliquer par une cause selon la doxa rationaliste, cette cause et unique, c’est Dieu. La volonté créatrice de Dieu s’expriment par des lois qui sont celles de la nature.


Un Dieu Simple et Sage

Avant d’être un dieu monarque absolu, dieu est avant tout un être infiniment sage. Cette sagesse s’expriment par les lois qui régissent l’univers et l’homme et qui font que ceux-ci ne sont pas dans la mouvance permanente,  fruits d’une volonté « capricieuse ».

Dans le Traité de la Nature et de la Grâce de 1680>84, qui sera mis à l’Index en 1690, Malebranche expose ces lois qui au nombre de cinq constituent un système universel :

  • -         La loi de communication du mouvement, relative au monde physique ;
  • -         La loi de l'union de l'âme et du corps relative au monde intérieur de la psyché ;
  • -         La loi de l'union de l'âme à Dieu relative au monde spirituel et notre connaissance de Dieu ;
  • -         Viennent ensuite deux autres lois relatives au monde surnaturel, supérieur, celui de anges et de l’action du Christ avec une référence directe à L’ancien et au Nouveau Testament.


Pour sa parfaite que soir Sa Création, Dieu devaient mettre des « voies d’action ». Pour être parfaites, ses voies d’action ne peuvent être que les plus directes, autrement dit les plus simples. La notion de simplicité est une notion essentielle dans la cosmogonie malebranchienne. Dieu a choisi pour la conduite des voies de ‘limiter’ sa volonté créatrice et ne pas la faire tendre à l’infini. La perfection de la création se trouve liée à la perfection de la conduite de voies dans la plus grande simplicité, les plus directes. Ce qui explique que le monde avec ses malheurs et ses souffrances, n’est pas parfait aux yeux des humains.

« Un excellent ouvrier doit proportionner son action à son ouvrage . Il ne fait point pas des voies fort composées ce qu’il peut exécuter par de plus simples ; il n’agit pas sans fin et ne fait jamais d’effort inutiles. Il faut conclure de là que Dieu découvrant dans les trésors infinis de s sagesse une infinité de mondes possibles [référence u meilleur des mondes de Leibnitz]…. S’est déterminé à créer celui qui aurait pu se produire st se conserver par les lois les plus simples ou qui devait être plus parfait par rapport à la simplicité des voies nécessaires à sa production et à sa conservation. » (Traité de la Nature)


C’est sur notion de simplicité, qui trouve son aboutissement dans le traité, que « repose l’explication des désordres physiques mais surtout moraux : Dieu agit dans la nature comme dans le royaume de la grâce par des volontés générales, c’est-à-dire pour Malebranche, par des lois générales[7]. »

A noter ce principe de simplicité « qui s’impose comme une des thèmes les plus propres à éclairer le statut des lois physiques dans le contexte scientifique, métaphysique et théologique du XVIIème siècle », s’étaye sur des observations scientifiques particulièrement dans le champ de recherche de l’optique (particulièrement investi par les philosophes de la nature) et de la trajectoire de la lumière. Leibnitz dans son traité Nova Methous pro Maximis et Minimis  de 1684 pour expliquer que la lumière suit la trajectoire la plus facile (simple)et non la plus courte applique la méthode des tangentes dite méthode du maximis et minimis découverte par Fermat.

« A travers le problème scientifique de la recherche de la grandeur que la nature économise dans les mouvements de la lumière et de la matière, les savants de l’âge classique cherchent à unifier l’optique et la mécanique et à comprendre les liens qui unissent la métaphysique et les principes de la physique dans la construction de la physique mathématique. » (Véronique Le Ru La recherche du « bon » principe d’économie en physique Études Épistémé, Revue de Littérature et de Civilisation n° 44 2023 https://doi.org/10.4000/episteme.17306)


De L’Âme

L’âme passive est passive quant à sa capacité à connaître par elle-même, mais elle possède deux facultés, l’entendement qui lui permet de recevoir les idée de Dieu sur la connaissance du monde (de l’étendue) et la volonté qui l’a met en mouvement ; elle n’est pas inerte ; elle est mue par Dieu qui lui permet de désirer certaines choses. Si elle n’est pas capable de connaissance par « idée claires et distinctes », pour autant, elle a conscience de sa propre subjectivité et en cela il rejoint la subjectivisme du cogito que l’on reprochera à Descartes. Mais, il est le premier à déclarer que cette conscience est floue car elle ne saurait être connue rationnellement. Elle se révèle par expérience : « L'âme ne se connaît point, elle n'est à elle-même que ténèbres et qu'obscurité ». Si notre âme nous révèle ses modifications, nos états, ’je pense’, je suis’, je soufre, elle ne pas se dire qui elle est. Si nous savons ce qui se passe en nous, nous ne pouvons pas dire qui nous sommes. Qu’est-ce qui nous dit que l’âme possède des capacités que nous ne connaissons pas ? Connaissons-nous toutes ses possibilités de modifications. Malebranche ouvre une brèche dans le sentiment intérieur qu’explorerons les psychanalystes.


De l’Action de L’Homme

Malebranche écrit : « Si Dieu remuait les corps par des volontés particulières, ce serait un crime d'éviter par la fuite les ruines d'une maison qui s'écroule […], ce serait insulter à la sagesse de Dieu que de corriger les cours des rivières »[41]. Or ce n'est justement pas le cas : la maison qui croule ou la rivière qui déborde ne sont que les « conséquences de volontés générales qu'il a établies. »

Tel pourrait être le fondement de l’action de l’homme et sa morale. L’homme par une cation tendant à réduire souffrance et malheur, participe à la création divine en lui apportant un mieux vivre , un perfectionnement que l’obligation pour de Dieu de créer selon des lois générales et non particulières (infinité des possibles et volontés arbitraires) ne lui a pas permis d’achever. Malebranche va plus loin, transformer le monde, s’en rendre maître à dit Descartes, est glorifier l’œuvre divine. A noter que si selon Descartes , l’homme se devait d’être « maître et ingénieur du monde », il n’en éprouvait pas moins de scrupules à vouloir le changer tant il le considérer comme bon au moins de déclarer : ‘me changer moi plutôt que l’ordre du monde. »

« Tout au long de son parcours intellectuel, Descartes et saint Augustin restèrent ses deux principaux inspirateurs : Malebranche apparaît ainsi d’une part comme le penseur qui tenta de reprendre et prolonger les principes fondamentaux du cartésianisme, pour écrire la « théologie cartésienne » que n’avait pas rédigée l’auteur du Discours de la méthode ; et d’autre part, si l’on considère l’inspiration platonicienne qu’il reçoit d’Augustin, comme le « Platon du cartésianisme » (Victor Cousin). L’oratorien constitue dans tous les cas un représentant accompli du courant que Maurice Merleau-Ponty appelait le « grand rationalisme chrétien » (https://francearchives.gouv.fr/pages_histoire/40052)


De La Morale

« La notion d'Ordre est au cœur de la théorie éthique de Malebranche , car « ce qui rend l'homme juste, c'est qu'il aime l'ordre et qu'il y conforme sa volonté en toutes choses ; de même le pécheur n'est tel que parce que l'ordre ne lui plaît pas en tout et qu'il préfère que l'ordre soit conforme à ses propres désirs ».

L’âme, obscure en elle-même, n’a pour guide que « la voie du sentiment intérieur, orienté par le plaisir dans ses évaluations morale. »

Mais l’âme est néanmoins dotée d’un faculté , la volonté et « la définition de la volonté comme «amour du bien en général» (dans la Recherche) et la définition donnée dans le Traité de l’Amour de Dieu, comme «désir d’être heureux» [ne sont pas incompatible] Il s’agit plutôt d’une coexistence de deux définitions et d’un «déplacement de perspective» entre les deux ouvrages,  du  bien  conçu  «absolument»  au  bonheur  «  par rapport au sujet. (Cristian Moisuc La philosophie morale de Malebranche, entre raison et sentiment intérieur Département de Philosophie, University of Iasi, Roumanie).


On a reprocher Malebranche, notammentLe Grand Arnaud Arnauld, Janséniste, d’être un épicurien de par la place qu’il accordait au plaisir en ce qu’il la donnait comme guide de l’âme qui pouvait s’attacher à son objet. Mais, occasionnaliste, Malebranche insiste sur le fait que l’objet du plaisir, du désir, n’est pas celui sur lequel se porte l’âme ; le véritable objet bien qu’elle l’ignore est Dieu puisqu’il en est la cause.

« La controverse entre Malebranche et Arnauld s’envenime sur la question de la nature et de la légitimité du plaisir dans les actes de la volonté : tandis qu’Arnauld maintient une distinction radicale entre la motivation par la grâce et la motivation par l’amour-propre, l’analyse de Malebranche porte sur le fonctionnement psychologique de la volonté réduite à un appétit de plaisir qui régirait toute la nature humaine. Ainsi, selon Malebranche, l’homme aime par un «amour d’union » ce qui lui fait plaisir, c’est-à-dire ce qui le rend heureux. Or, « l’amour-propre peut s’accommoder avec l’amour d’union… car il suffit pour cela que cet amour-propre soit éclairé. L’homme veut invinciblement être heureux : il voit que Dieu seul peut le rendre heureux… ». Cet amour d’union n’est que la suite naturelle du désir de bonheur et n’est donc pas méritoire ; mais il importe de constater que, selon l’analyse de Malebranche, la disposition machinale de l’homme à aimer ce qui lui fait plaisir peut le conduire, si son amour-propre est éclairé, à aimer d’un amour d’union ce qui seul peut faire son véritable bonheur. » (Anrony Mackenna Prevost lecteur de Malebranche et de Bayle : les plaisirs et le bonheur in Les Lumières en mouvement Ens Éditions Lyon 2009PG. 159-172).


Œuvres

Au long de son œuvre, Malebranche aura voulu concilier la méthode et la physique mécaniste de Descartes à la théologie augustinienne. Descartes et St augustin auront été les deux pôles de s réflexion entre lesquels il pose l’idée platonicienne. 

Rationaliste et métaphysicien, il trouve dans la vision de l’union en Dieu le moyen de résoudre la question de la réalité de l’existence du monde extérieur que Descartes ne reconnaissait qu’à en invoquant la bonté de dieu qui ne saurait nous tromper sur la  véracité de nos perceptions sensibles, une fois remise en doute globale sur le monde et soi-même. Et son adhésion à la théorie occasionaliste qu’il apporte une plus grande clarté aux rapports entre l’âme et le corps.

Quant à la morale, un thème de son œuvre qui n’a pas suscité un particulier intérêt de la part de ses analystes, le maître mot en est l’ordre.

Après son premier ouvrage paru en 1674 et1675 Recherche de La Vérité, Malebranche aura laissé une bibliographie abondante recouvrant quelque 71 volumes traitant de la théorie de la connaissance, d’une réflexion sur la causalité (« occasionalisme »), de l’union de l’esprit et du corps, de morale, de théologie, de sciences.


Trois traités s’en détachent :

  • Le Traité de la Nature et de la Grâce , 1ère édition en 1680, 2ème édition en 1684 à Rotterdam,   3ème édition à Rotterdam en 1712.
  • Le Traité de Morale (1684)
  • Le Traité de l’Amour (1697)

Les Conversations Chrétiennes (1677) ; Les Méditations Chrétiennes et Métaphysiques (1683) ; Les Entretiens sur la Métaphysique et sur la Religion (1688) qui synthétisent ses œuvres précédentes.


A cela il faut ajouter les textes polémiques qui répondent aux critiques qui lui sont faite notamment de la part du janséniste Le Grand Arnaud qui lui reprochait entre autres et non des moindres reproches d’avoir établi un rationalisme commun à Dieu et à l’homme. Au ‘Dieu caché’ des jansénistes, Malebranche proposait la figure d’un Christ doté d’une raison universelle accessible à tous. Cette querelle qui dura plus de dix ans (1683-1694) agita le milieu intellectuel parisien et même au-delà en Europe.


Le Grand Arnaud (voir Religion/France/Jansénisme), polémiste dans l’âme, de tempérament grognon, dans les reproches qu’il fait à un philosophe qui considère péjorativement « méditatif » aborde une question qui anima la quasi-totalité des philosophes de la seconde partie du XVIIème siècle, celle de la ‘validité de l’évidence’.

« L’enjeu philosophique qui sous-tend cet ensemble de reproches arnaldiens est donc clair : c’est la question, classique chez les postcartésiens, de la validité de l’évidence, comprise comme critère de la vérité. Au- delà, donc, des reproches particuliers qu’il adresse à Malebranche le méditatif, Arnauld s’inscrit ici dans le débat qui, lorsqu’il écrit, agite depuis des années les milieux cartésiens : comment éviter une dérive psychologisante du critère de l’évidence ? Comment, en le recevant pour valable, ne pas prendre le risque d’élever une simple conviction subjective à la dignité de norme de la certitude, et ne pas se satisfaire de la sincé­rité comme critère d’évaluation de la vérité. » (Denis Moreau Arnaud contre Malebranche https://www.amisdeportroyal.org/societe/wp-content/uploads/2017/03/260).


« Avec Malebranche, le point d'appui de la philosophie, ce n'est plus, comme avec Descartes, la lumière naturelle créée, ce n'est plus la réflexion de l'esprit sur soi, ce n'est plus le cogito  : c'est la lumière divine elle-même, c'est le Verbe de Dieu, avec lequel notre union est si étroite qu'elle ne pourrait se rompre sans que notre être en fût détruit.

Aussi la philosophie ne connaît-elle plus de bornes : le domaine que Descartes réservait à la théologie, ou Pascal au cœur, devient celui de la plus haute philosophie. Et si, pour la créature,
l'infiniment infini garde quelque chose d'incompréhensible, du moins, de cette incompréhensibilité, saisit-elle la raison. » (
Encyclopédie Universalis)


Notes

[1] Les deux orthographes avec un ou deux ‘n’ sont admises.

[2] L'abbé Bourdelot (Pierre Michon 1610-1685) était un médecin anatomiste, médecin de la famille Condé. Libertin, athée, il est l’auteur à Stockholm du Catéchisme de l'athée. Ce qui n’empêcha pas son protecteur, Colbert, de le faire abbé de l’Abbaye de Massay. Il avait constitué vers 1642, à son retour de Rome, au tour de lui, à l’Hôtel de Condé un cercle dit Académie Bourdelot , une académie qui dont le but était de vulgariser les sciences à la suite des conférences du Bureau des Adresses fondé en 1629 par celui qu’on considère comme le père du journalisme Théophraste Renaudot († 1653 voir Littérature/France/ Gazettes).

[3] Sur la vie Clauberg voir https://www.encyclopedia.com/ humanities/ encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/clauberg-johannes-1622-65

[4] « En philosophie, la différence entre l'être et l'ontosophie réside dans le fait que l'être désigne la nature fondamentale d'un individu, ou ses qualités ; son essence ou sa personnalité, tandis que l'ontosophie est une explication globale de l'être (contrairement à une simple description de l'être, ou à une raison d'être). » (https://wikidiff.com/ontosophy/being)

«Alexander Baumgarten (Metaphysica, 1740) définit l'ontologie (également appelée ontosophia, metaphysica, metaphysica universalis, architectonica, philosophia prima) comme « la science des prédicats les plus généraux et les plus abstraits de toute chose » en tant qu'ils appartiennent aux premiers principes cognitifs de l'esprit humain » (José Ferrater Mora († 1991), directeur du département de philosophie au Bryn Mawr College en Pennsylvanie, On the   Early History of 'Ontology https://www.ferratermora. org/ essa_ontology.html)

Jean Caramuel y Lobkowitz (1606-1686), né à Madrid, mort à Milan, enseigna à l’université d’Alcala puis aux Pays-Bas à Louvain. Cistercien, il occupas de hautes fonctions dans l’Ordre dans différents pays.

Rudolph Goclenius ou Rudolph Göckel l’Ancien (1547-1628) qui enseigna la philosophie à l’université de Marbourg, fut très marqué par Pierre de La Ramée (Ramus 1515-1572 voir Renaissance/Humanisme France/Seconde Génération). A ne pas confondre avec son fils ainé  Rudolf Goclenius le Jeune (1572-1621), médecin calviniste, disciple de Paracelse. Certaines sources le donnent comme ayant été le premier à forger le terme et le concept d’ontologie. Il est d’ailleurs connu pour son Lexicon philosophicum publié en 1613.

[5] Citation et pour en savoir plus sur l’herméneutique, la logique et le langage chez Clauberg voir les travaux de Guillaume Coqui  La Logique de Clauberg et sa théorie cartésienne de la connaissance Revue Sciences humaines combinées N04/2009 ; L'obscurité du sens chez Clauberg Revue Methodos, Savoirs et textes N° 7/2007.

Voir également Jean-Christophe Bardoutink, Clauberg et Malebranche, de L’Ontosophia à la “Vision en Dieu” :link.springer.com/chapter/ 10.1007/978-94-015-9237-6_9 : « Il est le premier à instituer explicitement l’ontologie comme partie intégrante de la métaphysique ».

[6] Congrégation fondée par Saint Philippe de Néri reconnue pat le Vatican 1575. Ses membres ne sont pas unis, comme les religieux, par les trois vœux ni par un apostolat comme l’éducation, l’enseignement ou la liturgie. Ils sont unis seulement par la volonté de vivre ensemble de façon stable, se choisissent et se donnent comme une priorité l’attention mutuelle, avec la note de joie propre à Saint Philippe de Néri.(Oratoire de St Philippe de Néri Hyères) Pierre Bérulle (Religion/France) a fondé la Congrégation de Paris en 1611.

[7] Citation et pour en savoir plus sur Le Principe de Simplicité des Voies dans la Seconde Moitié du XVIIème siècles voir Marc Parmentier in Revue du Nord Tome 77 Année 1995 n° 312 pp. 799-815 Édit Université Ch.de Gaulle Lille

 


Libertinisme et Libertins

Introduction - Le Libertinisme au Fil des Siècles -  François de La Mothe Le Vayer

 Gabriel Naudé - L'Abbé Bourdelot - Saint-Évremond - Mathias Kutzen - Le Traité des Imposteurs - Lucilio Vanini - John Toland



Introduction

Le mot libertin vient du latin libertinus qui signifie ‘affranchi’ et désigne l’esclave libéré.

« Dans sa version d'origine, le libertin est celui qui remet en cause les dogmes établis, c'est un libre penseur dans la mesure où il est affranchi, en particulier, de la métaphysique et de l'éthique religieuse ; le sens qui prévaut de nos jours se réfère au libertin de mœurs, c'est-à-dire celui qui s'adonne aux plaisirs charnels avec une liberté qui dépasse les limites de la morale conventionnelle et de la sensualité bourgeoise normale, mais aussi, avec un certain raffinement cultivé. (Il serait souhaitable de ne pas confondre le « libertinisme », en tant que courant philosophique et littéraire, avec le « libertinage », qui

désignerait plutôt un style de comportement relevant du sens deuxième du terme « libertin » (http://metisses.over-blog.com/pages/Libertinisme_et_non_Libertinage-365431.html)

S’il faut distinguer le libertinisme et le libertinage, il est à noter que le terme de libertin désigne tout autant l’adepte de l’un comme de l’autre, et pour cause puisque bien souvent, il est l’adapte des deux. Sa liberté intellectuelle, sa liberté de penser, lui assure le droit à la liberté de mœurs puisqu’il ne tient  pas compte des interdits religieux fondateurs jusqu’à la révolution de la morale sociale.


Le Libertinisme au Moyen-Âge

Si au Moyen-Âge, une atmosphère de souffre entourait le libertin de mœurs et, si sodomite reconnu, il encourrait la peine de mort, le libertin libre-penseur n’avait pas d’existence reconnue si ce n’est  lorsqu’il apparaissait au gré des accusations qui pouvaient être portées par Rome contre tel ou tel théologien, écolâtre ou hérétique dont les thèses contrariaient par trop celles de l’Églises, tel Amaury de Bène (1150?-1206?) à l’origine du Mouvement du Libre-Esprit dont la doctrine qui concevait la créature comme libre expression du créateur fut condamnée au synode de 1210, nombre de ses membres, les Amauriciens menés au bûcher et dont s’inspirèrent les Béguines.


Le Libertinisme à la Renaissance

Le libertinisme à la Renaissance touche les Spirituels. En 1545, à Genève, Calvin écrit une violente harangue Contre la secte phantastique et furieuse des Libertins qui se nomment spirituelz. On sait que pour les protestants, la Bible n’est pas polysémique et que son sens univoque est essentiellement historique et littéral. Calvin dénonce leur interprétation qu’ils font de la Bible pour justifier de leurs mœurs dévoyés, ne distinguant plus le bien du mal en ce que l’un comme l’autre sont œuvres de Dieu et qu’invoquant la prédestination des réformés, ils se disaient irresponsables de leurs actes. Coppin, l’abbé Pocque et Thierry Quintin étaient trois d’entre eux. Originaires du nord de la France et du Hainaut, ils  furent reçus à la cour de Nérac, par Margueritte de Navarre, sœur de François 1Er mais néanmoins proche des milieux réformés et du Cénacle de Meaux. Elles reçut aussi Calvin et hébergea Farel (voir Renaissance/ La Réforme en Suisse). C’est ceux-là mêmes qu’attaquait Calvin. Calvin poursuivit Quintin de son acrimonie au point de le dénoncer aux autorités de Tournai où il s’était rendu et de le faire en conséquence exécuter.

L’intégriste Calvin s’en prit aux libertins de mœurs. Ils s’agissait de bourgeois de la ville de Genève qui faisaient la fête, dansaient, s’amusaient. Face à eux, Calvin perdit un temps de son influence sur le Conseil de la ville. Mais il saisit l’occasion en 1553 de la condamnation au bûcher de l’antitrinitaire Miche Servet- à laquelle il participa grandement- pour retrouver de son pouvoir et faire condamner ces libertins. L’un d’eux fut décapité. L’opposition des libertins était vaincue.

« Enfin, parmi les grands maîtres des libertins, on peut également citer Michel de Montaigne qui, modifiant habilement le thème de la « coustume » qui modèle les esprits, présente au lecteur un monde privé de son centre (un exemple pour tous : l’essai Des cannibales, chap. XXI du livre Ier des Essais). Dans la même lignée, Pierre Charron conteste toute prétention à l’universalisme propre aux religions historiques et en souligne l’utilisation politique, justifiée par le caractère inconstant et changeant du vulgaire » (Anna Lisa Schino Università di Roma ‘La Sapienza’ La critique libertine de la religion : mécanismes de formation des croyances et psychologie des masses https://journals.openedition.org/ theoremes/880 )


Pierre Charon (1541-1603), théologien, prédicateur de la Reine Margot, ami et disciple à Bordeaux de Montaigne, fut taxé d’athéisme pour défendre dans son Traité de la Sagesse (1601) une reconnaissance de l’homme en tant qu’individu de quelle confession qu’il soit, mettant les religions sur un même plan et ouvrant la voie à ce qui deviendra la laïcité.

« L’auteur de la Sagesse en a tiré sa thèse de la primauté de la probité sur la piété, de la nature sur la grâce, de la philosophie sur la théologie…Cette thèse, sur l’antériorité du livre de la nature sur les Écritures, est à mon sens sa thèse philosophique fondamentale, celle qui lui permet d’avancer l’idée d’une probité ou d’une prud’homie véritable…. D’où l’audace pour son temps de sa critique de la vertu sujette et craintive des Théologiens, opposée à la vertu joyeuse et généreuse des Philosophes …La franchise et le La franchise et le courage de l’auteur font de la Sagesse une sorte de révélateur des tensions du temps et il n’est pas étonnant de voir que la “ philosophie morale et naturelle ” de Descartes doit beaucoup à Charron. [1]»


Le Libertinisme au XVIIème Siècle

Voir aussi Littérature/France/Le Courant Libertin

On fait souvent débuter le libertinisme avec  la pensée de Gassendi (1592-1655). On ne trouve pourtant pas traces d’une orientation de pensée chez lui qui le rapprocherait intellectuellement de ce courant bien qu’il eut pour amis de ses penseurs. La satisfaction toute intellectuelle que ce sceptique très chrétien, tolérant de surcroit, aux mœurs simples sinon austères, pouvait éprouver à fréquenter de jeunes libertins ne saurait suffire à l’argument.

Encore, faut-il faire au XVIIème siècle la distinction entre libres-penseurs et libertins. Naudé, Fr. de Lamothe, le Vayer, Saint Évremont sont des libertins au sens de libres-penseurs tandis que les Théophile de Viau, des Barraux, Blots sont des libertins au sens d’épicurien, de bambocheurs. Mais souvent les seconds rejoignent les premiers. Jacques de Barraux, figure emblématique du libertin du XVIIème siècle, était un magistrat qui avait la réputation d’être un « illustre débauché ». Il menait avec tapage sa vie de débauche. Il était lié d’amitié à Théophile de Viau.


« Les premières manifestations d'une pensée libertine au xviie siècle apparaissent aux environs de 1620 dans un milieu très particulier, la jeunesse de la cour. Ces jeunes libertins cherchent le scandale, se moquent des prédicateurs, affectent de ne pas observer la règle du jeûne et de l'abstinence, chantent dans les cabarets des couplets impies et obscènes. À cette date, ils ont un chef de file, Théophile de Viau (1590-1626). Quand le mouvement est étouffé à Paris, il subsiste à la cour de Gaston d'Orléans, frère du roi ; on le retrouve chez les jeunes bourgeois riches vers 1650. Et toujours, ce libertinage vise à faire des éclats. Jacques des Barreaux (1599-1673) prêche l’athéisme…Le Don Juan de Molière n'est pas une création en l'air, et tel mot, tel geste de ce libertin sont inspirés d'anecdotes précises et que nous connaissons.» (Encyclopædia Universalis).

Le libertinage s’étend dans les plus hautes sphères de la noblesse et prend le pas sur le religieux. La Duchesse d’Orléans déclara : « « La foi est éteinte en ce pays, au point qu'on ne trouve plus un seul jeune homme qui ne veuille être athée». Dans la bourgeoisie, le libertinage et ce qu’il en tient à l’athéisme est plus discret, mais chez les gens cultivés, il tend déjà vers un « sage déisme ».


Le Libertinisme au XVIIIème Siècle

Au XVIIIème siècle de Crébillon fils -1707-1777) à Choderlos de Laclos (1741-1813) en passant par le Marquis de Sade (1740-1814), le libertinisme n’aura jamais autant mis ses pas dans le libertinage qui n’est pas simplement un marivaudage et qu’il n’est plus si ce n’est conséquemment une enfreinte aux bonne mœurs, un dévergondage  mais une réelle mise en œuvre d’une emprise  à des fins sexuelle. Le libertin se doit d’être un courtisan non seulement en ce qu’il doit connaitre parfaitement les codes du savoir-vivre, posséder l’art des bonnes manières mais en ce qu’il se doit savoir courtiser, séduire Mais encore, le libertin du XVIIIème siècle ne saurait exister sans un public, son public qui sache reconnaitre ses talents de séducteur. Fi de sentiment, de compassion, le libertin tel qu’il apparait dans la littérature du XVIIème siècle, n’éprouve rien envers sa victime, seul compte son plaisir, la jouissance ; sa proie qu’elle soit mortifiée à l’extrême voir torturée n’émeut en rien son bourreau que l’on devrait sans doute pouvoir qualifier de pervers narcissique.

Le libertin ne va pas sans se revendiquer d’une certaine façon  philosophe, défendant l’athéisme, l’anticléricalisme. La littérature libertine ne se veut pas érotique, ni grivoise, encore moins pornographique ; si elle est licencieuse, c’est en ce qu’elle outrepasse la licence des mœurs, le plaisir vient avec.


Les Libertins

François de La Mothe Le Vayer

François de La Mothe Le Vayer (1588-1672), né et mort à Paris, fils d’un haut magistrat du Parlement de Paris, versé dans les humanités, substitut de procureur après un baccalauréat in utroque jure (droits canon et civil), puis reprenant la charge de son père, fut philosophe, philologue, historiographe de France et également précepteur du Duc d’Anjou, jeune frère de Louis XIV. Il écrivit pour lui  des ouvrages d’éducation (géographie, morale, rhétorique...).

Il eut ses entrées dans le Cabinet de Richelieu après ses voyages durant les années 1620 en Espagne et en Angleterre où il accompagna l’ambassadeur de France. De ses voyages, il tirera pour leçon l’instabilité des institutions autant que leur diversité, la variété des mœurs d’une région l’autre. Il mit sa plume au service du cardinal en écrivant des opuscules justifiant sa politique étrangère.


Son œuvre est relativement abondante qui comprend notamment sa première publication à plus de 40 ans, sous le pseudonyme d'Orasius Tubero:

Les Dialogues Faits à L'Imitation des Anciens en deux éditions, quatre en 1630 et cinq l’année suivante, écrits ; dialogues dont les noms des interlocuteurs cachent les noms de philosophes dont Gassendi, de magistrats dont François-Auguste de Thou, conseiller d’État, décapité pour s’être impliqué dans la Conspiration de Cinq-Mars visant l’assassinat de Richelieu. On peut y lire

« … La liberté de mon style méprisant toute contrainte, et la licence de mes pensées purement naturelles, sont aujourd’hui des marchandises de contrebande2 et qui ne doivent être exposées au public. […] L’obscurité de l’avenir me fait ignorer s’il ne sera jamais temps auquel ces choses puissent plaire ; mais je sais bien que pour le présent elles seraient de fort mauvais débit. […] Moquons-nous des suffrages d’une sotte multitude, et dans le juste mépris d’un siècle ignorant et pervers, jouissons des vrais et solides contentements de nos entretiens privés. » 

Cet ouvrage que l’on considère comme son meilleur, expose tous les thèmes qu’il développera par la suite. Sa pensée est guidée par un scepticisme hérité de Montaigne. Il remet en doute voir dénonce  les affirmations dogmatiques des penseurs de son temps et préconise au contraire une « vie couverte et particulière », faite de tranquillité et d'indépendance. Il y expose un « scepticisme chrétien », une « parfaite introduction au christianisme », un « christianisme auquel il a retiré l'appui de la raison. »


Mais La Mothe Le Vayer ne manqua pas pour le moins d’ambiguïté. Prenant le contre-pied de ce qu’il énonçait dans ses Dialogues, il publie en 1637 Petit Discours Chrestien de l'Immortalité de l'Âme, et deux ans plus tard… il entre à l’Académie Française aux côtés des ‘Anciens’ (opposés aux ‘Modernes’),

Considéré comme l'un des représentants majeurs du «libertinage érudit », il fonda la Tétrade, un foyer discret du libertinage érudit, un groupe qui réunissait Gassendi, Diodati et Naudé, « qui oscillaient entre un épicurisme athée et un scepticisme achriste, reniant la figure du Christ médiateur. » (Larousse). Ils avaient pour maitres communs « Cicéron, Sénèque, Pline, Plutarque, Montaigne, Charron, et partageaient la même hostilité à l’intrusion du surnaturel dans les sciences, que ce soit celui de la métaphysique chrétienne ou celui de l’occultisme et de la magie. »


La Mothe Le Vayer toujours prit de savantes précautions dans l’exposé de ses idées mais, malgré tout, ses Petits Traitez en Forme de Lettres commencés à être publiés après la mort du Cardinal, de 1648 à 1660, dissimulent difficilement une sévère critique du rationalisme et signent son scepticisme.

Son Hexameron Rustique ou Les six journées passées à la campagne entre des personnes studieuses reprend le modèle du Décaméron (1349-53) de Boccace et de l’Heptaméron (1558) de Marguerite de Navarre sur le thème d’un séjour à la campagne de six personnages cultivés, dont les noms sont à clef et dont l’un d’eux n’est autre que l’auteur. L’ouvrage qui fait figure d’un modèle du libertinage érudit fut aussitôt mis à l’Index.

« Chacun [des personnages], à son tour, consacre une part de la journée à passer en revue les références culturelles au crible d’une critique dont le but est d’en révéler les humaines imperfections. Ainsi en est-il des erreurs contenues dans les auteurs antiques et vénérés, des thèmes licencieux présents dans les ouvrages classiques, de l’allégorie sexuelle d’un passage d’Homère, du manque de jugement d’un auteur récent ou enfin des jeux de mots à l’origine du culte de certains saints. Le doute s’installe. Au fil de ces exercices sceptiques, l’autorité culturelle est dévêtue de son prestige intouchable, les discours retrouvent une place relative dans la comédie humaine. L’équanimité qui en résulte, opérée par la suspension du jugement, rattache cet ouvrage à Montaigne (dont l’auteur hérite la bibliothèque) » (Présentation de l’ouvrage publié aux éditions Les Belles Lettres 2005)


Marie de Gournay (†1645), « fille d’alliance » de Montaigne, lui légua la bibliothèque de l’auteur des Essais qu’elle-même avait reçue de l’épouse de Montaigne qui, lui-même, lui avait été légué par La Boétie.  En signe de haute estime, Montaigne  la désigna comme héritière  du blason de sa maison.

La Mothe Le Vayer est l’auteur également de Vertu des Païens (1641) dans lequel il attaque le  jansénisme naissant, d’un Petit Discours Chrétien de l'Immortalité de l'Âme (1637 dans lequel, pour qui sait lire entre les lignes, renie certaines propositions de ses Dialogues ; auteur aussi de la Prose Chagrine de 1661 et des Soliloques Sceptiques de 1670 où il se montre fidèle à Pyrrhon d'Élis (3ème S. Av. J.C.)

 La Mothe Le Vayer, « éminente figure de la Cour et maître à penser des esprits ‘déniaisés’ », n’a pas pu manquer d’inspirer Molière[2] dont le scepticisme, parmi les autres courants de son temps, irrigue largement ses comédies ;  courant dont Ariste dans L’École des Maris, Béralde dans le Malade Imaginaire, Cléante dans Le Tartuffe, Sganarelle dans Le Cocu Imaginaire en sont les illustres figures. « Molière ne se distingue pas sur ce point de la littérature mondaine de l’époque de Louis XIV qui dans son ensemble affiche les mêmes convictions »


Citations : « Il y a plus de différence d'homme à homme, que d'homme à bête. »

  « Celui qui ne sait pas se taire sait rarement bien parler. »
   « Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. »
   « O la belle chose ! Pouvoir achever sa vie avant sa mort, tellement qu'il n'y ait plus rien à faire qu'à mourir. »

  « L’homme n’a rien vraiment sien que ce qu’il donne. »


Gabriel Naudé

Gabriel Naudé ( 1600-1653), né à Paris et mort à Abbeville, libertin érudit, véritable encyclopédie vivante, éminent bibliothécaire, entre autres de la Bibliothèque Mazarine, fit une partie de ses études à l’Université de Padoue, foyer de l’aristotélisme et du libertinage érudit, où il obtint le diplôme de docteur en médecine en 1633. En 1652, il sera appelé à la Cour de Suède par la Reine Christine,. De retour en France l’année suivante, il meurt des fièvres en cours de route à Abbeville.

Outre ses différents écrits entre autres sur l’histoire, il publie en 1632 Considérations politiques sur les coups d'estat imprimé à Rome, dans lequel, il se fait  le défenseur de la monarchie absolue et se montre fidèle disciple de Machiavel. « Il abolit toute idée de droits autres que ceux du chef » et rend « la politique autonome par rapport à la morale, souveraine par rapport à la religion» ». (René. Pintard Le Libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, Paris, Slatkine, 2000,),.

Naudé tient une place déterminante en tant que bibliothécaire et bibliophile quant au classement et l’organisation des bibliothèques. Il ramena de ses voyages en Europe nombre de livres et des plus rares pour la Bibliothèque de Mazarin qui comptait en 1648 plus de 35000 volumes. Pendant la Fronde, les livres furent mis en vente et plus de 16000 furent vendus.


L'abbé Bourdelot

L'abbé Bourdelot (Pierre Michon 1610-1685) était un médecin anatomiste, médecin de la famille Condé. Libertin, athée, il est l’auteur à Stockholm du Catéchisme de l'athée. Ce qui n’empêcha pas son protecteur, Colbert, de le faire abbé de l’Abbaye de Massay. Il avait constitué vers 1642, à son retour de Rome, au tour de lui, à l’Hôtel de Condé un cercle dit Académie Bourdelot , une académie qui dont le but était de vulgariser les sciences à la suite des conférences du Bureau des Adresses fondé en 1629 par celui qu’on considère comme le père du journalisme Théophraste Renaudot († 1653 voir Littérature/France/ Gazettes).


Saint-Évremond

Voir aussi Littérature/Mémoires

Saint-Évremond (Charles Le Marquetel dit 1614-1703), né àSaint-Denis-le-Gast, et mort à  Londres, est issu « d’une noble et ancienne maison de Normandie » (Silvestre, son premier biographe, préface des Œuvres Mêlées, édition 1705); Il commence ses études au collège jésuite du Lycée de Clermont, rue St Jacques à Paris, et les poursuit par le Droit à Caen. Il s’engage dans la carrière des armes et fait partie de l’état-major du prince de Condé. Il se distingue dans les guerres contre la Flandre et le St Empire. Durant la Fronde, il est fidèle au roi et devient maréchal en 1652.

Recherché des salons, dont celui de Ninon de Lenclos, pour son esprit, sa culture, sa libre parole et ses railleries, il tombe en disgrâce en 1661pour avoir critiqué Mazarin dans une Lettre au marquis de Créqui, mais fort probablement aussi à cause de ses mœurs. Il pourrait avoir eu une relation avec Cyrano de Bergerac. Il s’exile un temps en Hollande, puis se rend à Londres où il est accueilli en ce début de la Restauration, favorablement par Charles II qui lui verse une pension. Il continue de fréquenter l’intelligentsia londonienne et de jouir comme à son habitude, en bon épicurien, des plaisir de la vie.


Lorsqu’en 1675 Hortense Mancini, Duchesse de Mazarin, nièce du Cardinal, s’installe à Londres, il se fait son Pygmalion et l’aide à constituer un salon qui sera fréquenté par les gens de lettres comme le poète dramaturge, John Dryden (†1700), l’auteur des Voyages de Gullivers, Jonathan Swift (†1745).

En 1689, Louis XIV lui permet de revenir en France, mais il choisit de rester en Angleterre, attaché qu’il est à la Duchesse et aux faveurs que lui a accordé le nouveau roi Guillaume III d’Orange. Il sera inhumé dans le Coin des Poètes à Westminster.


Fuyant autant le superstitieux que l’impie, rejetant la débauche tout en étant porté à la satisfaction des plaisirs, Saint- Évremond, comme il se définissait lui-même, incarne le libre-penseur, et son épicurisme , sa vie aux mœurs légères font de lui un libertin. Libre-penseur sceptique, libertin impénitent, il annonce cet esprit nouveaux, moderne, qui brillera au Siècle des Lumières.

Il n’a jamais fait profession d’écriture et ne se soucia jamais de faire publier ses écrits, laissant le soin à ses amis. Pourtant, de par l’originalité de sa pensée, « on faisait grand accueil à ses lettres, à ses poésies, à ses récits, à ses réflexions sur la littérature ou sur l'histoire, sur la morale ou sur la religion, auxquelles il donnait volontiers la forme de l'entretien, comme dans la célèbre Conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le P. Canaye » (Encyclopédie Universalis), « chef-d’œuvre d’esprit et de persiflages » selon le mot de Rémy de Gourmont. Hocquincourt était maréchal de France qui prit partie pour les Espagnols durant la Fronde contre le armées de Richelieu et qui défendit La Rochelle où il fut tué ; le père Canay, jésuite, littérateur français fit ses études au Collège de Clermont où professeur, il enseigna l’auteur.


Une version manuscrite de la Conversation  parut anonymement en 1687 insérée dans le Retour des Pièces Curieuses ou Bigarrures Curieuses chez Veuve Renoäuard, puis en 1693 dans la réédition des Œuvres Mêlées de Saint Évremond chez Barbin, puis dans l’édition posthume de ces mêmes œuvres en 1705 pour laquelle il avait accepté d’y tant soit peu participer. Pour Saint Évremond, comme chez les ‘libertinistes’, la religion tient soit de la superstition « ou bien tient d’une invention humaine politiquement établie pour gouverner les hommes ». Ça sent déjà sont Voltaire.

Ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain (1663) inspirèrent les théories de Montesquieu. Il est également l’auteur de petits ouvrages dans lesquels il traite de sujets littéraires : Livres espagnols, italiens et français  (1668), Réflexions sur la tragédie ancienne et moderne (1672), Nos Comédies dans lequel il se montre critique à l’égard du nouveau théâtre.


Mathias Knutzen

Matthias (ou Mathias) Knutzen (1646- ?), né dans le  duché de Schleswig (sud de la péninsule du Jutland) sous domination danoise, est issu d’une famille d’organiste. Son père décède l’année de sa naissance. Il va vivre chez son frère à Königsberg (Kaliningrad, Prusse Orientale) où en 1664, il commence des études de théologie qu’il poursuit à Copenhague en 1668. Il voyage en Pologne. Il s’installe dans le Holstein (au sud du Schleswig) où il enseigne dans les petites classes et fait des prêches ;  prêches qui s’en prennent à la religion réformée et provoquent son licenciement. Il se fait renommer enseignant dans la même région, à Tonningue, puis à Iéna (Thuringe) en 1674 où suite à une enquête sur lui, il part pour Altdorf près de Nuremberg d’où on perd sa trace. Il serait mort dans un monastère italien.

En 1674, il a publié Epistola amici ad amicum (Amicus amicis amica epistola) dans laquelle il vilipende autant le pouvoir civil que le religieux, dénonçant l’inutilité des magistrats comme des prêtres et proclamant qu’il y a ni Dieu ni diable, notre existence n’étant que terrestre. L’homme en sa bonne conscience se suffit à lui-même. Il a lu le Le Tractatus theologico-politicus (1670) de Spinoza. Il a aussi été inspiré par le socinianisme, mouvement antitrinitaire fondé par Fausto Paolo Sozzini (†1604) qui s’était établi en Pologne en 1583 (voir Renaissance/ Religion/ Réforme radicale/ antitrinitarisme).

Diderot, l’athée de l’Encyclopédie, l’a lu. On lui a attribué Le Traité des Trois Imposteurs.


Le Traité des Trois Imposteurs

Ce Traité des Trois Imposteurs[3](De Tractatus Tribus Impostoribus), à savoir Moïse, Jésus, Mahomet, les trois prophètes des religions du Livre, se réfère à différents textes dont les premiers remonteraient au Moyen-Âge. Le premier auteur serait le théologien aristotélicien Simon de Tournai (†1201). L’islamologue Louis Massignon en fait remonter l’origine au souverain chiite ismaélien Abû Tâhir Sulaymân (†944) à des fins de propagande. « Le premier traité des trois imposteurs serait en fait un livre sulfureux écrit au XIIIe siècle, à l’instigation de l’empereur du Saint Empire Romain, Frédéric II Hohenstaufen, par Jean Des Vignes, son secrétaire, et dans lequel aurait été exposée une thèse blasphématoire ». L’empereur était alors en plein conflit avec le pape qui fit circuler cette rumeur selon laquelle l’empereur en serait le commanditaire, l’accusant d’athéisme et d’avoir vilipendait les prophètes pour asseoir sa tyrannie.


Le traité n’apparaît en fait qu’au XVIIIème siècle.

« Or, de ce supposé pamphlet n'existe précisément que le titre! Durant un demi-millénaire, les auteurs les plus divers seront successivement soupçonnés d'avoir rédigé ce livre que nul n'a jamais vu, mais qui alimente les fantasmes des inquisiteurs comme des libres-penseurs. Le Traité des trois imposteurs finira par exister pour de bon au XVIIIe siècle, empruntant alors son contenu aux polémistes anti-chrétiens de l'Antiquité comme à Spinoza. » (Présentation du livre de G. Minois)

Un texte anonyme en français portant le titre La Vie et l’esprit de M Benoit Spinoza ou L’Esprit de Spinoza daté de 1712 prendra le titre de Traité des Trois Imposteurs en 1721 qui s’inspire dans sa méthode d’analyse du Traité théologico-politique de Spinoza. On l’attribua à Giordano Bruno, Spinoza, ou encore à John Toland (1670-1702) , figure de la libre-pensée anglaise. Par la suite, plusieurs versions furent publiées. Plus que de l’athéisme, ces textes relèvent du déisme.


Lucilio Vanini

Giulio Cesare Vanini (1585-1619), né dans les Pouilles (côte sud-est de l’Adriatique), est le fils d'un intendant du duc de Taurisano (province de Lecce). Ses dons précoces étant reconnus, il est envoyé à l’université de Naples pour étudier la théologie et la philosophie. Il s’intéresse à la médecine et à l’astronomie. En 1606, maitre in utroque jure ( maître docteur en droit civil et droit canon), il prononce ses vœux de moine carmélite. Deux ans plus tard, il part enseigner à l’université de Padoue où il se familiarise avec la tradition averroïste padouane à travers les travaux de P. Pomponazzi et G. Cardano. Il adhère aux nouvelles thèses de Galilée sur l’héliocentrique et porte un intérêt particulier à l’aristotélisme (spécialité de l’université). Ses positions peu orthodoxes, l’incite à quitter padoue. En 1612, il se rend à Venise où il suit les conseils de l’ambassadeur d’Angleterre d’aller y vivre. Il s’y rend en traversant l’Allemagne, la Bohême, les Pays-Bas, faisant une halte à Genève puis à Paris où il enseigne quelques temps la philosophie et séduit l’entourage de Marie de Médicis.


Arrivé en Angleterre en 1613, il se convertit au protestantisme dans l’église protestante de Londres. Mais il a le tort de se plaindre un peu trop du peu de cas qu’on fait de lui et de sa pauvreté. Il se retrouve en prison d’où il s’évade grâce à des complicités.

En 1614, selon les sources,  soit il revient dans son pays natal, et s’installe à Lecce, capitale des Pouilles et se refait catholique, soit il retourne en Suisse, à Genève, où il est l’élève du mathématicien Giacomo Doria, ami du poète Giambattista Marino (1569-1625) à l’origine du Marinisme. En 1615, il est à Lyon où il publie l’Amphitheatrum aeternae Providentiae Divino-Magicum (Amphithéâtre de l’éternelle Providence divino-magique, christiano-physique et non moins astrologico-catholique, contre les philosophes, les athées, les épicuriens, les péripatéticiens et les stoïciens), écrit par lequel, il veut se disculper de toute accusation d’athéisme.

 Il se rend à Paris où, selon les sources soit il travaille à la bibliothèque de la nonciature, soit il est chapelain du maréchal François de Bassompierre que côtoiera en prison au début des années 30 le Comte Roger de Rabutin-Chantal. Il fréquente les intellectuels libertins dont il est. Il publie en 1616 De Admirandis Naturæ Reginæ Deæque Mortalium Arcanis (Merveilleux Secrets de la nature, la reine et la déesse des mortels), ouvrage qui traite de la destinée de l'homme, de son psychisme, de la religion, du monde physique, du ciel. Les idées, largement inspirées des thèses naturaliste de Pietro Pomponazzi (1452-1525 voir Renaissance/Humanisme/Naissance de L’Humanisme). Il  y développe des idées qui ne sont orthodoxes que par ironie. Et si l’ouvrage est en un premier temps accepté, il ne résiste pas à un second examen. Jugé par trop blasphématoire, il est brûlé.


Se sentant menacé, Vanini s'enfuit à Toulouse et s’y installe sous le faux nom de Pomponio Uciglio. Il trouve un protecteur en la personne du premier président du parlement, Le Mazuyer. Il est engagé comme précepteur chez un libertin. Mais la mauvaise réputation qui l’entoure oblige son maître à le congédier. Il retrouve le Comte de Caraman qu’il l’a connu du temps de Bassompierre, et chez qui il trouve refuge. Les autorités religieuses ont vent de ses propos irrespectueux envers la religion, de ses mœurs dissolus et de sa mauvaise influence sur la jeunesse. Arrêté en 1618, il est condamné quelques mois plus tard pour athéisme à avoir la langue arrachée (il refusa de la tendre et le bourreau la lui tira et la coupa à la tenaille), et à être pendu, puis son corps fut jeté aux flammes.

« Dix jours plus tard, il est supplicié sur la place Saint-Étienne à Toulouse. Pour justifier après coup sa condamnation et son exécution barbare, certains auteurs vont s'employer à falsifier sa biographie et à noircir son personnage. En fait, c'est surtout son scepticisme, son sens critique et son ironie qui lui ont attiré l'hostilité de l'Église » (Encyclopédie Universalis)

En avance sur son temps, il annonce de trois siècles avant Darwin, l’évolutionnisme. Il  a été le premier à penser que l’origine de l’homme pouvait être tout à fait naturelle, sans intervention divine, fruit d’une métamorphoses des espèces. Il a été aussi un précurseur dans la dénonciation de la scolastique. Il énonce ‘déjà’ le rôle pernicieux de l’Église et la cupidité des prélats. Et nie l’immortalité de l’âme.


Plus panthéiste qu’athée, intellectuel libertin, « il est plus à compter parmi les aventuriers de la culture et du monde savant et parmi les diffuseurs et agitateurs d'idées que parmi les philosophes et penseurs originaux… Exalté comme libre penseur, détesté comme athée, compté parmi les sceptiques et les averroïstes. Il peut être considéré comme un locuteur et répétiteur, sous une forme explicite et souvent extrême, de la philosophie panthéiste de la nature de Cardano, Pomponazzi, Telesio[4], dont V. pille les œuvres sans aucune considération et sans originalité philosophique et spéculative. V. enseignait l'éternité de la matière, l'unité de Dieu et de la nature (comprise mécaniquement) » (https://www.treccani.it/ enciclopedia/giulio-cesare-vanini_ (Enciclopedia-Italiana)


John Toland

John, Sean Owen Toland (1669-1722), né dans le nord-est de l’Irlande, à Ardagh, élevé dans la foi catholique, se convertit à l’anglicanisme à l’âge de 16 ans (20 ans, selon les sources). Il fait des études aux universités de Glasgow, d'Édimbourg, de Leiden et d'Oxford entre 1687 et 1695.

Il fonda en 1717 à la Taverne du Pommier, à Londres. The Druid Universal Bond (ou Druid Order). Ce  mouvement néo-druidique, propre aux pays anglo-saxon, s’inscrit dans le mouvement plus large du néopaganisme, qui, apparu au début du XVIIIème siècle en Europe, faisait revivre les anciennes croyances locales (ondinisme dans les pays scandinaves, hellénisme en Grèce etc.). Le néo-druidisme dont il fut le premier Grand Druide, est basé sur un rapport spirituel avec la nature, établissant avec elle un rapport sacré.


Freethinker (libre-penseur), Toland a laissé une œuvre volumineuse dont on doit retenir notamment Christianity not Mysterious (Christianisme sans mystères) et Pantheisticon, daté de 1720. Elle se répartir entre d’une part des réflexions d’ordre métaphysique et d’histoire des religions et d’autre part des courts traités et  pamphlets politiques. Whig convaincu, parlementarisme considérant Jacques II comme un tyran,  il participa à la Glorieuse Révolution de 1688 (voir Événements Majeurs/ Angleterre). Il fut favorable à L’Acte d’Établissement (Act of Settlement), voté par le parlement en 1701 qui écartait définitivement les Stuart pro-catholiques de la couronne en faveur de la Maison de Hanovre protestante. Guillaume III d’Orange Nassau de la Maison de Hanovre venait de monter sur le trône.


Dans Christianity not Mysterious, paru en 1696, il veut démontrer que l’on peut avoir une compréhension toute rationnelle sans intervention divine de la Bible. Il prône une religion rationnelle, fortement inspirée de déisme. L’ouvrage lui valut les foudres des autorités et sera condamné à être brûlé. Il s’enfuit d’abord à Dublin où il n’en poursuit pas moins ses déclarations tonitruantes contre l’orthodoxie. Il s’enfuit à nouveau, à Londres, mais cette fois-ci de justesse avant d’être arrêté. Il écrira pour se défendre An Apology for Mister Toland.

Deux ans plus tard, il publie une vie de Milton, Life of Milton, dans laquelle il pourrait bien avoir mis en doute la véracité du Nouveau Testament. Et l’année suivante , il publie Amyntor, or a Defence of Milton's Life, dans quelle, il conteste la non intégration des textes apocryphes dans le corpus canonique.

En 1701, pour avoir soutenu par sa plume  la nomination de Guillaume III, il a le privilège d’être dans la suite de Lord Macclesfield en mission à la cour de Hanovre. Il déclara à Anne-Sophie de Prusse « qu’il n’y a dans la nature que ses figures et ses mouvements, et ce qui était aussi l’opinion d’Épicure, excepté qu’Épicure et Lucrèce admettaient du vide et des atomes ou particules dures, au lieu que Hobbes veut que tout soit plein et total, ce qui est mon opinion[5] ».

En 1709, paraît Origines Judaicae (Origines des Juifs) qui selon lui serait originaires d’Égypte. En 1713, paraît Reasons for Naturalizing the Jews (Raisons de naturaliser les Juifs). En 1718, Nazarenus (Le Nazaréen, ou le christianisme des juifs, des gentils et des mahométans) dans lequel il met en avant le rôle des ébionites dans le premier christianisme. En 1720, Tetradymus donne des explications rationnelles aux miracles de l'Ancien Testament ; En 1720, Pantheisticon propose d’intégrer des textes païens dans la liturgie.


Il a traduit Lo spaccio de la bestia trionfante (L'expulsion de la bête triomphante), écrit en 1584 par Giordano Bruno qui, défenseur de l’héliocentrisme et de l’infinité d’un l’univers en mouvement (au contraire d’Aristote) a été condamné à être brulé vif sur la place Campo de' Fiori, à Rome en 1600.

Défenseur de la liberté de penser, adversaire farouche de l’absolutisme, il a déclaré que « les panthéistes ne seront pas plus ouverts [ne pourront pleinement s’exprimer] tant qu’il ne seront pas en pleine liberté de penser comme ils veulent et de parler comme ils pensent ». Malgré un engagement politique non négligeable, on n’aura retenu de lui que l’impie, le réfractaire aux religions révélées. Considéré comme un martyr de la libre-pensée, il eut une grande influence sur les Lumières. Ses idées furent vivement combattues par Leibniz (1646-1716).


Notes

[1] Sur P. Charron devancier de Descartes voir Emmanuel Faye Descartes et les philosophes français de la Renaissance Conférence et débat organisés en Sorbonne le 5 décembre 1998 par la Régionale de Paris-Créteil-Versailles autour du livre Philosophie et perfection de l’homme. De la Renaissance à Descartes (Vrin, 1998) PDF https://www.appep.net/ mat/2012/06/faye01.pdf

[2] Citations et sur les rapports de La Mothe Le Vayer et Molière voir Claude Bourqui, Professeur de Littérature Français à l’Université de Fribourg, éditeur des œuvres de Molière dans La Pléiade : François La Mothe Le Vayer aux sources de la comédie moliéresque. https://www.france-memoire.fr/moliere-et-la-mothe-le-vayer/  (sous l’égide de l’Institut de France)

[3] Pour en savoir plus voir Maria-Susana Seguin. Introduction au dossier thématique ”Le Traité des trois imposteurs”. Lettre clandestine, Classiques, Garnier, 2016. Et de l’historien contemporain, George Minois Le traité des trois imposteurs Histoire d'un livre blasphématoire qui n'existait pas Albin Michel, 2009.

[4] Girolamo Cardano (1501-1576), mathématicien, médecin, philosophe, astronome fit des découvertes en optique, mécanique et physique. Il est l’inventeur de la Grille de Cardan, ancêtre de la sténographie.

Bernardino Telesio (1509-1588), naturaliste fut un des premiers philosophes à défendre la philosophie naturelle, basée sur la raison et l’expérience. Il fut un adepte du sensualisme plus exactement du sensationisme (voir Expérimentalisme/Condillac/Note).

[5] Citation et pour en savoir plus sur Toland : Pierre Lurbe (Université de Provence) John Toland, homme d'ordre et rebelle, Revue de la Société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles Année 1987pp. 143-157

 



Le Droit Naturel

Droit Naturel Au  XVIIème Siècle -  Droit Positif


Le Droit Naturel au XVIIème Siècle

L’École de Salamanque et Le Droit Naturel

L’École de Salamanque (voir Renaissance / Humanisme en Espagne) est le nom qui a été donné par des économistes du XIXème siècle à des juristes universitaires salamantins qui ont créé au XVIème siècle « un corps de doctrine sur le droit naturel, le droit international et la théorie monétaire. » (Histoire du Libéralisme, 2010, Contrepoint.org). Leur chef de file fut Francisco de Vitoria (1483-1546). Les deux autres grandes figures de l’école sont Domingo de Soto (1494-1560) et Francisco Suarez (1548-1617)

Avant d’être économistes, ces philosophes, encore appelés scolastiques de par leur attachement à la pensée aristotélicienne émise par St Thomas d’Aquin, étaient des juristes mais juristes non pas tant en ce qu’ils voulaient faire prévaloir le droit juridique, mais promouvoir la recherche d’une justice pour les peuples, une justice équitable basée non plus sur le droit divin ou temporel mais sur un droit que tout individu peut et doit revendiquer, le droit naturel, une notion fondamentale instaurée par l’école. Les questions politiques, économiques, sociales devaient pouvoir être abordées à partir de la loi naturelle, celle qui régit et le droit et la morale.     Le droit naturel échappe aux contingences de la société dans laquelle vit l’individu. Il est indépendant du droit positif qui rassemble, lui, les règles de droit édictées par un état. Le droit naturel est inhérent à l’homme en ce qu’il lui permet le développement de ces qualités et potentialités. Ce droit se décline essentiellement en droit à la vie, droit à la liberté, droit à la propriété, ce dernier étant la conséquence de son droit à exercer sa liberté, sa liberté d’entreprendre, de réaliser à partir de ses capacités une œuvre quelconque dont la pleine jouissance lui revient.

Le droit naturel se distingue du droit positif en ce qu’il n’est pas le fruit d’une élaboration de juristes codifiant la vie en société.

C’est un droit fondé sur la nature en tant que principe et la nature de l’homme. Il se veut universel et préexistant à toute société.

L’École de Salamanque a hérité d’Aristote l’exigence de l’exercice du droit naturel. Pour le Stagirite, c’est à partir d’un syllogisme, mode de raisonnement dont il est le créateur, que se démontre cette nécessité:

  •  l’homme est naturellement politique;
  •  l’ordre politique est fondé sur l’inégalité naturelle entre les hommes;
  • Donc la justice consiste à attribuer à chacun ce qui lui revient naturellement[1].   


Aristote s’oppose aux sophistes qui invoquent la notion de légitimité fondée sur l’arbitraire et le nécessaire d’une convention sociale, et à Platon qui invoque la notion de justice mais d’une justice eidétique. Pour l’auteur de La République, le droit ne relève pas d’une convention social qu’il dépasse dans son indépendance du temps et du lieu.

L’Église ne s’opposa pas à la notion de droit naturel mais l’inscrivit dans le cadre plus large du droit divin. En quelque sorte, Dieu a encore son mot à dire. La loi naturelle n’est que l’expression ici-bas de la loi divine qui lui donne sa finalité. Le droit canon, qui régit la vie de l’Église, les sacrements et les tribunaux ecclésiastiques, est ce compromis entre droit naturel et droit divin. Les juristes salamantins allèrent plus avant sous-tendant que le droit naturel issu de la loi naturelle s’exprime par la nature humaine. De par cette loi naturelle, le droit et la morale se confondent dans le comportement qui est et qui doit être celui de l’humain. Tout jugement de droit est un jugement moral. In fine, il s’agit pour ces juristes de savoir ce qui est juste. Les questions politiques, économiques et sociales entrent dans le cadre de cette justice.


Francisco Suárez

Voir Les derniers Scolastiques

Francisco Suárez (1548-1617), né à Grenade et mort à Lisbonne, est un des plus grands scolastiques de la survivance médiévale. Si ses écrits, notamment Tractatus de legibus ac Deo legislatore , sur le droit naturel, influencèrent les philosophes du siècle suivant, surtout le juriste Grotius (1583-1645) mais encore Descartes (1595-1650) et Leibniz (1646-1716), il s’opposa par anticipation à leur théorie du contrat social.


Tommaso Campanella

Jean-Dominique Campanella (1568-1639), d’une famille analphabète calabraise, est né à Stilo, non loin de là où naquit Giordano Bruno, vingt ans plus tôt. La Calabre appartient alors au Royaume de Naples espagnol. Repéré pour ses dons précoces, il entre dans les ordres dominicains à l’âge de 14 ans et prend le nom de Tommaso.

Il parcourt la péninsule. En 1592 à Padoue, il rencontre Galilée (1564-1642) qui attend son deuxième procès après un premier à Naples. Il le soutiendra dans son Apologia pro Galileo (1622).

Il est emprisonné une première fois en 1594 à Rome pendant un an dans la prison romaine où se trouve déjà Giordano Bruno. Pour hérésie, suite probablement à la parution de son ouvrage Philosophia Sensibus Demonstrata (1590/91) par trop marqué de naturalisme. 


De retour en Calabre, en 1598, il écrit sa Monarchie Espagnole, et l’année suivante, en intriguant avec les Turcs, il fomente un soulèvement contre l’autorité espagnole, s’entourant de moines, de pauvres paysans et de sans-travail. Le complot échoue. Arrêté en 1601, il est à nouveau condamné à Naples, quatre fois (ou sept fois?) et torturé. Il échappe à la mort en feignant la folie, folie dont certains pensèrent qu’elle n’était pas si feinte que cela comme le pensait Descartes qui refusa de le recevoir ( M. Gandillac, Histoire de La Philosophie , Gallimard 1973)


L’Église lui reproche en tant qu’hérétique hérétique « de nier la Trinité, l’Incarnation, la présence eucharistique et de réhabiliter la chair » (M. Gandillac). Au plan politique, il s’est élevé contre la domination espagnole. Son dossier est alourdi par Mais son antiaristotélisme et donc son opposition à Saint Thomas d’Aquin,  référence absolue de l’Ordre Dominicain. Une autre raison qui n’est pas incompatible pourrait être sa défense des philosophies naturelles de Giordano Bruno, également adversaire du Stagirite, de Raymond Sebond[2] (1385-1436), disciple de Raymond Lulle, et de son compatriote calabrais, le philosophe naturaliste Bernardino Telesio[3] (1509-1588) pour qui il ne saurait y avoir de connaissance sans une expérimentation préalable par les sens, devançant en cela les empiristes du XVIIème siècle. Comme Sebond, Bruno, Telesio, il s’attaquera à l’aristotélisme triomphant de la scolastique, déjà battu en brèche par le mouvement platonisant de la Première Renaissance[4]. Pour Campanella le liber naturæ vaut le Livre des livres, et porte tout autant à la connaissance du mystère divin. Il est incarcéré à Naples. Condamné à perpétuité, il n’échappera à la prison qu’en 1626. Mais trois ans plus tard, le pape Urbain VIII l’appelle à Rome en 1629 pour le placer à ses côtés et le surveiller. Il l’honore d’un titre de Maître en Théologie.


Dans ses années de prison, par-delà son souverainisme, Campanella n’aura rien perdu de son optimisme exalté et ses ouvrages « où se précise son identification au Christ ». (M. Gandillac) révèleront en voulant jouer le rôle d’un « messie politique » (E. Bloch), une tendance à la mégalomanie. Il écrit notamment sa Civitas Solis (Cité du Soleil, 1602), publié en 1623, Les Quatre Livres du Sens des Choses et de la Magie, publié en 1620, De l’Athéisme Vaincu ou du Retour de la Religion par la Vérité des Sciences, publié en 1630 et Métaphysique qui sera intégré à La Philosophie Universelle, publié en 1639 à Paris, et Livres de Médecine, Astroligia et Apologie de Galilée.

Il s’exile à Paris en 1634. Sur son chemin, il rencontre à Aix-en Provence le savant et philosophe provençal Gassendi (Pierre Gassend 1592-1665), dont il conteste les thèses, alors qu’ils pourraient se retrouver sur leur commun antiaristotélisme. Arrivé dans la capitale, Campanella s’installe chez les dominicains du Faubourg St Honoré. Sous la protection de Richelieu, il a ses entrées à la Cour où il suscite la curiosité. La Sorbonne publie son Athéisme Vaincu. Il meurt en 1639 après avoir célébré « la miraculeuse naissance du Dauphin » (tant attendue), le futur Louis XIV, à qui il prédit un destin exceptionnel, et dont il fait le roi de son « État –Soleil. [5] ». Il écrit pour lui une Egloga in portentosam Delphini Nativitatem( Églogue pour la Naissance du Dauphin).


L’œuvre de Campanella est d’un volume considérable. Chacun pourra y puiser à son compte, de la théorie des mondes possibles de Leibniz au cogito de Descartes, et y trouver des théories anciennes comme l’héliocentrisme, l’animation universelle par la chaleur, l’opposition de l’active chaleur et de la froideur passive (du soleil, symbole de l’amour et de la terre, froide et passive) sans doute empruntée à Bernardino Telesio. L’œuvre que l’on aura retenu de lui aura été son utopique Cité du Soleil.

Le socle de la pensée de Campanella est subjectif, c’est « la certitude du moi », « l’autocertitude ». A la différence de Descartes pour qui le cogito[6] d’où découle toutes les autres certitudes est un processus intellectuel (rationnel), pour Campanella, le processus est psychologique. Il s’agit d’une expérience psychique, intérieure. Pouvoir, savoir et volonté sont les trois activités fondamentales que le moi expérimente. Elles ont pour corollaires les trois vertus, puissance, sagesse, amour. S’il reste enfermé dans sa finitude, le moi sera soumis à la dualité: La puissance se heurtera à l’impuissance, la sagesse à la sottise et l’amour à la haine.


Dans la hiérarchie de la connaissance, plus élevées que puissance, sagesse et amour sont nécessité, fatum (destin) et harmonie, mais qui peuvent aussi être « prisonnières » de leur limitation, car le néant les habitent, aussi la nécessité se heurte à la contingence, le hasard ; le fatum se voit opposé le particulier ; et l’harmonie, la chance, la « fortune capricieuse ».

Cette limitation, Campanella la définit comme non-sens, néant.

« C’est à la fin du Moyen-âge que le néant devient un élément intégrant de la création du monde à partir du néant, car le nihilo de la phrase deus mundum a nihilo creavit ne signifie plus seulement la chaos, le tohu-bohu, le vide originel aboli par la création mais un néant matière première contenue dans toutes les formes du monde. L’altérité et la finitude naissent du nihil. Alteritas ex nihilo oritur. Explique Nicolas de Cues. » (Ernst .Bloc La Philosophie de la Renaissance, Édit Payot 1994).


Le Cité du Soleil

Dans ses écrit politiques, Discours sur Les Moyens de Ramener les Pays-Bas à l’0bédience Catholique (1602) et Résumé sur La Dissertation sur la Nature des Choses (1617), Campanella s’en prenant à la Réforme, fait du pape l’indispensable unificateur religieux de l’Europe et annonce déjà le rôle central qu’il accordera à la papauté dans sa vision d’une cité nouvelle.

Son traité de Monarchia Hispanica paru au début de la Guerre de Trente Ans (1618>48) fut très mal perçu dans les cours d’Europe.

« Ce traité sonne le glas de toutes les libertés…l’Individu les ordres, les privilèges des nobles mais aussi les maigres droits des pauvres sont abolis… Un monde où les seuls objets d’adoration sont une discipline de fer et les moyens effroyables pour la maintenir. » (E. Bloc La Philosophie de la Renaissance, Édit Payot 1994).

Son but aurait été d’installer son État-Soleil avec l’aide des Espagnols et des Français afin de faire du pape le maître du monde et faire de lui-même un « esprit-soleil metaphysicus éclairant l’univers » (E. Bloch).

La Cité du Soleil est écrite d’abord en langue vulgaire en 1602 puis réécrite en latin en 1613, publiée en 1623. Elle se présente sous la forme d’un dialogue entre le Grand Maître des Hospitaliers et un capitaine génois, ancien pilote de Christophe Colomb, qui lui relate sa découverte d’un peuple d’Asie habitant dans l’océan Indien, les Solariens. Cette île est divisée en 7 cercles concentriques (les 7 planètes) séparés par des fortifications. En son centre, sur une colline est bâti un temple. Le capitaine décrit les mœurs et coutumes de ce peuple non tant éloigné d’un christianisme primitif et dont les formes d’inceste peuvent rappeler ceux de la Bible. Décrivant une société communautariste où l’on mange et l’on dort ensemble, l’auteur dénonce a contrario la corruption de l’argent et les formes d’exploitation du régime libéral, défend plus une richesse collective qu’individuelle. Le grand prêtre est le « Métaphysicien » et ses assistants ne sont autres que les trois primalités, Puissance, chef des armées, Sagesse, au service des sciences et des arts, Amour qui préside aux unions charnelles qui sont contrôlées et décidées par les astrologues et les médecins. Les affinités s’exprimant de façon platoniques. L’institution familiale est ainsi brisée. Les enfants sont élevés en groupe, à part de leurs parents biologiques. Quatre magistrats, Tempérance, Magnanimité, Justice, Activité, que le peuple peut révoquer, régissent la vie collective. L’égalité n’exclut pas la diversité des tâches selon les aptitudes de chacun. L’égalité règne entre hommes et femmes. De même que la technique est en bonne place aux mains des prêtres. La confession est obligatoire. 

Dans sa dernière œuvre, l’Églogue, écrite l’année de sa mort en 1639, Campanella se voit encore comme prophète :

« Alors mes dits de vérité trouveront paix; Moi-même, ayant triomphé des sophistes, je conduirai, vainqueur, le char des Muses jusqu’au sommet du capitole ». (cité par M. Gandillac, Histoire de La Philosophie , Gallimard 1973)


Droit Naturel & Droit Positif

Hugo Grotius

Voir aussi Rationalisme/Pays-Bas

Hugo Grotius (1583-1645), né à Delft et mort à Rostock (n.o Allemagne), est le fils d’un marchand,  bourgmestre qui, érudit, tient à le former aux humanités. Dès l’âge de 11 ans, il entre à l’université de Leyde. A treize ans, il collabore avec son maitre, le philologue et chronologiste français, qui enseigne à l’université, Joseph Juste Scaliger (†1609), Les Noces de Philologie et de Mercure de Martianus Capella (IVème siècle), une encyclopédie allégorique dans laquelle en neuf livres l’auteur a rassemblée une somme de connaissances qui feront référence pendant des siècles.

A 15 ans, il accompagne un diplomate hollandais à Paris et achève un diplôme de droit à l’université d’Orléans. Le roi de France Henri IVle qualifie de « miracle de la Hollande» (https://www.vredespaleis.nl/palais-de-la-paix/art-interieur/sculptures-icones-de-la-paix-et-de-la-justice/hugo-grotius/?lang=fr).  


En 1599, il exerce comme avocat à La Haye. Deux plus tard, il est nommé historiographe des Nouvelles-Provinces-Unies alors sous la gouverne de Guillaume 1er d’Orange dit Le Taciturne  qui, à la tête des troupes néerlandaises a conquis à l’empire espagnol l’autonomie de fait de 7 de ses 17 provinces par l’Acte de Déposition de La Haye  en 1581.

De son mariage en 1608 , il aura sept enfants. En 1609, il fait paraître, Mare Liberum (Les Mers Libres) qui sera réuni après sa mort dans De Jure Praedae, (Sur la loi du prix et du butin). Il y soutient la doctrine de la mer comme zone internationale totalement libre de navigation et de commerce. Ce qui était déjà le cas dans les faits et que le juriste de l’École de Salamanque, Francisco de Vitoria, (1483-1546) avait déjà plus ou moins théorisé.

Johan van Oldenbarnevelt que Grotius avait suivi à Paris est devenu en 1586, et il le restera jusqu’à sa mort en 1689, Grand-Pensionnaire (‘Président’ des États Généraux) des Provinces-Unies. C’et un véritable tremplin pour la carrière politique de Grotius qui sera successivement conseiller de van Oldenbarnevelt en 1605, puis Avocat Général (administrateur) de différentes provinces en 1607 et en 1613 maire de Rotterdam.


En 1610 éclate la Controverse des Arminiens. Les arminiens sont des Remonstrants comme van Oldenbarnevelt et Grotius. Les arminiens s’opposent aux calvinistes entre autres sur la question de la prédestination. Leur Remonstrance présentait au conseil de la ville de Leyde remettait en cause la Confesio Belgica, réunion de textes qui avait fait l’unanimité chez les Réformés. Combattus par le théologien Gomarius, les cinq points de la Remontrance furent rejetés (Canons de Dordrchet 1619,voir Renaissance/Réforme/Convergences et Divergences). En tant que procureur général des Pays-Bas mais aussi en défense des Remonstrants, Grotius écrit en 1613, un pamphlet, Ordinum Pietas qui lui portera grandement tort. Son De Satisfactione écrit pour tenter de  prouver que les arminiens ne sont pas des sociniens[7], ne l’empêchera pas d’être arrêté en 1618. Les sociniens avaient le tort aux yeux de leurs adversaires de prôner un trop large esprit de tolérance fondé sur un retour aux Évangiles, seules références de tous les chrétiens, mettant ainsi de côté les divergences théologiques (voir Renaissance/Réforme Radicale/ L’Antitrinitarisme en Italie). En 1614, dans son Decretum pro pace ecclesiarum, il tente de trouver un point ce conciliation entre Remonstrants et Contre-Remonstrants.

De imperio resumeum potestatum circa sacra (Sur le pouvoir des souverains en matière d'affaires religieuses) rendu public en 1617 dans lequel il prêchait la tolérance en matière religieuse et la séparation des affaires civiles et religieuses enflamma la controverse.


Maurice de Nassau, fils du Taciturne et qui remplacera  van Oldenbarnevel au poste de Grand-pensionnaire en 1620, soutint plus que jamais le parti des gomaristes. Des troubles se produisirent à Amsterdam. En 1618, van Oldenbarnevel et Grotius sont arrêtés. L’ancien Grand-Pensionnaire est condamné à mort et Grotius est condamné à la prison à vie. En 1621, il arrive à s’échapper avec sa femme et sa servante et gagne Paris. Richelieu lui accorde une pension annuelle.


En 1625, il publie son œuvre maîtresse dédiée à Louis XIII , De Jure belli ac pacis (Le Droit de la guerre et de la paix). En 1627, il publie ses écrits de prison sous le titre De veritate religionis Christianae.

En 1631, il retourne en Hollande où les autorités le tolèrent. Un an plus tard, il s’installe à Hambourg, possession suédoise. En 1634, il est nommé ambassadeur de Suède à Paris. En poste pendant dix ans, il participe aux négociations de la Guerre de Trente Ans (1618-1648). L’ensemble de ses écrits pour cette période sera regroupé sous le titre Opera Omnia Theologica.

« En octobre 1626, une proclamation avait été signée par une vingtaine de princes et ambassadeurs scandinaves et allemands en mission diplomatique à Paris faisant savoir qu’un culte luthérien avec Sainte-Cène a été célébré sous la présidence du pasteur suédois Jonas Hambraeus dans une de leurs ambassades. Plus qu’un acte de foi, c’est une provocation car tous les luthériens présents à Paris sont invités pour la « prochaine fois ». Cette invitation ne prend effet qu’en 1635 avec l’installation comme légat permanent de Suède à Paris d’Hugo Grotius. Celui-ci s’établit au quai Malaquais, ouvre sa « chapelle » – c’est en fait le salon de l’ambassade dont les meubles sont enlevés – et engage Jonas Hambraeus[8] comme pasteur : il y a culte chaque dimanche et tous les luthériens de Paris peuvent s’y rendre » (Musée Protestants/ les Luthériens à Paris).

Relevé de ses fonctions par la reine Christine en 1644, Grotius quitte Stockholm où il s’est rendu. En 1645, embarqué pour Lübeck, son navire s’échoue sur la côte de Poméranie. Il meurt d’épuisement à Rostock (Encyclopædia Britannica).


Le Juriste

Par ses ouvrages De Jure Praedae, (Sur la loi du prix et du butin), édition posthume de 1646 et De Jure belli ac pacis (Le Droit de la guerre et de la paix) de 1625 Grotius est considéré comme le fondateur du Droit International. Mais non seulement, il aura donné les bases de relation d’états à état mais encore sa théorie du droit s’applique autant aux souverains qu’aux sujets, autant sur la plan privé que sur la plan pénal.[9]

Sa doctrine juridique est fondée sur la propriété privée et sa défense, à savoir que tout un chacun peut avoir recours à la justice pour faire valoir son droit à ce qu’il possède et non sur ce qu’il devrait ou non posséder de par son mérite ou ses qualités. En cela, il reprend la doctrine de Francisco Suarez (1548-1617 voir Religion/Espagne) de l’école du droit naturel de Salamanque.

« La justice a à voir fondamentalement avec la possession ou la propriété et est déterminée par ce que l'un possède plutôt que parce qu'il devrait avoir ou mériterait d'avoir ».


Grotius défend une justice commutative et non une justice distributrice, selon la distinction faite entre ces deux formes de justices par Aristote. Si la seconde donne à chacun selon son mérite et donc

de façon inégale à chacun, la première distribue de façon égale à toute personne qu’elle soit ses mérites ; elle est égalitariste. Grotius n’a pas une conception idéale du droit basée sur de grands principes moraux. Certes, il reconnaît au droit sa valeur morale, mais celle-ci est rattachée à la personne. Le droit est en fait l’addition de l’ensemble des revendications individuelles.

Du certaine manière, Grotius n’accorde pas grand crédit au droit.  Il fait plus confiance aux lois que se donnent les hommes qu’en le droit naturel qui serait le juste ou/et simple exercice de l’homme en ses possibilités dans une conception ‘angélique’ de la nature humaine. Contrairement au droit divin naturel, ce n’est pas la volonté qui fonde le droit naturel mais la raison qui distingue le bien du mal. Il ne se fait pas comme l’on dit d’illusion sur la nature humaine bien trop souvent corrompue. Si l’homme est guidé par le souci de la préservation de son bien (sa vie, ses propriétés) et son besoin de vivre en société, qui l’oblige tout en défendant ses intérêts à ne pas vouloir s’accaparer le bien d’autrui. Ainsi intervient la nécessité d’instaurer une autorité civile souveraine. Par souveraine, Grotius entend une autorité qui ne doit être sous aucune influence et qu’il n’associe pas pour autant à un régime politique particulier, régime qui peut être celui d’une république, d’un monarchie ou despotique (développé dans Le Droit de La Guerre et de La Paix).


Au plan du droit international, Grotius a développé une doctrine qui va servir de fondement aux relations d’État à État, doctrine connue sous le simple nom de Grotian : Un État n’est considéré en soi mais comme appartenant à une communauté internationale régie par des normes qui ne sont pas liées au législateur de tel ou tel État. Contrairement à Richelieu qui lui a déclaré qu’en matière de politique le plus faible à toujours tort, Grotius contestait ce principe de la loi du plus fort. La Grotian Tradition s’oppose à la conception d’Hobbes qui rejette l’existence et la nécessité de valeurs, de lois et d’institutions communes à la société internationale en posant que la politique internationale est un état de guerre permanent (réel ou larvé), une anarchie dans laquelle la question social est négligeable[10] .

Néanmoins, Grotius considère que «  la guerre est non seulement compatible mais parfois imposée par les trois principaux types de droit - le droit de la nature, le droit des gens ou le droit international et le droit divin » ( https://plato.stanford.edu/ entries/grotius/) .

Et si certaines guerres sont menées, c’est bien par la volonté de Dieu. Elles sont menées pour défendre notre survie, notre bien et l’État. Elles peuvent être entreprises pour « des torts non encore commis, soit pour des torts déjà commis ». La liste des torts est fort longue qui inclut la défense de la chasteté. Il a écrit : « là où le règlement judiciaire échoue, la guerre commence ».

Les limites à la guerre que donne Grotius, fussent-elle justes, ont été contestées.

« Grotius fixe des limites, dont certaines sont controversées. Par exemple, il soutient qu'on n'a pas le droit de se défendre contre un agresseur « utile à beaucoup » (II.1.9.1). Ce principe s'applique aussi bien aux individus qu'aux États. Il s'ensuit donc que les individus et les États peuvent être obligés d'acquiescer lorsqu'ils sont attaqués par quelqu'un d'important pour la société, qu'il s'agisse de la société d'une seule nation ou de la société des nations ».

« On doit d’autant moins admettre, ce que certains individus s’imaginent, que dans la guerre tous les droits sont suspendus, [...]la guerre elle-même ne doit être entreprise qu’en vue d’obtenir justice, et [...] lorsqu’elle est engagée, elle ne doit être conduite que dans les termes du droit et de la bonne foi….

 «Qu’elles se taisent donc, les lois, au milieu des armes, mais seulement les lois civiles, celles qui concernent les tribunaux, celles qui ne sont propres que pour la paix, et non pas les autres qui sont perpétuelles et conviennent à tous les temps. Il a été, en effet, très bien dit par Dion de Pruse, qu’entre ennemis, les lois écrites, c’est-à-dire les lois civiles, n’ont aucun pouvoir; mais qu’il existe entre eux des lois non-écrites, savoir, celles que la nature prescrit, ou que le consentement des nations a établies. C’est ce que nous enseigne cette ancienne formule des Romains: ‘‘Je pense qu’on doit recouvrer ces choses par une guerre sans tache et juste.’’» (Grotius)


Héritage

Le philosophe Pierre Bayle (1647-1706)  le qualifia de « l'un des plus grands hommes d'Europe ». Leibniz a salué « l'incomparable Hugo Grotius ». Quant à Samuel Pufendorf, il  a émis des réserves sur sa doctrine ; Rousseau a écrit qu’il « ne ménageait pas ses efforts pour dépouiller le peuple de tous ses droits et en investir des rois » ; Voltaire le trouvait tout simplement ennuyeux.

Les contemporains sont partagés. Pour certains, dont le philosophe britannique Terence Irwin (The Development of Ethics, Vol.2), il se serait contenté pour sa morale de reprendre les conceptions de Thomas d’Aquin et Francisco Suarez. Pour d’autres, dont le professeur émérite à la Johns Hopkins University, Jerome B. Schneewind,   il aura eu l’originalité d’introduire la notion d’agonisme dans l’éthique, notion selon laquelle aucune connaissance métaphysique aucune conception philosophie du monde ne saurait soustraire l’homme de son besoin de conflits[11].

Grotius se sera situé à mi-chemin de la dure Realpolitik de Hobbes et de Machiavel et l’idéalisme kantien (à venir) fondé sur la croyance en une société future universelle.


Samuel von Pufendorf

Samuel von Pufendorf (1632-1694)[12], né à Dorfchemnitz dans la Saxe, est le fils d’un ministre luthérien. A 13 ans, il commence ses études à Grimma, près de Leipzig où il fait ses humanités (grec et latin), apprend la rhétorique et la théologie (luthérienne). En 1650, à 18 ans, il poursuit ses études à l’université de Leipzig où l’enseignement reste encore profondément ancré dans l’aristotélisme et la scolastique. Il suit les cours de mathématiques et de droit. Il passe l’année 1657 à l’université de Iéna où l’astronome et mathématicien Erhard Weigel, qui sera aussi le professeur de Leibniz (1646-1616), l’enseigne, l’oriente dans ses premières recherches, lui fait découvrir les travaux de Galilée et les théories des nouveaux philosophes, Descartes, Hobbes, et aussi de Grotius. L’année suivante, nanti de son diplôme, où il revient à Leipzig. Sur les conseils de son frère diplomate, il devient précepteur des enfants du représentant de Suède au Danemark.


En 1645, le Danemark a perdu la Guerre de Torstenson contre la Suède, alors grande puissance Européenne. Guerre qui n’est qu’un épisode d’une longue histoire de conflits territoriaux et douaniers et de rivalité maritime entre les deux pays qui avaient été réunis par le roi Érik 1er de Poméranie en 1396. Mais Frédéric III, roi du Danemark et de Norvège va s’engager dans un nouvel affrontement avec la Suède qui aura des conséquences catastrophiques pour le pays. En 1558, par le Traité de Roskilde, le Danemark perd 1/3 de son territoire dont la Scanie (extrémité sud de la Suède, voir Introduction Générale/ Événements Majeurs/ Guerres/Guerre Suède-Danemark).

Son maître est un temps emprisonné. Ces événements qui reflètent la période de troubles qui a opposé les puissances européennes tout au long de cette seconde moitié de siècle, comme la situation politique de l’Allemagne, plus que jamais morcelée après le Traité de Westphalie qui a marqué en 1648 le fin de la Guerre de Trente Ans, aura une profonde influence sur la pensée de Pudendorf. C’est d’ailleurs à cette période, qu’il publie en 1660 la première de ses œuvres majeures Deux livres sur les éléments de la jurisprudence universelle dans lesquels il expose de façon très rationnelle des définitions du droit et du pouvoir desquelles découlent des principes moraux en rapport avec l’action. Il pose là les fondements de ses conceptions en matière de droit, de morale et de sa philosophie politique (vie en société).


La même année, il enseigne à Leyde et se lie d’amitié avec le fils de Grotius, représentant de l’Électeur Palatin Charles 1er. Cela aura pour conséquence, sa nomination à l’Université d’Heidelberg (Palatinat) où il va enseigner la philologie et le Droit International.

En 1667, il publie sous anonymat De Statu Imperii Germanici (L'État Présent de L'Empire d'Allemagne) dans lequel il fait une analyse sévère de la situation du Saint Empire. L’année suivante, grâce à son frère qui est devenu un des grands diplomates européens, il est nommé à l’Université de Lund, fondée deux ans plus tôt, en Scanie, nouvellement récupérer par la Suède. Il enseigne à la faculté de droit les lois de la nature et des nations, et à la faculté de philosophie, les lois de l'éthique et de la politique. Il publie son œuvre maitresse, Du Droit De La Nature et Des Gens (De Jure Nature et Gentium (DJN) qui lui assurera une reconnaissance universitaire durable.


«Dans son ouvrage fondamental, Du droit de la nature et des gens (1672), reprenant et développant les idées de Grotius, il fonde le droit sur des bases rationnelles, un contrat social, et affirme que la paix est l'état naturel. Son Traité des devoirs de l'homme et du citoyen eut une grande influence sur Rousseau. » (Encyclopédie Larousse)

Contesté par le juriste Niklaus Beckmann et le théologien Josua Schwartz, l’ouvrage est condamné en Saxe. Pudendorf répond par P Schwedische Händel (Eris Scandica) qui entame ce qui va être en Allemagne un long débat entre les tenants de la jurisprudence naturelle séculière et les théologiens luthériens.

En 1673, il publie De officio hominis et civis prout ipsi praescribuntur lege naturali (les Deux Livres sur le Devoir de l'Homme et du Citoyen selon la Loi Naturelle), dans lequel il résume ce qu’il a exposé dans Du Droit De La Nature et Des Gens.


Le Danemark ayant fait une nouvelle incursion en Scanie, l’université restera fermée pour longtemps. En 1677, il s’installe à Stockhlm où il est nommé historiographe royal et en 1682, conseiller privé de la reine consort Edwige-Éléonore de Holstein-Gottorp, épouse de Charles IX Guillaume. Il écrit une Dissertation sur les alliances entre la Suède et la France (De occasionibus foederum inter Sueciam et Galliam) et commence un travail de recherche dans les archives pour écrire une histoire de la Suède.  Il se rend pour ses travaux à Berlin où il est présenté à Frédéric-Guillaume Ier, luthérien, Grand Électeur de Brandebourg et Duc de Prusse qui redressa le Brandebourg sorti sinistré de la Guerre de Trente Ans et le fera entrer dans la modernité.


En 1687, son frère Esaias doit quitter non seulement ses fonctions auprès de Charles XI mais également la Suède pour avoir adopté une position trop française alors que deux ans plus tôt, Louis XIV venait de révoquer l’Édit de Nantes, révocation préjudiciable aux réformés. Il sera condamné à mort par contumace deux ans plus tard en 1689. Par contre, Samuel écrit de habitus religionis christianae ad vitam civilem (L’Attitude de la Religion Chrétienne envers la Vie Civile), condamnant les dragonnades, forme de rétorsion sur les huguenots obligés à leur dépens et à leurs risques et périls (pillages, viols etc.) d’héberger la soldatesque française.

En 1688, il s'installe à Berlin où il devient un conseiller privé de Frédéric Ier Duc de Prusse et Prince-Électeur de Brandebourg sous le nom de Frédéric III de Brandebourg qui vient de succéder à son père Frédéric-Guillaume Ier de Brandebourg, mort en mai de la même année.  

En 1694, il revient à Stockholm pour la publication de son livre sur Charles Gustave. Victime d'une attaque, il doit retourner à Berlin où il meurt en octobre 1694. Le sermon est prononcé par Philipp Jakob Spener (1635-1705), fondateur du Piétisme (voir Spiritualité).


« La méthode de Pufendorf était laïque et antimétaphysique, évitant les appels religieux, le perfectionnisme aristotélicien et la téléologie, ainsi que leur fréquent mélange qui séduisait de nombreux penseurs allemands, catholiques comme protestants. Elle s'appuyait plutôt sur Bodin, Grotius, Hobbes et la tradition italienne de la raison d'État. De ce fait, Pufendorf est reconnu comme un volontariste en éthique, un théoricien de la souveraineté en politique et un réaliste en relations internationales. » (Michael Seidler Pufendorf's Moral and Political Philosophy in Standford Encyclopedya of Philosophy).


Le Juriste

Comme Hobbes, Pudendorf pensent que  les hommes sont par nature égaux. Et tout deux croient en la nécessité d’une autorité souveraine, monarchique chez l’Anglais, et  chez l’Allemand à décider par le peuple après qu’il se soit doter d’une jurisprudence. Tous les hommes sont égaux par nature mais encore éprouve le même besoin de sociabilité, de vivre avec son semblable entre autres pour sa sécurité et leur défense mutuelle, ce qu’il appelle « l’amitié générale ». Mais là où les deux philosophes s’opposent, c’est sur leur conception de la nature humaine. Pour Hobbes, l’état de nature d’où émergerait le droit naturel ne provoque, livré à lui-même que guerres et désordres. Pudendorf croit en une sociabilité naturelle de l’homme. Dieu a établi les lois naturelles en sa Sagesse et les lois divines en sa Bonté. Il croit en l’existence d’un ordre moral naturel et universel, en une justice immuable supérieure à la justice et aux lois que les hommes peuvent décider ; devançant en cela pour certains les actuels Droits de l’Homme.


« La loi naturelle est avec les lois divines une donnée première pour l'homme : produite par Dieu pour ses créatures, elle a la force de la droite raison, l'universalité de la règle connaturelle aux hommes, et possède une parfaite efficience ; enfin « par un effet admirable de la sagesse du Créateur, les lois naturelles se trouvent tellement proportionnées à la nature humaine que leur observation est toujours avantageuse ». Établies par le législateur pour une société donnée, sujettes à modifications, et inspirées d'abord par la considération de la nature humaine, les lois positives prolongent les effets de la loi naturelle ; elles doivent s'en inspirer et ne peuvent la contredire » (Encyclopédie Universalis)


Pudendorf va s’écarter des conceptions salamantines sur le droit naturel et instaurer un droit naturel protestant. Il fait de l’auteur de Prolégomènes 5-8 du Droit de la Guerre et de la Paix, Grotius, le fondateur de cette nouvelle conception. Comme lui dans un esprit pratique et une approche rationnelle, il va considérer le droit comme émanant des Écritures Saintes mais comme des cas précis particuliers desquels les solutions juridiques devront se mettre en place. Il s’écarte en cela des conceptions luthériennes encore attachées à un certain platonisme [13]et à l’autorité théologique ; Comme Grotius, Hobbes et un peu plus tardivement Christian Thomasius, il est de ces tenants « du droit naturel moderne comme typiquement « protestant ».

En raison de son rejet du rationalisme scolastique et de l'universalisme, et de son intérêt pour le particulier, le singulier et l'irrégulier (Seidler 2011), la discipline est également décrite avec justesse comme «individualiste». Et cette caractéristique le relie, à son tour, au « volontarisme » caractéristique du genre par opposition à la tendance généralement intellectualiste du droit naturel antique et médiéval…En somme, l'approche était laïque plutôt qu'athée...Autrement dit, il a privatisé (et dans une certaine mesure moralisé) la religion, il a démarqué la théologie de la philosophie » (Pufendorf's Moral and Political Philosophy, Stanford Encyclopedia of Philosophy Archive)


Le Politique

Pudendorf croit en cette universalité de la sociabilité de l’homme, pourtant il écrit : 

« L'état de nature est une condition de liberté, mais devait être inconfortable et dangereux. La nature elle-même veut qu'il y ait une certaine cognatio [parenté naturelle] entre les hommes leur enjoignant de ne pas se tuer, mais plutôt de s'entraider, mais cette cognatio a peu d'effet chez ceux qui vivent dans la liberté naturelle. Par conséquent, bien qu'un homme n'ait pas besoin de traiter son prochain comme son ennemi, il doit néanmoins le considérer comme un ami incertain ».


C’est cette incertitude, voire cette inquiétude éprouvée par les homme en état naturel guidés par leur passions et des buts déraisonnables qui implique la formation d'une société civile basée sur le contrat garantissant la sécurité de chacun. A la différence de Hobbes, ce contrat est à double volet. Le premier est celui de la création de l’État pour la gestion des rapports de l’ensemble de la population avec son souverain, garant du maintien des lois et de l’exercice des lois ; le second est celui qui régit les rapports entre les individus. A l’encontre du monarchisme de Hobbes, selon lequel le peuple cède ses droits au monarque,  Pudendorf comme Grotius prône un pouvoir autonome, suprême Le premier contrat écarte le souverain de tout arbitraire, de toute tentative absolutiste.

« L'accord de Pufendorf est réciproque. Le peuple s'engage à obéir au souverain et à coopérer avec lui à condition que le souverain prenne toutes dispositions pour la sécurité de l'État et sa propre sécurité. Le souverain exercera le pouvoir conformément aux conditions et contraintes du contrat » (Political Science https://www.politicalsciencenotes.com/ political-thinkers/samuel-pufendorf-bio-life-and-political-ideas/1115)

Cette conception que le souverain tire sa légitimité du peuple annonce la monarchie constitutionnelle et au-delà la démocratie républicaine. Il fait en quelque sorte du peuple la vraie autorité suprême. Ce qui de lui un des fondateurs de nos démocraties dans le cadre d’une pensée politique individualiste et détachée de toute référence à la religion dans l’établissement de ses lois positives. Il n’a jamais envisagé que le souverain, étant un homme lui aussi, pouvait avoir des vues « déraisonnables » et être oppressif.


Christian Tomasius

Christian Tomasius (ou Thomasius (1655-1728), né à Leipzig est le fils du philosophe Jakob Thomasius, qui dirigeait la Thomasschule, très vielle école de Leipzig fondée en 1212. a été le professeur de Leibniz. Après une première formation que lui donne son père, Christian fait des études de droit et de philosophie à l’université de sa ville natal puis à Frankfort/Oder. Il revient à Leipzig où soit il exerce la profession d’avocat (https://intelltheory.com/thomasius.shtml); soit  il enseigne le droit (https://fr.linkfang.org/wiki/Christian_Thomasius). Il se fait vite remarqué par ses positions novatrices en matière de droit et de théologie.

En 1687, son cours sur l’Homme de Cour  du philosophe jésuite moraliste, Baltasar Gracián (1601-1698, voir Littérature/Espagne), au lieu d’un cours sur Aristote, et de plus écrit en allemand, a été considéré comme une véritable provocation.

En 1688, il publie un mensuel Scherzhafte und ernsthafte, vernüftige und einfältige Gedanken über allerhand lustige und nutzliche Bücher und Fragen (Pensées plaisantes et sérieuses, saines d'esprit et simples d'esprit sur toutes sortes de livres et de questions amusants et utiles) (https://fr.linkfang.org/wiki/Christian_Thomasius) dans lequel il ridiculise la pédanterie des savants. Et dans la controverse les opposant à l'orthodoxie luthérienne, il prend le parti des piétistes dont il est proche. Il défendra également le libre mariage entre luthériens et calvinistes. Il sera contre la condamnation des athées mais pour leur expulsion du territoire. Il sera le premier à dénoncer les poursuites judiciaires contre les sorcières (De crimine magiae, 1705) et l'utilisation de la torture (De tortura, 1705).

 En 1690, en butte à des dénonciations, il est en passe d’être arrêté ; il s’enfuit à Berlin où Frédéric III, déjà (!) Duc de Prusse et Prince-Électeur de Brandebourg, lui offre sa protection, lui donne une rente de 500 thalers[14] et le charge de participer à la fondation de l'Université luthérienne de Halle qui, à son instigation, sera la première à délivrer les cours en allemand. Elle va devenir le centre de la théologie en Allemagne. Elle va  fusionner avec l’Université de Wittenberg fondée en 1502 qui, un temps fermée, avait subi tous les contrecoups des troubles provoqués par la Réforme pour avoir été la ville de Luther. D’abord second professeur, Tommasius en  deviendra premier professeur puis le recteur. Il aura atteint à une renommée européenne.

En 1691 paraissent les Einleitung zur Vernunftlehre (Introduction à la doctrine de la Raison), et en 1692, Einleitung in die Sittenlehre (Introduction à la Morale). En 1693, Historie der Weisheit und Torheit (Histoire de la sagesse et de la folie, 1693).


Dans les traces de son père, de Grotius et de Pudendorf, Tomasius s’est consacré à l’étude du droit naturel et comme eux indépendamment de la théologie. Comme Purdendorf, il s’est opposait à l’orthodoxie luthérienne qui subordonne la jurisprudence à la Bible, et aussi au droit divin. Il a voulu mettre de côtés nombres de préceptes qui n’étaient que la survivance d’une tradition sans fondement rationnel. Il a été parmi l’un des premiers à souligner plus fortement que ses prédécesseurs, la distinction entre la morale et la loi (Kant suivra sa trace) et a soutenu que le respect de la loi devait être assuré par l'État.


Son œuvre principale Fundamenta iuris naturae et gentium (Les fondements du droit de la nature et des gens) paraît en 1705 et en 1711, paraît Weitere Erläuterungen der neueren Wissenschaft anderer Gedanken kennen zu lernen (Explications supplémentaires de la science moderne de l'apprentissage d'autres pensées)

« Il s'est écarté du programme scolaire traditionnel des institutions médiévales, a rendu la philosophie indépendante de la théologie et a enseigné en allemand vernaculaire plutôt qu'en latin coutumier, influençant ainsi Halle à devenir au XVIIIe siècle le centre principal de la nouvelle pensée culturelle en Allemagne protestante. » (Encyclopædia Britannica).


Notes

 [1] Maryvonne Longeart , La Justice et le droit, le Droit Naturel : http://www.acgrenoble.fr/PhiloSophie/logphil/notions/justice/esp_prof/synthese/droitnat.htmhttp://www.acgrenoble.fr/PhiloSophie/logphil/notions/justice/esp_prof/synthese/droitnat.htm

[2] Voir Renaissance Vol 1/Humanistes/ R. Lulle et la Renaissance.

[3]La pensée centrale de Telesio est de « rejeter la théorie aristotélicienne de la forme et de la substance* et tout principe transcendant au nom d'un naturalisme immanentiste fondé sur le double principe matériel et antithétique du chaud et du froid. À la hiérarchie ontologique d’Aristote, il substitue une conception continuiste des phénomènes de la nature, dont la différence et le développement ne sont que l'effet des divers degrés de chaud et de froid, conception qui n'introduit aucune distinction qualitative entre l'homme et l'animal. » (Encyclopædia Universalis). 
* Cette théorie fondée par Aristote de la forme-substance connue sous le nom d’hylémorphisme (hylé=matière, morphé=forme) sera un des piliers de la réflexion scolastique (voir Bas Moyen-Âge/XIII
ème s./Scolastique)

Telesion, docteur en théologie en 1535, enseigna à Rome. Homme humble dont la vie fut ponctuée d’épreuves, refusant les honneurs et ruiné pendant le sac de Rome, ne survivra pas à la mort de sa femme et de ses fils. Il n’en connut pas moins une grande renommée et son œuvre majeure De natura rerum iuxta propria principia fut célébrée dans les grandes citées de la péninsule.

[4] Quoique l'aristotélicien Thomas d'Aquin avait déjà défendu une philosophie de la nature et une noétique des sens. Thomas part toujours du niveau le plus bas, de la chose créée, de l'homme tel qu'il est, de ce qui est, manifesté, sensible, de "l'intuition sensible d'existants réels" (André Hayen) pour progressivement en cela, "saisir" Dieu en sa création. "Il découvre le Créateur à la racine, à l'origine de l'être fini ; dans sa « présence substantielle » aux substances qui nous entourent, il découvre l'Acte pur d'exister qui tient les choses dans l'être(André Hayen, Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 51, n°30, 1953. pp. 233-294.doi 10.3406/phlou.1953.4441).

[5] C'est de là, selon E. Bloch, l'origine du "roi soleil". Une autre source donne comme origine le Carrousel (char du soleil) de 1662 aux Tuileries pour lequel Louis XIV prit pour emblème le soleil. C'est son fondeur qui pour ses boutons d'habits avait choisi pour motif le soleil. D'autre sources donnent, le solaire Apollon sous les traits duquel le roi se représentait. Pour le ballet de nuit de 1662, il se présenta en habit d'or.

[6] Descartes reviendra à la fin de sa vie sur le bien-fondé de son cogito.

[7] Socinisme : Courant de pensée à l’origine duquel se trouve Lelio Sozzini (1525-1562) et son neveu Fausro Socin (1539-1604). Courant de pensée qui allie l’unitarisme ou antitrinitarisme (rejet des trois hypostases divines (père, fils et Saint Esprit) et à un esprit libéral dans une réinterprétation de la doctrine chrétienne.

[8] Jonas Hambræus, né en Suède en 1588 et mort à Paris en 1671/72 fut un éminent orientaliste qui enseigna l’hébreu, le syriaque, l’arabe, mais aussi le latin, le grec, l’allemand et le français. Il a été nommé professeur extraordinaire du roi es langues hébraïque, syriaque et au Collège de France par lettres patentes de Louis XIII.

[9] Dans son Tractatus de legibus ac Deo legislatore (Traité des Lois et de Dieu le Législateur de 1612 et dans Defensio fidei catholicae de 1613, Francisco Suárez s’attache à particulièrement traité des rapports du droit naturel et du droit international devançant en cela Hugo Grotius (1583-1645) qui, considéré comme le fondateur du droit international, lui est redevable de plusieurs de ses idées de base. Certaines sources considèrent que c’est Francisco Vitoria (1486-1546) dans De potestate civili (1528) qui a établi les bases théoriques du droit international moderne, tout comme il fut dans son De Jure Belli de 1539 un des premiers à affirmer que la différence de religion ne peut être une cause de juste guerre. Il fut avec Suárez et par la suite Grotius, le premier a aborder la question qui va devenir essentielle avec la conquête du Nouveau-Monde de la Guerre Juste et de la Guerre Sainte.

[10] Martin Whigt (†1772), spécialiste britannique des grands questions internationales in Western Values in International Relations, cité par A. Claire Cutler The ‘Grotain tradition’ in international relations : https://www.cambridge.org/core/journals/review-of-international-studies/article/abs/grotain-tradition-in-international-relations/

[11] « Forme de conflit, humain ou animal, où un groupe d'individus cherche à obtenir une position dominante mais en reconnaissant l'existence de l'autre. Il se distingue donc de l'antagonisme par sa volonté de ne pas exclure l'adversaire. »

[12] Socle de la biographie Michael Seidler Pufendorf's Moral and Political Philosophy, Stanford Encyclopedia of Philosophy Archive.

[13] Dans les Lois, Platon apporte de fortes nuances quant à l’origine divine de la loi : « Platon se situe donc à l'endroit où légitimation et délégitimation des lois entrent en conflit. Il trouve dans la société un traditionalisme pieux pour lequel les lois ont été données par les dieux. Mais Platon trouve aussi dans sa société une pensée critique qui ne recule devant rien et qui sait en particulier comment certains hommes puissants réussissent à parvenir à leurs fins (qui peuvent être bonnes ou mauvaises) en se réclamant des dieux et en tablant à fond sur le succès que peuvent avoir auprès des hommes des mensonges bien façonnés. » (Despland, M. (1983). Légitimation et délégitimation de la loi. Réflexions à partir de Platon, Calvin et Hegel. Laval théologique et philosophique, 39(1), 55–67.https://doi.org/10.7202/400005ar)

[14] 1 thaler pèse alors un peu moins de 26g d’argent, équivalent du florin (guildengros) danois. L’écu blanc français (d’argent) est de 29g et vaut 6 livres tournois. La piastre ottoman pèse 20gr d’argent.



LA PHILOSOPHIE NATURELLE


Introduction

Le Rapport à La Nature  - La Philosophie de La Nature


Le Rapport à la Nature

La philosophie de la nature ou philosophie naturelle (philosophia naturalis), concerne non pas précisément le domaine de la philosophie en tant que réflexion générale sur ce tout ce qui touche à la nature humaine mais concerne l'étude de la nature, du monde physique. Si avant le XVIIème siècle, elle conservait encore des liens étroits avec la métaphysique,

- le procès de Galilée en 1633, au cours duquel bien que condamné, l’astronome italien prononça son fameux : « Et pourtant, elle tourne. »,

- le Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences de R. Descartes en 1637,

- et le traité d'Isaac Newton de 1687, Principes Mathématiques De La Philosophie Naturelle dans lequel le scientifique « applique « les lois mathématiques à l'étude des phénomènes naturels » (J-C-F Hœefer) et expose la loi de la gravitation, sont les trois grands moments de cette révolution qui a définitivement engagée la philosophie naturelle sur une voie qui lui devient propre, celui de la science, terme qui sera désormais appliqué à toute forme d’investigation de la nature usant de l’observation, de la mesure, de la quantification et de l’expérimentation.

La recherche de la connaissance (étymologiquement la science) doit se faire sur des bases rationnelle et empirique. Elle s’applique donc aux mathématiques, à la physique et chimie, à l’astronomie, la botanique, l’optique et la musique qui, en tant que science mathématique, était partie intégrante de quatre des sept arts libéraux médiévaux, le quadrivium : arithmétique, géométrie, astronomie et musique.


Il convient généralement de considérer que le ‘sentiment de la nature’ n’aurait le privilège que des romantiques. Sainte-Beuve veut que ce soit plutôt J.J. Rousseau qui nous ait fait découvrir ce sentiment-là. Comme il convient de considérer que la nature approchée au XVIIème siècle est une nature que l’on doit dominer, celle uniquement des savants-philosophes. La littérature nous donnera à approcher une nature plus… naturelle, celle des paysages de bois, d’eaux vives et de forêts, une nature qui offre comme l’écrira Madame de Scudéry « la beauté des lointains ».

« La société française n’est pas du tout enfermée dans les salons de Paris. Elle trouve son expression la plus séduisante peut-être dans ces belles demeures en province dressées au milieu de vastes parcs, dans un cadre presque toujours admirablement choisis d’eaux vives et de forêts. A un degré moins élevé, les écrivains habitent volontiers dans la banlieue de Paris parmi les jardins…Les Parisiens de toutes les classes s’en vont volontiers en excursions à Saint-Cloud ou parmi les vignes de Suresnes. Les habitués de Rambouillet poussaient assez loin leurs promenades en Île-de-France ». (Antoine Adam Le sentiment de la nature au XVIIe siècle en France dans la littérature et dans les arts   Cahiers de l'AIEF Année 1954 n°6 pp. 1-15)


Le jardinier ,dont le plus célèbre de l’époque reste encore Le Nôtre, se place entre le littérateur et le philosophe. Le jardinier-paysagiste crée un espace de verdure qui tend à imiter la nature tout en l’idéalisant. « Il crée un lieu dont la beauté se doit d’être naturelle et distincte de la nature ». Le Français sera dans l’ordonnancement, l’Anglais dans la fausse exubérance d’une nature d’autant domestiquée qu’elle paraît sauvage. Et de même, le paysage du peintre, en ce siècle où ce thème atteint son acmé, sera un paysage naturel qui sous le pinceau classique ou baroque sera sous-tendu de principes hérités de la Renaissance, l’harmonie formelle et tonale devant répondre à la perspective géométrique, que la ligne soit droite ou courbe, mais aussi à la perspective atmosphérique dont Vinci fut un des initiateur avec le sfumato. Paysage peint en atelier que l’esprit invente plus qu’il ne reproduit.

La nature du philosophe-scientifique est toute autre. C’est une nature sans âme, un grand laboratoire autant qu’un grand spectacle qu’il ne faut ni juger en moraliste, ni apprécier en poète mais étudier.


La Philosophie de la Nature

Les scientifiques du XVIIème siècle, sont souvent tout autant philosophes tels Descartes, Hobbes, Pascal, Leibniz. Ces savants- philosophes ont fondé la science moderne, la science du quantifiable et du mesurable. Ils tournent la page à une science millénaire dont les méthodes d’approche du réel n’excluaient pas l’intervention de considérations intellectuelles, voire de conceptions théologiques, la prise en compte de forces subtiles voire fluidiques, l’ensemble pris dans une vision théocentrique de l’univers. Les Arts Sacrés, encore vivaces au siècle de la Renaissance, tels l’astrologie, l’alchimie, l’hermétisme, l’holisme, seront remisés dans les placards de l’histoire, bien que Isaac Newton et Robert Boyle, à l’instar de George Starkey consacreront une part non négligeable de leurs recherches à l’art du feu. L’heure, néanmoins, est à l’observation et à l’expérimentation.   Tycho Brahe (1546 – 1601) et Galilée (1564 -1642) ont ouvert la voie par la science  par excellence de l’observation, l’astronomie.


Révolution terrestre, Révolution humaine

La grande révolution qui bouleversera les mentalités, et tous les domaines de la pensée et de la science fut provoquée par Nicolas Copernic (1473-1543) qui renversa l’ordre du monde, l’ordre des choses : La terre tourne autour du soleil et non l’inverse. La terre n’est pas immobile, ni les autres planètes du système solaire qui tournent toutes autour de leur même étoile. Passage irréversible du géocentrisme à l’héliocentrisme. Mais son système reste encore une spéculation, une approche intellectuelle basée en bonne partie sur la contestations des conceptions et d’Euxode contemporain de Platon, et de Ptolémée contemporain de Marc Aurèle, car ses observations desquelles il peut tirer ses calculs sont difficiles par manque d’ instruments nécessaires à une vision claire et plus rapprochée du système solaire. C’est le Pisan Galilée (1564-1642) qui, reprenant la thèse de Copernic, démontrera le bien-fondé de la théorie copernicienne par une observation du ciel beaucoup plus nette et rapprochée grâce à son invention de la lunette télescopique et ses expériences parallèles sur le mouvement des solides.


La découverte de la gravité par Isaac Newton (1643-1727) est tout aussi fondamentale sur le savoir moderne de notre univers. Bien d’autres découvertes feront que c’est à partir du XVIIème siècle que la science deviendra ce que l’on entend de nos jours communément par science, et ce que l’on entend par Méthode Scientifique, à savoir rationnelle, s’en tenant dans ses investigations au domaine du tangible, du mesurable et du quantifiable, énonçant ses découvertes à partir d’abord de l’expérience et de son observation puis de la répétition de l’expérience en expérimentations. En 1660, est fondée à Londres la Royal Society. En 1666, c’est la France qui crée sous l’impulsion de Colbert l’Académie Royale des Sciences.

De grands noms vont ainsi marquer l’histoire des sciences et de la nature au XVIIème siècle. L’Allemand Johannes Kepler (1571-1630) qui s’appuya sur les observations du Danois Tycho Brahe (1546 –1601) va mettre en évidence le parcours elliptique et non circulaire des planètes.


La Méthode Expérimentale.

Le XVIIème siècle est le siècle de la mise en pratique de la méthode expérimentale.

« À partir de la Renaissance, la logique connaît une longue période de relative torpeur. L'humaniste naissant s'oppose à tout ce qui rappelle l'enseignement scolastique et l’autorité d'Aristote. L'intérêt se déplace de la logique vers l'art de la dialectique et la recherche d'une méthode. Ces deux traits se remarquent dans le premier ouvrage de logique écrit en français, la Dialectique (1555) de Pierre de la Ramée (Ramus), qui avait commencé sa carrière par de violentes attaques contre Aristote. Les modifications qu'il apporte à la syllogistique sont assez anodines, mais les modi ramistorum ont été célèbres et ont rivalisé pendant un temps avec ceux d'Aristote. Succédant à l'humanisme de la Renaissance, l'avènement de la physique moderne, qui demande son organon[1] à la mathématique et non plus à la logique, ajoute au discrédit où celle-ci est tombée. Ce que veulent maintenant les philosophes, c'est une méthode pour connaître la vérité des choses, et non pour assurer seulement la cohérence du discours ». (Encyclopédie Universalis/ Ère dite de la Logique dite Classique)

« Les savants font de l’observation de la nature, de l’examen des faits et de la multiplication des expériences les fondements des connaissances. Des observations répétées et la formulation d’hypothèses permettent d’élaborer des lois et des théories »


Cette méthode s’étend à tous les champs de la science. Ainsi, un attention particulière est portée à l’invention de nouveaux instruments d’observation et au perfectionnement de ceux déjà existants. Il s’agit d’observer, de mesurer, de quantifier le mieux possible. Galilée améliore la lunette télescopique ; Isaac Newton met au point le premier télescope comportant des miroirs afin de capter la lumière. Le microscope permet l’observation des micro-organismes et des bactéries.


La Médecine

Le Médecin de Molière

Au XVIIème siècle, pour la médecine les maladies sont provoquées par des déséquilibres des humeurs selon la théorie d’Hippocrate et de Galien : le corps humain est composé d’air, de feu, d’eau et de terre auxquels correspondent quatre différentes qualités, le chaud, le froid, le sec et l’humide. On est en bonne santé quand tous ces éléments sont en harmonie.

  • « Le Feu, sec et chaud, est donné par la bile jaune secrétée par le foi.
  • L'Air, chaud et humide, est transmis par le sang.
  • L'Eau, humide et froide, correspond à la lymphe ou phlegme   et se trouve en lieu avec le cerveau.
  • Les vertus de la Terre, froide et sèche, sont transmises par la  bile noire ou atrabile, née de la rate.


La santé du corps et de l'âme dépend de l'équilibre de ces Humeurs. Leur circulation dans l'organisme est en lien étroit avec l'univers, et par conséquent avec les saisons. L'être humain est au centre d'un grand mouvement de correspondances cosmiques ».

L’humeur qui prédomine détermine le caractère de la personne lymphatique, sanguin, bileux, mélancolique. Les traitements outre plantes et onguents sont la diététique (souvent la diète), les saignées, les clystères (lavements) et les purges. Les étudiants en médecine étudient l’anatomie et la physiologie.

Les découvertes dans le domaine médical sont importantes au XVIIème siècle, notamment la circulation sanguine par William Harvey (1578-1657).


La Peste

La peste continue à faire ses ravages tout au long du siècle. Pas une année où une ville ou une région d’Europe qui ne soit touchée. Entre autres, Nantes en 1602 et 1604, Londres en 1604, Toulouse en 1607, Naples (3/4 de la Population ravagée) en 1626, l’Italie du Nord en 1630, Newcastle en 1636, Gênes, Rome, Naples en 1656 ; la Grande Peste de Londres en 1665 fit entre 75000 et 100000 morts.


Notes
 
[1] Organon signifie étymologiquement outil instrument mais désigne en philosophie la logique, considérée comme part entière de la philosophie ou un outil de raisonnement selon les différentes écoles antiques. Le terme a été donné comme titre à un corpus d’Aristote relatif à la logique, chaque compilateur variant sur son contenu.




Les Philosophes de La Nature

Les Astronomes - Les Mathématiciens


Les Astronomes

Galileo Galiléi

Galileo Galiléi (1564-1642), né à Pise et mort à Arcetri au sud de Florence. Sa famille, de petite noblesse, a exercé son commerce dans sa ville natale avant qu’elle ne revienne en 1579 à Florence d’où elle est originaire.

Après avoir longtemps tâtonné dans ses études (médecine, philosophie), il se passionne pour l’astronomie et adhère à la théorie de Copernic. Il entre à L’Académie de Florence[1] où il présente un exposer sur l’Enfer de Dante. En 1589, grâce à la protection du Grand-Duc de Toscane, Ferdinand 1er de Médicis, il obtient une chaire de mathématique à l’université de Pise. A partir de  1592, il va enseigner pendant 18 ans à l’université de Padoue.

Il poursuit différentes recherches (pompe à eau, thermomètre). En 1608, l'opticien hollandais Hans Lippershey invente une longue-vue. Il en fait une lunette astronomique et ne cessera de l’améliorer jusqu’à grossir 30 fois.


« Il découvre la nature de la Voie lactée, dénombre les étoiles de la constellation d'Orion et constate que certaines étoiles visibles à l'œil nu sont en fait des amas d'étoiles… ainsi que les quatre satellites de Jupiter ». (Wikipédia). Découvertes exposées en 1610 dans Sidereus Nuncius. La même année, il découvre les anneaux de Saturne. Et la même année que Kepler publie Narratio, dans lequel il fait part de ses observations (avec une lunette certainement empruntée mais pas à Galilée) des satellites  (en latin gardes du corps) de Jupiter.

Toujours en 1610, Galilée découvre les phases de Vénus ; ce qui confirme pour lui la thèse héliocentrique de Copernic. Les tenants du géocentrisme montent une cabale virulente contre lui. Il défend sa position dans une lettre adressée à Christine de Lorraine, petite-fille d’Henri II par sa mère, fille du Duc de Lorraine et épouse de Ferdinand 1er de Médicis, Grand-Duc de Toscane. Il sépare clairement les compétences et domaines de la théologie et ceux de la science. En 1616, le pape Paul V sur instigation de l’Inquisition oblige Galilée et les partisans de l’héliocentrisme à ne présenter ses idées que comme des hypothèses car elles sont contraires aux Saintes Écritures.


En 1633, alors âgé de 69 ans , son livre Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo (Dialogue sur les deux grands systèmes du monde), écrit en 1624 à la demande du pape Urbain VIII, édité en Hollande,  est taxé d’hérésie et mis à l’Index. Rien n’atteste du fameux « Et pourtant, elle tourne. » Galilée doit abjuré. Il est assigné à résidence chez lui à Florence où il est entouré de ses élèves dont Evangelista Torricelli (†1647), inventeur du baromètre.

En 1638, il énonce une première loi sur l’oscillation du pendule : « la période d'un pendule ne dépend pas de sa masse mais de sa longueur et il énonce la loi sur les périodes : les carrés des périodes d’oscillations sont proportionnels aux longueurs des pendules » (Evelyne Bardin Les Discours de Galilée: la chute des graves Cours Université de Nantes.)

Huygens perfectionnera sa découverte. Son dernier ouvrage qui paraît en 1638, Discours sur deux sciences nouvelles, est consacré à la physique mathématique. « On y trouve, en particulier, la loi de la chute des corps. Le Discours constitue une œuvre fondatrice de la science moderne dans le cadre de la révolution scientifique du XVIIIème siècle ». (Encyclopédie Larousse

Aveugle dans les dernières années de sa vie, Galileo Galilei   meurt à 77 ans. Il est enterré dans le caveau familial de la Basilique Santa Croce.


François d'Aguillon

François d’Anguillon (1567-1617), né à Bruxelles et mort à Tournai, jésuite d’origine espagnole, était le fils d’un aristocrate natif de Salamanque, Pedro d’Aguillòn qui fut secrétaire de Phillipe II à Anvers. Sa mère était flamande, native de Bruxelles.

François fit ses études secondaire à Paris au célèbre Collège de Clermont et ses études universitaires à Douai qui ne deviendra française qu’en 1667 (Guerre des Flandres). Il entre dans l’Ordre des Jésuites à 19 ans tout en poursuivant ses études de mathématiques et de théologie.


Mathématicien et physicien, il enseignera la géométrie mais aussi la théologie, la logique et la syntaxe à l’université de Bologne. Il fut surtout un maître de l’optique, science considérée à l’époque comme une sous-catégorie de la géométrie et sur laquelle il rédigea Opticorum libri sex philosophis iuxta ac mathematicis utiles comprenant six ouvrages distincts qui ont commencé à être publiés en 1613. Ils traient chacun d’un sujet différent, la physiologie de l'œil, la vision avec deux yeux, les projections optiques… Il est l’inventeur de la projection stéréographique qui consiste à représenter une sphère sur un plan (équatorial par exemple) en la privant du point de projection (pôle nord par exemple). En fait, c’est l’astronome et mathématicien Hipparque qui est à l’origine des projections stéréographiques polaires et équatoriales.


« L'origine des projections stéréographiques polaires et équatoriales remonte à Hipparque (mort en 125 av. J.-C.). La projection équatoriale est devenue un outil essentiel en astronomie et, du IIe au milieu du XVIIe siècle, elle a permis le développement de l'astrolabe comme outil de navigation et est ensuite devenue importante dans la cartographie. » (Richard J. Howarth, professeur de géologie et mathématique History of the stereographic projection and its early use in geology, article in revue scientifique Terra Nova 1996)

« Malheureusement pour Aguilon, le livre est surtout connu pour la page de titre gravée et les six grandes coiffes gravées, conçues non pas par Aguilon, mais par Peter Paul Rubens. » (https://www.historyofinformation.com/detail.php?id=3168)

« Comme architecte, il collabore aux projets des églises jésuites de Tournai et Mons. Il est le maître d'œuvre [conçoit les plans] de la plus belle [ et de la plus grande de Flandre] église jésuite de style baroque aux Pays-Bas [Espagnol], l'église de la maison professe des jésuites (maintenant église Saint-Charles-Borromée) [à Anvers commencée en 1615] dont l'achèvement [en 1621], après sa mort, est confié à Pierre Huyssens, un frère jésuite et architecte de profession, et la décoration intérieure à Pierre-Paul Rubens.) (Wikipédia)


Johannes Kepler

Johannes Kepler (ou Keppler 1571-1630), né à Weil dans le  Wurtemberg et mort à Ratisbonne, est issu d’une famille qui est tombée dans la pauvreté pendant le Réforme. Son père, toujours absent  était mercenaire dans l'armée de  Frédéric Ier , duc luthérien du Wurtemberg. A trois ans, il attrape la variole ; ce qui affaiblira définitivement sa vue et le rend polyope ( qui voit plusieurs images). Outre qu’il ait été toujours était chétif, il fut toute sa vie hypocondriaque. Son jeune frère était épileptique.

Grâce à une bourse, il peut faire des études à l’université de Tübingen où il découvre la théorie héliocentrique de Copernic ; théorie qu’il soutiendra contre celle de Ptolémée dans Prodomus… mysterium cosmographicum, publié en 1596.


En 1594, il est professeur de mathématiques à Graz. Il se marie en 1697 avec Barbara Müller, qui, âgée de 23 ans, était déjà deux fois veuve. Elle s’avèrera d’un caractère aussi insupportable que celui de la mère de Kepler qu’il qualifiait lui-même de « petite, maigre, sinistre et querelleuse », alors qu’il reprochait à sa femme d’être « grasse et simple d’esprit ».

Après avoir envoyé à Tycho Brahe un article dans lequel il expose sa conception du cosmos « selon laquelle le cosmos était constitué de cinq polyèdres réguliers, enfermés dans une sphère, avec une planète entre chaque paire », ce dernier l’invite à rejoindre son équipe de recherche. Tycho Brahe (Voir Renaissance/Introduction Générales/Inventions) est un aristocrate danois, mathématicien de l’empereur Rodolphe II qui a sa cour à Prague. Brahe qui observe le ciel depuis 30 ans a inscrit dans ses registres toutes ses mesures des positions des planètes. Sur l’ile de Wen, il a fait construire l’observatoire le plus moderne de son temps. Il a développé une théorie qui est une combinaison entre l’ancien géocentrisme et le nouvel héliocentrisme. Pour lui, la terre reste le centre de l’univers et le soleil tourne autour d’elle, mais les autres planètes de notre système tourne autour du soleil. En 1601, Brahe meurt et Kepler prend sa place au poste de mathématicien de l’empereur.

 

Les observations astronomiques de Kepler vont lui permettre de faire une découverte fondamentale pour l’astronomie. Ce qui avait tant fait problème à Copernic pour donner une réelle cohésion à sa théorie, Kepler va y répondre en mettant en évidence le parcours elliptique et non circulaire des planètes. Ce que n’admettra pas Galilée. C’est la première de ses trois lois dites Lois de Kepler, qu’il exposera avec la deuxième en 1609 dans Astronomia nova. Kepler s’est servi des registres de Brahe. Ces lois rendent cohérentes les observations et les positions des planètes notées dans les registres par Brahe qui avait cru jusqu’à sa mort à leur trajectoire circulaire. Kepler s’est servi aussi de la physique en ce sens qu’il a considéré que le soleil ne pouvait qu’exercer une force sur les planètes. Il est en cela le premier astrophysicien.


« La première énonce que chaque planète décrit dans le sens direct une ellipse dont le Soleil occupe un des foyers ; la seconde, que les aires décrites par le rayon vecteur allant du centre de la planète au centre du Soleil sont proportionnelles aux temps employés à les décrire. Kepler s'efforce ensuite de démontrer l'existence d'un rapport harmonique (au sens musical du terme) entre la plus grande et la plus petite vitesse des planètes. Il découvre ainsi la troisième loi fondamentale du mouvement des planètes, qu'il publie en 1619 dans son Harmonices mundi : les carrés des périodes de révolution des planètes sont proportionnels aux cubes des grands axes de leurs orbites. » (Encyclopédie Larousse)

Dans le domaine de l’optique, ses recherches sur la réfraction atmosphérique de la lumière, lui permettre d’être le premier à « expliquer avec précision comment la lumière se comporte dans l'œil, comment les lunettes améliorent la vision et ce qui arrive à la lumière dans un télescope. » ( Encyclopædia Btrttanica)

En 1620, il défend sa mère accusée de sorcellerie. Dans les dernières années de sa vie, en 1627, il publie Tabulae rudolphinae (Tables rudolphines) dans lequel il présente une table des positions des planètes jusqu’alors jamais égalée dans sa précision. Lorsqu’il meurt, démuni, en 1630, il laisse un roman de science-fiction Somnium seu astronomia lunari, sur le thème du voyage vers la Lune, issu d’un rêve de jeunesse.


Il a enfin accordé une attention majeure à l’optique en synthétisant en 1604 les principes fondamentaux de l’optique moderne comme la nature de la lumière, la chambre obscure, les miroirs (plans et courbes), les lentilles ou la réfraction.

« Il a découvert les relations mathématiques (dites Lois de Kepler) qui régissent les mouvements des planètes sur leur orbite. Ces relations sont fondamentales car elles furent plus tard exploitées par Isaac Newton pour élaborer la théorie de la gravitation universelle. Il faut toutefois noter que bien qu'il ait vu juste quant à la forme des orbites planétaires, Kepler expliquait les mouvements des planètes non pas par la gravité mais par le magnétisme. » 


William Harvey

William Harvey (1578-1657), né à Folkestone (Kent) dans une famille de paysans aisés. Après des études à l’École Royal de Canterbury, il entre à Gonville and Caius College, l’une des 31 universités de Cambridge.

A 20 ans, il va étudier pendant cinq ans l’anatomie et la physiologie à l’Université de Padoue. Son professeur, Fabrizi d'Acquapendente découvre en 1603 le rôle des valvules dans le cœur. Découverte déterminante pour la médecine mais aussi pour Harvey qui va orienter ses recherches. Il revient la même année à Londres, obtient sa licence et se marie .

Il va exercer à l’Hôpital St Barthélémy à partir de 1609 et jusqu’en 1643. En 1616, il entre à le Royal College of Physicians (Académie Royale de Médecine) fondé en 1518. Lors de la Première Guerre Civile (1642-46), sa maison est pillée et ses manuscrits perdus. Il se retire à Oxford où il est nommé directeur du Merton Collège un des collèges de l’université.


Avant la découverte de son professeur Fabrizi d'Acquapendente, l’université de Padoue pouvait déjà s’enorgueillir des découvertes médicales, telles celle de Matteo Realdo Colombo (1510-1559) « sur la circulation pulmonaire, le rôle de la plèvre et la circulation du sang veineux du ventricule droit au poumon par l’artère pulmonaire et son retour au ventricule gauche par les veines pulmonaires » « Il a pressenti, en outre, la grande circulation, et décrit les systoles et les diastoles, mais il persiste à attribuer au foie le rôle du cœur. Il décrit la petite circulation en même temps que Michel Servet [voir T2V1 Réforme radicale], qu'il n'a pourtant pas lu » (Encyclopédie Universalis) . Colombo reste pourtant plus célèbre pour avoir pratiqué l’autopsie de Ignace de Loyola que pour ses travaux sur le thorax dont il s’était fait une spécialité.  Son élève Andrea Cesalpino ( 1519-1603) sera le premier à employer le terme de circulation.

En 1628, Harvey publie Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus.


« Il démontre dans cet ouvrage la communication entre les différentes parties de l'appareil circulatoire, le rôle primordial du cœur et réfute les vieilles conceptions sur la fonction du foie. Il décrit la musculature du cœur et explique son fonctionnement comme celui d'une pompe aspirante et foulante : le sang est propulsé dans les artères, tandis que les veines le ramènent. Il montre le caractère incessant de la circulation au cœur et met en évidence le rôle des valvules [et montre aussi que le volume du sang est constant]. Cependant, s'il a pressenti l'existence de relations entre les veines et les artères, la découverte des capillaires sera faite en 1661 par Malpigi » (Encyclopédia Universalis).


Isaac Beeckman

Isaac Beeckman (1588-1637), né à Middelbourg , capitale de la Zélande, d’un père maitre couvreur et d’une mère anglais, puritains réfugiés.

Très jeune, Isaac manifeste des dispositions pour l’écriture. A 20 ans, il entreprend des études de philosophie et de linguistique à Leyde ; il étudie l’hébreu et les sciences.

Son père espère toujours qu’il reprendra l’entreprise familiale. Mais après avoir travaillé un temps auprès du père, le fils s’en va étudier à l’académie protestante de Saumur dirigée par l’érudit humaniste polyglotte Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623). De retour à Leyde en 1615, il assiste l’astronome Philippe van Lansberge dans ses travaux d’astronomie et de mathématique. Il se marie.


En 1618, il obtient son diplôme de médecin à Caen. Il revient aux Pays-Bas, s’installe à Breda où il rencontre Descartes de 8 ans plus jeune que lui et auprès de qui il joue en quelque sorte le rôle de mentor, le poussant à se mettre sérieusement au travail, l’incitant à poursuivre ses recherches scientifiques ; ce dont Descartes lui en sera maintes fois reconnaissant. Une correspondance régulière entre eux va s’établir dès le retour l’année suivante de Beeckman à Middelbourg. Là, il  abandonne la médecine, apprend le chant.

En 1625, il devient co-recteur de l'école érasmienne de Leyde dont l’enseignement comme toutes les écoles érasmiennes, qui sont ouvertes par des protestants, est fondé sur la connaissance du latin, « sur la lecture des Classiques et de quelques auteurs médiévaux. Les élèves apprenant les principes de l'Ars Dictaminis[2], pour apprendre à écrire des lettres officielles ». Il a en charge l’organisation des programmes.

En 1627, il est nommé recteur de la nouvelle école érasmienne de Dordrecht. En 1628 débute sa brouille avec Descartes qui lui reproche de lui avoir ‘piqué’ les idées de son Compendium musicae, petit traité de musique que le Français avait écrit en 1618 et qu’il lui avait offert en gage d’amitié. Ils se rabibocheront quand, à la fin des années 1620, Descartes ne sera que de passage à Leyde sans s’y installer (contrairement à ce que mentionnent certaines sources, ce dernier ne s’installera au Château d'Endege,  près de Leyde qu’en 1641, après être revenu une fois encore à Leyde en 1635).

Alors que la peste sévit dans la ville , c’est de tuberculose qu’il meurt à Dordrecht à l’âge de 48 ans.


Médecin, mathématicien, physicien d’une grande érudition scientifique, Beeckman a côtoyé ou /et a été en correspondance avec de nombreux savants et philosophes de son époque tels Marin, Mersenne, Pierre Gassendi, Henri Reneri, philosophe liégeois, ami de Descartes et propagateur de ses idées, Girard Desargues, géomètre français, un des principaux fondateurs de la géométrie projective et à qui l’on doit le  théorème de Desargues sur les triangles en perspective.

Philosophe naturaliste qui épouse les thèses héliocentrique de Copernic, Kepler, adhère à l’empirisme de Francis Bacon. La grande curiosité naturelle de Beeckman pour les choses de la science et de la philosophie naturelle, si elle lui a permis d’en acquérir une profonde connaissance, elle lui aura néanmoins empêcher de constituer une œuvre et d’approfondir ses recherches. Outre sa correspondance et son journal qu’il a tenu très scrupuleusement, il laisse

                - Thèses sur la fièvre tierce intermittente (1618),
             -    Oci communes sunt formae omnium rerum agendarum virtutum vitiorumque aliorumque communium, thematum communes (Ici sont les formes communes de tous les agendas des
                       vertus et des vices et d'autres thèmes communs 1628>34), un traité sur les mœurs,
             - Olloquia et dictionariolum octo linguarum Latinae, Gallicae, Belgicae, Teutonicae, Hispanicae, Italicae, Anglicae et Portugallicae (1631), dictionnaire en huit langues,
              - Mathematico-physicarum meditationum, quaestionum, solutionum centuria (Un siècle de méditations, de questions et de solutions mathématico-physiques, 1644)


Beeckman a devancé les thèses d’Evangelista Torricelli (1608-1647) sur l’air : « J’ai montré, dit-il, que l’air est grave, qu’il nous presse de tous côtés d’une manière uniforme, de sorte que nous ne souffrons pas de cette pression, et que cette gravité est la cause de ce qu’on nomme la fuite du vide » (Lettre à Mersenne). Il a précédé Pascal dans l’énonciation que  la « pression verticale exercée de haut en bas par un fluide sur une paroi est proportionnelle à la hauteur du fluide qu’elle supporte » : « L’air repose sur les choses à la manière de l’eau, et il les comprime selon la hauteur du fluide qu’elles supportent… Les choses se précipitent avec une grande puissance en un lieu vide, à cause de la grande hauteur de l’air qui les surmonte et du poids qui en résulte » (Un siècle de méditations).

Sur Le rôle des conceptions d'Isaac Beeckman dans la formation de Thomas Hobbes et dans l'élaboration de son Short Tract : lire Jean Bernhardt in Revue d'histoire des sciences Année 1987 40-2pp. 203-215 :

« Hobbes n’a jamais entendu parler des travaux de Galilée avant 1634, mais il était en relation avec le cercle scientifique de F. Bacon...Il est probable que ce que l’on appelle le principe d’inertie, ou plus vaguement la loi de la conservation de l’état de mouvement uniforme, lui fut enseigné par I. Beeckman, le correspondant hollandais de Bacon » (J. Bernhardhttps://www.persee.fr/doc/rhs_01514105_1987_num_40_2_4047 )


Bonaventure Francesco Cavalieri

Prêtre milanais, mathématicien, Bonaventure Francesco Cavalieri (1598-1647) né à Milan et mort à Bologne, est l’inventeur du Principe de Cavalieri. Il fait connaître en 1635 sa Méthode des Indivisibles dans Geometria indivisibilium continuorum nova quadam ratione promota (Une certaine méthode pour le développement d'une nouvelle géométrie des indivisibles continus) qui avait déjà été émise au IIIème siècle par le mathématicien Liu Hui qui estima Pi à 3,1416. Cette méthode permet le calcul d'aires et de volumes ; Perfectionnée par Pierre Fermat, Blaise Pascal, Torricelli et Leibniz, elle peut être considérée comme préfigurant le calcul intégral inventé par Leibniz.


Selon l’Association Française pour L’Avancement des Sciences à l’article Roberval, c’est Roberval qui

 « a inventé la «méthode des indivisibles», préfigurant le calcul intégral de Newton : par la sommation de nombres infiniment petits, on peut calculer la surface délimitée par une courbe ou le volume généré par sa rotation. L’invention sera attribuée à l’Italien Cavalieri, faute de publication de Roberval. En réponse à un défi lancé par Mersenne, Roberval calcule la surface délimitée par une cycloïde, courbe mythique, appelée «roulette» à cette époque (1634). C’est la trajectoire d’un clou sur une roue en mouvement »


Le principe de Cavalieri « énonce que les volumes de deux objets sont égaux si les secteurs des sections transversales correspondantes sont, dans tous les cas, égaux. Deux sections transversales correspondent si elles sont des intersections de l'objet avec des plans équidistants d'un plan de base donné. Cette méthode, efficace dans certains cas, conduit à des paradoxes dont Cavalieri est conscient. Torricelli l’améliore [J. Wallis aussi]. Cependant, elle préfigure la géométrie différentielle et le calcul intégral ». (Serge Mehl https://publimath.univ-irem.fr/glossaire/CA041.htm)

Il partage les conceptions de Galilée qui lui permit d’obtenir d’enseigner les mathématiques à l’université de Bologne. En 1646, il publie Perpetua de planetaria de ruota de della de Trattato (1646) qui consacre ses travaux en astronomie. Publié sous le pseudonyme de Silvio Filomantio, l’ouvrage présente un exemple complet de la formule de calcul des positions réelles des planètes et du tableau décrivant les différentes composantes de la roue planétaire.

Cavalieri a souffert toute da vie de la goutte et en est sans doute mort.


Christian Huygens

Christian Huygens (1629-1695), né et mort à La Haye est issu d’une famille de la noblesse. Il est le fils de Sir Constantine Huygens, poète et diplomate. Bien qu’il commence tôt des études juridiques, son penchant naturel le porte à l’étude des mathématiques et la recherche scientifique.

Il commença par perfectionner avec son frère, la lunette astronomique de Galilée en améliorant sa méthode de le meulage et polissage des lentilles. Ce qui leur permet avec une netteté de la vision nettement meilleure de découvrir en autres un satellite de Saturne, Titan, qu’il décrit dans Le Système de Saturne en 1659 en présentant pour la première fois avec une précision inégalée le système solaire avec ses six planètes et ses six lunes.


La nécessité pour lui de mieux mesurer le temps dans l’observation du mouvement des astres l’amena à chercher une nouvelle méthode de calcul du temps, et en 1656, il invente l'horloge à pendule avec laquelle on peut enfin mesurer des durées très courtes.  

Tout au long de sa vie, il travailla au perfectionnement du télescope. Ses télescopes étaient d’une très grande longueur avec une distance focale de 123, 180 et 210 pieds. Ce qui les rendaient difficilement maniables. Se dispensant du tube, il monta ses lentilles sur des perches qu’il actionnait par des machines.

En 1663, il est élu membre de la Royal Society de Londres. En 1669, il y expose les lois régissant la collision des corps élastiques. Wallis et Wren, l’architecte, l’avaient précédé de peu dans leur présentation, mais Huygens était fort probablement arrivé à ses conclusions plusieurs années auparavant.


  •  « 1 : Si un corps dur heurte un corps également dur au repos, après le contact, le premier se reposera et le second acquiert une vitesse égale à celle du corps en mouvement.
  •  2 : Mais si cet autre corps égal est également en mouvement et se déplaçant dans la même direction, après le contact, il se déplacera avec des vitesses réciproques.
  •  3. Un corps, si grand soit-il, est mû par un corps si petit qu'il soit poussé à une vitesse quelconque. 
  • 4 : La quantité de mouvement de deux corps peut être ou augmentée ou diminuée par leur choc ; mais la même quantité reste vers la même partie, après avoir soustrait la quantité du mouvement
       contraire.
  • 5 : La somme des produits résultant de la multiplication de la masse d'un corps dur par les carrés de sa vitesse est la même avant et après le coup
  • 6 : Un corps dur au repos recevra une plus grande quantité de mouvement d'un autre corps dur, soit plus grand, soit moins que lui-même, par l'interposition d'un troisième corps d'une quantité moyenne, que s'il était immédiatement frappé par le corps lui-même ; et si le corps interposé est une moyenne proportionnelle entre les deux autres, son action sur le corps au repos sera la plus grande de toutes ».


De 1665 à 1681, il séjourne en France appelé par Louis XIV à l’initiative de Colbert. Il publie son Horologium Oscillatorium, dédié au roi, contenant, entre autres, sa solution du problème du «centre d'oscillation». une étape importante dans l'histoire de la mécanique.

En 1681, il revient à La Haye à cause, dit-on, de sa désapprobation de la politique du roi envers les Pays-Bas. Il poursuit ses recherches et découvre la « polarisation » ; découverte qu’il rapporte dans son Traité de la Lumière, publié à Leyde en 1690. Cinq ans plus tard, il meurt en léguant ses manuscrits à l'Université de Leyde et en n’ayant jamais admis la théorie de la gravitation de Newton comme une propriété universelle de la matière. Pour ses amélioration de la lunette astronomique (télescope à réfraction dans lesquels l'image se forme par réfraction à travers une lentille ou une combinaison de lentilles) et ses nouveaux modèles, Huygens est considéré comme l’alter ego de Galilée.

Mathématicien, Huygens a publié en 1657, le premier livre sur le calcul des probabilités, Libellus de Ratiociniis in Ludo aleæ (Sur le calcul dans les jeux de hasard.). Pascal et Pierre Fermat contribueront à son développement.


Edmond Halley

Edmond Halley (1656-1742) né dans un village près de Londres et mort à Greenwich) est le fils d’ « un riche savonnier et marchand de sels qui avait bâti sa fortune sur les récentes horreurs de la peste bubonique, qui avait donné aux londoniens le goût de l’hygiène corporelle. » Il encouragea et soutint financièrement son fils pour son éducation et la poursuite de ses recherches en astronome pour laquelle sa progéniture manifesta de façon très précoce son intérêt pour cette science.

Halley fit de brillantes études d’abord au fameux collège St Paul de Londres puis Queen’s College d’Oxford. A 19 ans, il publie son premier article scientifique dans revue de la Royal Society qui reconnaissant ses aptitudes lui fiance une expédition en Australie pour dresser la première et très précise carte du ciel austral et ramena plusieurs précieuses observations.

Ingénieur, il conçut et fabriqua la première cloche à plongeur qui pouvait maintenir sous l’eau trois hommes pendant trois heures. Mais Haley reste surtout connu pour être le premier à avoir déterminé la périodicité de la comète de 1682, qu'il fixa par calcul à 76 ans environ. C’est lors de son retour en 1758 qu’on lui donna son nom.


Les Mathématiciens

René Descartes

Descartes philosophe voir Philosophie/Rationalisme/France

Descartes Scientifique

René Descartes (1596-1650) est un mécaniste et peut même être considéré comme le père du Mécanisme selon lequel tout s’explique en physique dans une indéfectible relation cause-effet dans laquelle interagissent selon des lois définissables les propriétés des éléments en jeu. Le mécanisme est indissociable d’une conception matérialiste du monde réduit à des interactions de corps physiques en mouvement. (Voir Renaissance/Humanisme et Religion Pic de La Mirandole et Humanisme Hébraïsant). La théorie de Descartes sur les animaux-machine (car dépourvu de raison) est directement issu de ses conceptions mécanistes. Le Mécasnime tend à une interprétation déterministe de l’univers sinon de l’homme. Son traité Le Monde ou Traité de la Lumière (1633) dans lequel il comprend le corps humain et son fonctionnement, est un exposé de la théorie mécaniste. La première partie s’intitule d’ailleurs « De la Machine de son Corps » de l’homme qui n’est « autre chose qu’une statue ou machine de terre ». Le frère minime Marin Mersenne contesta les interprétations cabalistes de la Bible, alors que la cabale jouait encore un rôle philosophique important au siècle précédent.

Pour Descartes, les sciences jouent un rôle primordial dans la connaissance non seulement du monde mais aussi dans la connaissance de la Vérité, philosophique et morale, puisque c’est à l’exemple de la science et particulièrement des mathématiques que peut s‘élaborer une méthode objective à partir de laquelle nous pourrons « guider notre raison et chercher la vérité dans les sciences ». L’idée mathématique en son irréfutabilité est « l’idée claire et distincte » par excellence. Cette méthode rationaliste, Descartes va l’appliquer aux sciences qu’il aborde.

« Ses premiers travaux mathématiques et physiques se caractérisent déjà par un souci d’unification et l’élaboration d’une méthode capable d’étendre à toute connaissance la certitude des démonstrations mathématiques ». (Geneviève Rodis-Lewis Descartes Histoire de la Philosophie V1 Gallimard 1973)


En 1637, il fait paraître anonymement à Leyde trois traités dont le Discours servira de préface :

Dans Dioptrie (1637), il traite en dix discours de l’optique : réflexion de la lumière, ce qu’avait déjà fait Kepler (Dioptrica 1611) ; réfraction du rayon lumineux (sa déformation quand il traverse un dioptre, surface séparant deux milieu air-eau par exemple). Il en donne un modèle géométrique à partir des lois dites  Snell-Descartes. A noter que seulement en France, ces lois n’étaient pas attribuées au mathématicien et physicien néerlandais Willebrord Snell (1580-1666), qui eut pour élève Isaac Beeckman. Dans ce traité, Descartes traite aussi de la nature de la lumière et de la vision. La dioptrique étudie l’interaction de la lumière et des milieux qu’elle traverse. P. Fermat contesta l’analyse de Descartes. Il s’en suivit une « petite dispute » (mot de Fermat) entre les deux savants qui se prolongea pour les résultats d’autres de leurs travaux. Mersenne faisant le lien par correspondance.


Dans Les Météores, il traite des phénomènes naturels : De la nature des corps terrestres, Des vapeurs et des exhalaisons, Du sel, Des vents, Des nues, De la neige, de la pluie et de la grêle, Des tempêtes, de la foudre et de tous les autres feux qui s’allument en l’air, De l’arc-en-ciel, De la couleur des nues et des cercles ou couronnes qu’on voit quelquefois autour des astres, De l’apparition de plusieurs soleils.

« Dans les "Météores", Descartes voulait proposer une explication simple, enfin rationnelle, des phénomènes aériens qui adviennent dans la nature. Mouvement et de repos comme principes. Jamais Descartes n'a été si poétique que lorsqu'il explique le tonnerre ; jamais il n'a fait preuve d'autant d'imagination que lorsqu'il décrit la naissance des nuages ; jamais il n'a autant inventé que dans sa théorie des tourbillons. Ici, la poésie et la science se tiennent par la main. Plus qu'ailleurs, le philosophe chante ici son amour pour les choses de ce monde ».


Dans Géométrie, Descartes à l’ambition d’associer algèbre et géométrie. Il va donner une importance à l’algèbre qui jusqu’alors ne lui avait pas été donnée dans son application à la géométrie.  Il crée en même temps que Pierre Fermat la géométrie analytique qui fait appel aux équations et au système des coordonnées (le terme est de Leibniz) qu’il met au point avec P. Fermat. Par exemple, dans le Livre I, Les problèmes qu'on peut construire sans y employer que des cercles et des lignes droites, Descartes montre des constructions à la règle et au compas de la multiplication et de la division en s'appuyant sur le théorème de Thalès[3]. Jusqu’alors, les mathématiques était partagés entre géométrie et arithmétique.

Son choix de désigner les nombres connus par les premières lettres de l’alphabet et les dernières pour les inconnus s’imposera. Il systématise l’usage des exposants.


Le Monde ou Traité de la Lumière paraitra post mortem (1664/67). Écrit en 1633, Descartes ne le publia pas de son vivant car la même année Galilée était condamné par Rome pour son ouvrage Dialogues.( Dialogo sopra i due massimi Sistemi del Mondo, 1632). 

« Descartes ne prétend pas décrire la constitution du monde actuel; par un subterfuge ingénieux et prudent, il se propose de parler seulement de ce qui arriverait dans un monde nouveau, si Dieu créait la matière et la laissait soumise aux lois qu'il a établies. La matière et les lois du mouvement suffiraient à rendre compte de tout, et le monde nouveau serait identique à l'univers actuel. C'est une tentative grandiose de physique déductive. Descartes explique tout mécaniquement, même la vie, même l'activité des animaux. Seule, l’âme pensante est irréductible au mouvement». (Cosmovision/Monde/ Descartes)


Jacques Rohault

Jacques Rohault (1617-1672), fils de marchand de vin amiénois, se fit de lui-même professeur de mathématique à Paris. Ses cours eurent un tel succès que Bossuet en fit le professeur de physique du Dauphin, le futur Louis XIV. Son Traité de Physique de 1671, qui s’inspirait de la Dioptrique de Descartes connut un immense succès. Tout comme ses ‘Mercredis’, au cours desquels, excellent vulgarisateur, il enseignait la physique à tous ceux et celles qui voulaient y participer.

Il fit partie de ces physiciens qui, au détriment de l’aristotélisme, mettait en avant dans ses expériences le constat brut des faits auxquels il apporta des explications rationalistes. Appartenant à la première génération des cartésiens, dans ses Entretiens,  il prit la défense de la philosophie naturelle de l’auteur du Discours, contre la mise à l’Index des œuvres de ce dernier en 1663.

Ses recherches portèrent essentiellement sur le magnétisme et la capillarité.

« Dans le Traité, Rohault[4] a accepté les principes de philosophie naturelle de Descartes : que l'essence de la matière est l'étendue, que l'univers est un plénum, ​​que la quantité de mouvement dans l'univers est conservée, qu'il existe trois sortes de matière ou d'éléments, et que la mécanique, le contact des corps, est la seule cause de changement de mouvement. Sa discussion des sujets essentiels de la science cartésienne - la dioptrie, la théorie des couleurs, la cosmologie et la mécanique céleste des vortex, les phénomènes météorologiques et la physiologie mécaniste - suit la ligne cartésienne telle qu'elle est établie dans les Principia et dans le Traité de l'homme publié à titre posthume».


Pierre Fermat

Pierre Simon de Fermat (1601/08-1665), né à Beaumont-en-Lomagne (Tarn–et-Garonne) et mort à Castres, est issu d’une famille de marchand aisé. Son père, négociant en cuir,  était échevin de la ville qui épousa en secondes noces sa mère, Claire Le Long.

Après ses humanités, Fermat étudie le droit à Toulouse puis à Bordeaux tout en s’intéressant déjà aux mathématiques. En 1631, il est diplômé en droit civil à Orléans. Il a appris l'italien, l'espagnol, le grec et le latin, connaissance indispensable à l'époque pour tout érudit en sciences ou en lettres.

En 1631, il revient à Toulouse et épouse sa cousine Louise Le Long. Il occupe d’abord le poste d’administrateur au Parlement de Toulouse (la cour de justice) puis devient Conseiller du Roi en 1648) à Castres. Tout en assumant sa charge, il poursuit en autodidacte ses recherches).


Fermat découvrir les travaux de François Viète par l’intermédiaire d’Étienne Espagnet, fils de Jean Espagnet qui lui donna accès à sa bibliothèque. Jean Espagnet (1564-1637) était magistrat à Bordeaux et alchimiste (voir Alchimie). François Viète (1540-1603) fut un mathématicien et cryptologue (chiffreur) à qui l’on doit, exposé dans In artem analyticem isagoge (1591), ‘l’algèbre nouvelle’, dite aussi ‘spécieuse’, qui utilise au contraire de l’algèbre rhétorique, des symboles dans les équations.

Magistrat tout long de sa vie, mort à Castres à l’âge de 57 ans, Fermat ne fréquenta jamais les milieux intellectuels et scientifiques de son époque. Toutes ses relations avec eux furent toujours épistolaires. Ses recherches se firent à partir de la lecture assidue de l’Arithmetica de Diophante, mathématicien grec que les Européens redécouvrirent au milieu du XVIè s. Fermat annota abondamment la marge de son exemplaire.


Un des apports essentiels de Fermat est sa Méthode des maxima et des minima (Methodus ad disquirendam maximám et minimam) dit aussi Méthode des Tangentes qu’il émet en 1637 ; méthode que s’empressa de contester Descartes lui reprochant de raisonner par l’absurde, façon fort peu noble en mathématique. Cette méthode dite d’adégalisation fut une réelle avancée dans le calcul différentiel pour résoudre le problème de la quadrature du cercle. » (https://leseditionsdeschavonnes.com/2016/03/07/breve-histoire-du-calcul-differentiel). (voir Leibnitz et Newton/Travaux) Elle intervient dans le calcul infinitésimal alliant algèbre et géométrie en combinant le calcul différentiel et le calcul intégral[5]. Elle permet de suivre l'évolution d'une tangente à une courbe au fil des points.

« L'algorithme du passage à la limite pour calculer la tangente à une courbe est en effet une invention de Fermat (méthode des maxima et minima en 1636 et était public dès 1667, car rapporté par Huygens à l'Académie des sciences. Les évolutions ultérieures, de Leibniz et Newton (qui étaient en rapport avec Huygens), portent sur les notations. La contribution majeure de Leibniz fut sans conteste son système de notation. » (Jean Marie Constant Duhamel Mémoire sur la méthode des maxima et minima de Fermat, et sur les méthodes des tangentes de Fermat et Descartes Gauthier-Villars, 1864, cité par Wikipédia)

« En même temps que Roberval et Descartes, Fermat pose les principes de la géométrie analytique (1636) en étudiant des courbes par le biais d'une équation algébrique définissant ainsi implicitement les concepts d'abscisse et d'ordonnée et se querelle avec ce dernier sur les problèmes de tangence (on parlait à l'époque de touchante plutôt que de tangente), point de départ de la notion de nombre dérivé et du calcul différentiel et intégral. » (Serge Mehl)


Il émet en 1657 un principe resté célèbre, le principe d'économie naturelle ou principe de minimum (1657) connu sous le nom de  Principe de Fermat[6], que contesta Descartes comme il contesta bien d’autres découvertes de savants contemporains. Ce principe  énonce que parmi tous les chemins possibles entre A et B, la lumière emprunte seulement le chemin le plus rapide ; en conséquence, dans un milieu homogène, la lumière se propage à la même vitesse partout. Le développement de ce principe permet de retrouver toutes les lois de l’optique géométrique qui étudie le chemin qu’empreinte la lumière à partir des propriétés des milieux qu’elle traverse.

Fermat a démontré plusieurs théorèmes qui font encore référence en athématiques. A ce jour, aucun mathématicien n’est arrivé à démontrer le fameux Grand Théorème de Fermat énoncé ainsi : « Il n'existe pas de nombres entiers strictement positifs x, y et z tels que xn+yn=zn, dès que n est un entier supérieur ou égal à 3. » Par contre son Petit Théorème énoncé ainsi : « Si p est un entier premier, alors, pour tout entier a, l'entier a p possède le même reste que a dans la division euclidienne par p. » a été démontré par Leibniz en 1680et par Euler en 1736.


Gilles Personne de Roberval

Gilles Personne (ultérieurement  de Roberval 1602-1675), né en plein champ de moisson à Villeneuve-sur-Verberie (Oise) et mort à Paris, est issu d’une famille de paysans. Après des études en mathématiques, en latin et en grec enseignaient par le curé du village,  il part faire le tour de France et rencontre à Bordeaux Pierre Fermat. En 1627, il est à La Rochelle au moment du siège de la ville par Richelieu. A 26 ans, il s’installe à Paris. Il rencontre Mersenne et obtient une place d’enseignant dans un collège, puis décroche, à 32 ans, une chaire de mathématiques au prestigieux Collège Royal, au terme d’une compétition publique.

Il fait bien sûr partie l’Académie de Mersenne (voir Empirisme/Gassendi) et fréquente les grands savants de son temps.


 En 1655, Roberval obtient à vie la chaire de mathématique au Collège Royal (futur Collège de France) en remplacement de feu Pierre Gassendi et enseigne l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, l’optique, la mécanique, la géographie et la musique.

« Sans fortune personnelle, le «professeur royal» se devait de réussir, tous les trois ans, le concours de renouvellement de son poste de 1634 à 1655. Chaque candidat devait défier ses concurrents avec un problème à résoudre. Roberval réservait ses découvertes mathématiques à ces concours. C’est pourquoi il n’a publié que deux ouvrages durant sa vie. L’Académie des sciences publiera ses manuscrits, à titre posthume, en 1693, soit une cinquantaine d’années après leur rédaction. De ce fait, l’apport de Roberval à la science a été sous-estimé. » (Association Française pour L’Avancement des Sciences/Roberval)


En 1666, il est l’un des sept membres fondateurs de L’Académie royale des Sciences. Ce qui lui assure une rente confortable. Cette même année, il fait connaître la balance à deux fléaux dite ‘Balance Roberval’ qui innove en ce qu’il a placé les plateaux au-dessus du fléau, alors que depuis toujours ils étaient placés en dessous.

« La balance à plateaux découverts et à fléaux composés qu'il met au point en 1670 est l'application judicieuse de la règle de l'application des forces qu'il avait démontrée quelques années auparavant4. Son apport à la physique du siècle est important. Ses idées sur la mécanique sont reprises par Newton. Il définit précisément le mot ‘Force’ démontre la règle de composition des forces et corrige la définition de la notion centre de gravité….En 1647, ce chercheur discret aurait réalisé le premier l'expérience décisive qui prouve l’existence de la pression et de la pesanteur de l'air » (Wikipédia).

Attribuée généralement à Bonaventura Cavalieri, mais selon l’Association Française pour L’Avancement des Sciences (article Roberval) :

« Roberval a inventé la «méthode des indivisibles», préfigurant le calcul intégral de Newton : par la sommation de nombres infiniment petits, on peut calculer la surface délimitée par une courbe ou le volume généré par sa rotation. L’invention sera attribuée à l’Italien Cavalieri, faute de publication de Roberval. »

« Dans sa «méthode par les tangentes», Roberval détermine les composantes de la vitesse d’un point en mouvement le long d’une courbe. Il est considéré comme le père de la géométrie cinématique et (encore) précurseur de Newton. » (idem)


Il partage avec son ami Gassendi la même passion pour l’astronomie et «  Il définit une méthode de mesure de la parallaxe du Soleil ; il mesure l’élévation de l’étoile polaire, six mois durant ; il observe une éclipse de Vénus par la Lune. Il entretient de longs échanges avec Huygens sur les anneaux de Saturne. » (idem) Ce qui fera l’objet de seize manuscrit.

Précédant Newton, il n’ignora pas l’attraction universelle à telle enseigna qu’il écrivit à Fermat au sujet d’ «une attraction mutuelle ou un désir naturel que les corps ont de s’unir ensemble», et encore: «L’attraction képlérienne est la cause du poids des corps».


Il fut peu apprécié dans les salons pour son méchant caractère. Le Grand Arnault dit que «le plus grand géomètre de Paris est l’homme le plus désagréable dans la conversation». Le libraire et astronome Ismail Bouillaud (1605-1694) rapporta que «toute la compagnie trouva fort étranges la rusticité et la pédanterie de Monsieur de Roberval». Mais, il fut un excellent professeur qui attira des salles pleines lors de ses cours en latin ou français. Blaise Pascal qui fut peut-être son élève, fera de lui le dépositaire et le «vendeur agréé» de sa machine à calculer, la Pascaline.

« Roberval est un homme de science complet, capable tout à la fois de réfléchir à la gravitation, de calculer la surface de la cycloïde, d’observer les anneaux de Saturne, de concevoir et réaliser des expériences décisives sur la dilatation et la pesanteur de l’air, de construire une balance qui sera appréciée durant trois siècles. Acteur majeur de ce que l’on a appelé la révolution scientifique du XVIIe siècle, il est l’un des pionniers de notre science moderne. » (idem)


Athanasius Kircher

Athanasius Kircher (1602-1680), né à Geisa, près de Fulda dans le Hesse, est le fils d’un conseiller du prince-abbé Balthasar de la très ancienne l’abbaye de Fulda, grand lieu de pèlerinage à l’époque carolingienne et célèbre pour son école qui pour élève eut Éginhard (Einhard 770-840), premier biographe de Charlemagne, et au cœur de son dispositif scolaire.

Kircher fait ses études au collège jésuite de la ville et apprend le grec et l’hébreu. A la fin de ses études, en 1618, il entre dans la Compagnie de Jésus à Paderborn (Rhénanie-Westphalie)  où il approfondit ses humanités. Il étudie ensuite la philosophie à Münster ( qui reste dans les mémoires pour avoir était au centre de la révolte des radicaux millénaristes anabaptistes pour l’instauration du Royaume de Münster en 1534-35), ; études qu’il achève à Cologne. Il est ordonné prêtre à Mayence en 1628 où il a étudié la théologie.


En 1631, il publie son premier ouvrage, sur la magnétisme à Wurtzbourg où il enseigne l’éthique et la mathématique à l’université. Il se réfugie un temps en Avignon pour échapper aux troubles de la Guerre de Trente Ans qui ravage l’Allemagne. Dans l’ancienne cité des papes,  il fait la connaissance de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637), né et mort en Aix-en-Provence.

 Versé dans les sciences et les lettres, Peiresc fut avocat de Galilée (procès de 1633), conseiller de Maris de Médicis pour les arts, ami de P.P. Rubens et très proche ami de Gassendi qui lui doit son intérêt pour l’astronomie ; il dressa lui-même la première carte de la lu.. Il offrira le fameux ‘Ivoire de Barberini’(datant du haut-Moyen-âge) au Cardinal Barberini, cardinal-légat en Avignon de 1623 à 1633 par qui Kirscher sera nommé professeur au Collège Romain, poste qu’il gardera officiellement toute sa vie, mais qu’il n’exercera plus à partir de 1643 et sera libre de voyager au gré de ses recherches scientifiques.

« En septembre 1633, il fut appelé au collège des jésuites de Trieste, mais il ne parvint jamais dans cette ville : ayant pris le bateau pour Gênes, il essuya une tempête, fit naufrage et, après diverses péripéties, finit par se retrouver à Rome où il apprit que, sur l'intervention de Peiresc et du cardinal Francesco Barberini, le pape Urbain VII lui signifiait de s'installer au Collège romain, dont il obtint la chaire de mathématiques en 1635. » (Encyclopédie Universalis)


Kircher fut  un polymathe et un polyglotte accompli. Aucune science de son époque ne lui a échappé et il a écrit sur toutes. Il a écrit sur l’astronomie, l’acoustique, la musique, la chimie, les mathématiques, les langues orientales… et même sur la volcanologie, l’archéologie. Son Ars magna Lucis et Umbrae est un traité sur l’optique. Son Prodromus Coptus sive Aegyptiacus (Prodrome copte ou égyptien) de 1636 est une étude sur la langue copte et une tentative de déchiffrer les hiéroglyphes qu’ils considérait être des symboles ( ce qui n’était pas complètement faux). Œdipus Ægyptiacus (1652-54) en trois tomes est considéré comme l’un de ses principaux écrits pour lequel il prit source dans  la cabale, la mythologie grecque,  l al-kīmiyā  (alchimie)…mais Champollion fut très critique à son égard :

« Le Jésuite Kircher, ne gardant aucune réserve, abusa de la bonne foi de ses contemporains, en publiant, sous le titre d'Œdipus Ægyptiacus de prétendues traductions de légendes hiéroglyphiques sculptées dans les obélisques de Rome, traductions auxquelles il ne croyait pas lui-même, car souvent il osa les étayer sur des citations d'auteur qui n'existèrent jamais. » (Conférence de 1831, rapportée par Ernest Bosc in Isis Dévoilée ou l’égyptologie Sacrée  Culturea 2022)


Dans son Scrutinium Physico-Medicum Contagiosae Luis, Quae Pestis Dicitur de 1658, il fait part de ses recherches sur le mode de transmission des maladies contagieuses après avoir parcouru deux ans plus tôt pendant l’épidémie de peste les rues de Naples. En musique, dans sa   Musurgia Universalis (Composition Universelle de la Musique) de 1650, il retient les leçons du traité de musique le plus complet de l’époque ; l’Harmonie Universelle de Marin Mersenne de 1637 ; il traite dans le premier livre de la nature des sons et des voix dans une approche anatomique et physique, et dans le second livre de l’organologie (étude des instruments de musique). En acoustique, il a fait des recherches sur l’orgue hydraulique, l’hydraule, qui datant de l’antiquité grecque avait trouvé un regain d’intérêt à la Renaissance (le plus célèbre étant celui de la Villa d’Este).


Il laisse une correspondance de près de deux mille lettres inédites qu’il entretenait avec les savants les plus éminents de toute l'Europe, ainsi qu'avec les missionnaires jésuites du monde entier,. Sa correspondance avec les missionnaires de Chine lui permit d’écrire dont ceux de Chine les informations lui permirent d'écrire, son célèbre ouvrage China illustrata, publié à Amsterdam en 1667 et qui connut un immense succès. En six parties, abondamment illustré, il traites des langues, de l’architecture, de littérature… L’ouvrage qui ouvrit la voie à la sinologie ne se limite pas à la Chine, mais parle du Tibet (première description du Palais du Potala à Lhassa avec gravure), du Japon. Édité en latin, il fut aussitôt traduit en plusieurs langues.

Esprit doté d’une extrême curiosité autant que d’une grande originalité, à te point qu’« une fois, il s'est fait descendre dans le cratère du Vésuve pour observer ses caractéristiques peu après une éruption. Un autre exemple de son originalité scientifique se trouve dans les deux chapitres de son livre Ars Magna Lucis et Umbrae consacrés à la bioluminescence, où ses observations scientifiques comprenaient une expérience pour tester si l'extrait de luciole pouvait être utilisé pour éclairer les maisons. Il a également construit la première harpe éolienne [dont les cordes sont mues par le vent, un genre de sculpture sonore], un instrument à cordes [qui deviendra] populaire de la fin du XVIIIe au XIXe siècle [très en vogue chez les Romantiques]». (Encyclopædia Britannica)

Il a également inventé le mégaphone et la première machine à produire des partitions ancêtre de la musique algorithmique.

« Il avait réuni à Rome l'un des plus riches cabinets de physique, d'histoire naturelle et d'antiquités, le Museum Kircherianum, qui est depuis 1870 la propriété de l'État ».


John Wallis

John Wallis (1616-1703), né à Ashford dans le Kent et mort à Oxford, est le fils du recteur de l’l’université de la ville. Il fait des études de théologie à Cambridge à l’ Emmanuel College d'abord, puis au Queens' College. Il est ordonné prêtre en 1640. Il est ensuite aumônier privé à Londres. Attiré par les mathématiques, il se lance dans la cryptanalyse (déchiffré un texte codé) décodant les messages des royalistes durant les Guerres Civiles (1642-51). Il occupa de 1649 à sa mort la chaire de géométrie à l’université d’Oxford. Il participa à la fondation en 1660 de la Royal Society.

Ses travaux portèrent essentiellement sur le calcul infinitésimal (calcul Leibnitz  et calcul intégrale voir Newton/Ses Travaux) dans lequel il introduisit le Intégrales de Wallis. Une intégrale étant le résultat d’une opération effectuée sur une fonction par un opérateur appelé intégrateur noté par le signe S long :∫.

Il publie en 1656 Arithmetica infinitorum (L’arithmétique des infinis), ouvrage dans lequel il énonce le Produit de Wallis, « expression de la moitié de la constante π sous la forme d'un produit infini. » : π/2= 2/1x3/2x3/4…2n/2n-1x2nx2n/2n+1. On lui doit le symbole de l’infini ∞.


« Dans l’Arithmetica infinitorum, Wallis présente l’une des premières méthodes calculatoires pour trouver les quadratures des paraboles et hyperboles généralisées, et fournit une expression de la quadrature du cercle sous forme d’un produit infini. » (Sandra Bella Avec Pascal, contre Wallis : Démontrer « géométriquement » l’arithmétique des infinis (circa 1690 – 1692) Revue Histoire des sciences 2023/2 Tome 76)

Pascal et Fermat contesteront sa démonstration car basée sur une raisonnement inductif, raisonnement qui généralise quelques cas particuliers.


Evangelista Torricelli

Evangelista Torricelli (1608-1647), né à Faenza (Province de Ravenne) et mort à Florence, commence ses études au collège jésuite de sa ville. Remarqué pour ses dons en mathématique, il est envoyé en 1626 à Rome auprès de Benedetto Castelli, élève de Galilée dont il sera le secrétaire en 1641 et 42 et le successeur comme mathématicien du Grand-Duc  à la chaire de mathématique de Florence. Il est admis à l'Accademia della Crusca , « académie dont l'objectif est de purifier le langage comme on dégage le son de la mouture de blé » (https://www.techno-science.net/glossaire-definition/ Evangelista-Torricelli.html) Le Dialogue de Galilée, paru à Rome en 1632, avait suscité un grand émoi et lui faudra une condamnation l’année suivante.


Torricelli va mettre à profit les observations de Galilée. En 1644, en étudiant la pompe à eau, il découvre l’existence de la pression atmosphérique et invente à partir de là le tube atmosphérique portant son nom, tube barométrique de Torricelli . A noter que « des précurseurs ont déjà démontré la pesanteur de l’air et même sa raréfaction avec l’altitude, dans les années 1630. C’est le cas de Jean Rey, médecin périgourdin et correspondant de Mersenne. » (Association Française pour L’avancement des Sciences article Roberval)


Le torr, une unité de pression valant 1 millimètre de mercure, lui est dédiée. Mais c’est le ‘Pascal’ qui prévaudra dans l’usage. Pascal, qui ne citera jamais Torricelli reconnaitra, en 1651 alors qu’il avait travaillé sur la pression atmosphérique depuis 1644 avoir refait en 1646-1648, une expérience faite …en Italie en 1644. Si Torricelli ne revendiqua jamais la paternité du baromètre à mercure, c’est sans doute pour éviter tout démêlé avec l’Inquisition, les jésuites niant l’existence du vide grosso (brut) dans le baromètre. Galilée était lui-même hostile à l’existence du vide avant qu’il ne soit convaincu de son existence par le savant Jean-Baptiste Baliani (1582-1666), auteur en 1638 de De motu naturali gravium solidorum (Le mouvement naturel des solides lourds) et à qui l’on doit de par ses travaux sur la pression atmosphérique le premier baromètre en 1641. Mais, si la pression atmosphérique fait bien monter l'eau dans un espace vide, pour éviter de trop haute quantité d’eau, Torricelli a l’idée d’utiliser du mercure.

« En 1635, les ingénieurs et fontainiers de Florence sont chargés de construire de gigantesques installations hydrauliques dans les jardins des palais. Ils installent des pompes aspirantes mais découvrent avec stupéfaction qu'elles sont incapables d'aspirer l'eau d’une dizaine de mètres… Il en remplit un long tube de verre, le bouche avec le doigt et le retourne sur un bassin rempli, lui aussi, de mercure. Il observe que le tube ne se vide que partiellement dans le bassin et qu'il y reste toujours une colonne de mercure d'environ 76 cm de hauteur, quel que soit l'enfoncement du tube dans le bassin. Il en déduit que la pression de l’air sur la surface du bassin contrebalance le poids de la colonne de mercure et que c'est elle qui permet de faire monter l'eau dans les pompes d'une hauteur d'environ 10 m, mais pas davantage. C'est ainsi que Torricelli invente le baromètre en 1643». (Wikipédia)

De là, Torricelli inventera plusieurs types de baromètres.

En 1641, il publie, De motu gravium naturaliter descendentium et projectorum, dans lequel il démontre que le centre de gravité d’un solide doit être le plus bas possible pour un équilibre optimal.

En 1644, il est alors au sommet de sa carrière et publie des Opera Geometrica qui permet une avancée significative vers le calcul intégral. En 1647, à 39 ans, il meurt de la typhoïde


La Querelle du Vide

L’expérience de Torricelli provoqua en France une véritable querelle. D’un côté, les jésuites et scolastiques réunis pour qui le vide n’existe pas et l’air n’a pas de poids ; et les cartésiens pour qui la chambre est pleine de la «matière subtile» de Descartes. De l’autre, Mersenne et son académie, Pascal père, Roberval, Gassendi…qui ne se prononcent qu’’en fonction de leurs propres expériences comme le jeune Pascal qui met en œuvre des tubes de 10 m de haut remplis des différents liquides : mercure, eau, huile, vin. Roberval, lui, teste des variantes du tube : le tube incliné, le tube chauffé, l’introduction d’une bulle d’air, d’une goutte d’eau. « Dans la chambre, on enferme une mouche (qui survit), un oiseau (qui périt). Mersenne a même envisagé (sans le faire !) d’y placer un être humain, muni d’un marteau d’urgence. Aucune de toutes ces expériences ne fut vraiment concluante. »

« Roberval réalise alors l’expérience dite de «la vessie de carpe». On place celle-ci, bouchée, dans la chambre : à la surprise générale, elle gonfle ! Roberval déduit que l’air occupe spontanément tout l’espace disponible (pas évident à l’époque) et qu’il y a un vide, au moins partiel, dans la chambre. Il a reproduit cette expérience spectaculaire une centaine de fois en public.

« Roberval réalise l’expérience cruciale dite «du vide dans le vide» qui permet, par un montage ingénieux, de faire varier et même annuler la pression de l’air sur la surface du bac et de confirmer sans équivoque la thèse de Torricelli. Auzout [astronome, physicien1622-1691], et peut-être Pascal, auraient aussi réalisé séparément cette expérience (il y a débat sur la question). Quelques mois plus tard, l’expérience du Puy-de-Dôme de Pascal confirmera ces résultats. » (Association Française pour L’Avancement des Sciences, article Roberval)


Blaise Pascal

      Voir aussi Religion/France/Jansénisme

Blaise Pascal (1623-1662), né à Clermont-Ferrand dans une famille bourgeoise aisée et mort à Paris, reçoit une première éducation par son père, Étienne Pascal, conseiller du Roi pour l’Auvergne et particulièrement intéressé aux  questions scientifiques et mathématiques. Sa famille s’installe à Paris alors qu’il a 8 ans. Par son père, qui l’introduira à l’académie informelle de Marin Mersenne, il côtoiera Descartes, Mersenne, Gassendi et Roberval dont il a pu être l’élève et dont il fera le dépositaire et le «vendeur agréé» de sa machine à calculer, la Pascaline.

Enfant très précoce, à 11 ans, il écrit un Traité des sons et à 16 ans un Essai sur les Coniques présenté à l’académie de Mersenne. Il ne reste que le Théorème de Pascal, sans sa démonstration que Leibniz a pu lire sans en apporter d’objection : « Si un hexagone est inscrit dans une conique, les intersection des cotés opposés sont alignés ».(Explication :http://www.mathwebs.com/Theoremes/theoreme_Pascal.html). Un deuxième théorème de Pascal s’applique au cercle. Le Théorème de Pascal est une extension du théorème du mathématicien d’Alexandrie du 4ème siècle Papus, qui concerne les intersections de droites croisées passant par deux fois trois point alignés sur deux droites différentes.


En 1640, son père nommé commissaire aux impôts, la famille s’installe à Rouen. Trois plus tard, alors qu’il a 18 ans, il travaille à sa Pascaline (Roue Pascaline), une machine à additionner et soustraire.

Revenu à Paris en 1647 (48 ?), il entre en contact avec le jansénisme (voir Littérature/France/Les Provinciales) et lui porte un vif intérêt. En 1648, il rédige son Pascal avait commencé ses expérimentations sur le vide dès 1646. Elles lui auront permis de

confirmer la réalité du vide et de la pression atmosphérique[7] et d'établir la théorie générale de l'équilibre des liqueurs. Son Récit de la grande expérience de l'équilibre des liqueurs que l’on date généralement de 1648 et son Traité de la pesanteur de la masse de l’air , généralement daté de 1651seront publiés après sa mort en 1663.


« Au cours de l’année 1654, en effet, Pascal, s’adressant aux «membres de l’Académie parisienne » [académie de Mersenne ?], leur annonce la prochaine impression de son ouvrage sur le vide. D’autre part, si les deux Traités publiés en 1663 sont destinés à remplacer un premier traité sur le vide, qui aurait été rédigé au moins en grande partie, aucun indice ne permet de supposer que Pascal, après l’année 1654, soit jamais revenu aux questions de physique qui l’avaient préoccupé jusque-là. En l’état des choses, 1654 est donc la date extrême que nous ne pouvons dépasser. » (https://fr.wikisource.org/ wiki/Traités_de_l’equilibre_des_liqueur_et_de_la_pesanteur_de_la_masse_de_l’air/Introduction)


Dans son Traité de l'équilibre des liqueurs, il énonce son Paradoxe Hydrostatique (ou Principe de Pascal): « Dans un liquide en équilibre de masse volumique uniforme, la pression est la même en tout point du liquide et cela aussi longtemps que ces points sont à la même profondeur ». Il reprend et expose de façon claire ce que le savant hollandais Simon Stevin (1548-1620) avait découvert, à savoir que la pression exercée par un liquide ne dépend pas de sa largeur (celle du récipient qui le contient) mais de sa hauteur (celle du récipient).

« À travers Mersenne, l’hydrostatique de Pascal se rattache donc à l’œuvre de Stevin, comme l’avait remarqué Thurot en 1869[20]. L’œuvre de Stevin continue directement celle d’Archimède, qui n’était connue d’ailleurs que depuis les travaux de Tartaglia (1543), de Curtius Trojanus et de Commandin (1565). Stevin explique les solutions d’Archimède relatives aux corps plongés dans l’eau par la pression que dans un liquide les couches supérieures exercent sur les couches inférieures. Il indique avec exactitude la règle pour calculer cette pression, en tenant compte, non du poids absolu du liquide, mais de la base et de la hauteur d’un cylindre idéal. » (idem)


En cette même année 1651, à la mort de son père, alors qu’il va entrer dans la trentaine, lui et sa sœur Jacqueline, de deux ans sa cadette, qui entre cette année à Port-Royal, sont nantis d’un gros héritage. Pascal va alors mené une vie loin d’être austère et va fréquenter les beaux-esprits. Il poursuit néanmoins ses expériences sur le vide.

En 1654, il est atteint d’une paralysie des jambes qui bloque leur circulation sanguine. Il se rend auprès de sa sœur Jacqueline, moniale à Port-Royal. Il vit une expérience mystique ressentant en lui la présence de Dieu et croyant même lui avoir parlé. Sa santé s’améliorera mais il en gardera des séquelles psychologues. Son système nerveux est profondément perturbé. Il est devenu irritable et hypocondriaque. Cette conversion, le plonge dans une grande piété de laquelle sortiront entre 1656 et 57n sous forme épistolaire, Les Provinciales, dix-huit lettres dans lesquelles il prend la défense du janséniste le Grand Arnaud et attaque de la Compagnie de Jésus. Ces lettres seront condamnées sur ordre du roi en 1660. 

En mathématique, son Traité du triangle arithmétique qui paraît paru la même année 54, sera d’une aide précieuse pour le développement par Leibniz du calcul intégral après Archimède et Fermat et avant Newton.


En 1659 paraît son Traité de la Roulette, l'un des derniers grands ouvrages sur les indivisibles, une méthode de calcul d’aires et de volumes mise au point par Bonaventura Cavalieri[8].

On lui attribue l’invention de la Vinaigrette, type de chaise à porteur à deux roues, dite aussi de ce fait Brouette, inspirée des charrettes des vinaigriers. A son initiative, les premiers transports en commun apparaissent à Paris. Sept carrosses publics sont mis en service entre la Porte Saint-Antoine et le Luxembourg. La course coûte 5 sols. En 1657, Christian Huygens a fait paraître le premier livre sur le calcul des probabilités, Libellus de Ratiociniis in Ludo aleæ (Sur le calcul dans les jeux de hasard.) Pascal et Pierre Fermat contribueront à son développement.

Pascal décède dans la douleur à l’âge de 39 ans « probablement à cause d'une tumeur à l'estomac ayant migrée jusqu'au cerveau ».  En 1670, paraît une recueil de réflexions qu’il avait couchées sur des feuilles libres quelque peu expurgées par ses amis jansénistes. Ces Pensées, ainsi que Les Provinciales sont une des œuvres maitresses de bibliographie religieuse du XVIIème siècle. 


Gottfried Wilhelm Leibniz

Voir aussi Rationalisme/Allemagne

Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) nait dans une famille luthérienne à Leipzig. Il perd très jeune son père qui professeur à l’université possédait une importante bibliothèque. Le jeune Leibniz y puisera abondamment son premier savoir. En 1661, il est l'élève de Jacob Thomasius à l’université de la ville. Celui-ci lui enseigne aussi bien la scolastique que les nouvelles thèses philosophiques comme celle Francis Bacon. Deux ans plus tard, il obtient son baccalauréat et l’année suivante sa maitrise de philosophie sur la base d’études juridiques. Sa thèse fait déjà intervenir les mathématiques dans le droit par le biais du calcul des probabilités.


Cet introduction de la rigueur mathématique dans le domaine juridique l’amènera à écrire en 1666 De arte combinatoria dans lequel, après l’Ars Magna de Raymond Lulle (1232-1315 voir T1.Au Temps des Cathédrales/ L’Ordre Franciscain), et sa mise au point d’une combinaison comme clé universelle de la connaissance. Il cherche à constituer « une sorte d'alphabet des pensées d'où devrait découler une écriture – ou « caractéristique » – universelle » (Encyclopédie Larousse).

En 1667, il refuse le poste de professeur de droit à la faculté de droit d'Altdorf et s’installe Nuremberg, où il s'affilie quelque temps aux rose-croix. Johann Christian von Boyneburg, un ancien conseiller de l'Électeur de Mayence, l'y rencontre et l’introduit à la cour du Prince-Évêque de l’Électorat de Mayence, Jean-Philippe de Schönborn qui l'engage pour des travaux de jurisprudence.

Il va être en charge d’affaires politiques, diplomatiques, juridiques, religieuses tout en poursuivant travaux scientifiques, technologiques, philosophiques. Il va se faire le champion du nationalisme germanique face aux ambitions territoriales de Louis XIV.

Il est à Paris de 1672 à 1676 où il fréquente savants et intellectuels dont Christian Huygens qui l’encouragea alors à poursuivre ses recherches en mathématique desquelles sortira un ‘aboutissement’ du calcul infinitésimal, qui l’opposera à Newton qui prétendra être à l’origine de sa découverte ; ainsi que différentes formules mathématiques dites Formules de Leibniz dont la formule de Leibniz[9] pour déterminer le nombre π, très proche de la formule du développement du binôme de Newton. Avec le janséniste le Grand Arnauld et l’évêque Bossuet, il tente une réconciliation des catholiques et protestants.


En 1676, il quitte Paris pour à Hanovre. Le duc Jean Frédéric de Brunswick-Lunebourg, lui a offert une place de bibliothécaire. Il restera jusqu'à sa mort au service de la cour de Hanovre. Il se lie avec la comtesse palatine Sophie et avec sa fille Sophie Charlotte, qui, devenue reine de Prusse, l'aidera à fonder l'Académie des sciences de Berlin (1700). Pour poursuivre ses recherches sur l’histoire de la Maison de Brunswick (Welf-Este), 1687 à 1690, il séjourne à Vienne puis à Rome. N’ayant pas mis de côté ses convictions germaniques, il publie en 1693 le Codex juris gentium diplomaticus (1693).

« Leibniz y montrait qu'il s'éloignait un peu de son point de vue antérieur selon lequel la République de la chrétienté pouvait être restaurée, et vers une position plus moderne qui acceptait l'existence d'États nationaux indépendants. Mais la partie la plus importante de la préface est celle qui contient un excellent exposé de sa théorie générale de la justice comme la charité des sages, qu'il tente de relier aux principes internationaux ».( Published online by Cambridge University Press: 05 June 2012)


En 1711, il est en plein dans le conflit qui l’oppose à Newton sur la paternité du calcul infinitésimal. En 1712, il rencontre le tsar Pierre le Grand à Dresde qui en fait son conseiller privé (Encyclopédie Larousse). Georg-Ludwig qui a succédé à son père Ernest-Auguste comme Prince-Électeur de Hanovre, devient roi d’Angleterre sous le nom de devient roi d’Angleterre en 1714 . Il rejette la demande de Leibniz de devenir son historien. L’empereur le fait baron en 1714. La mort de Louis XIV l’empêchera de répondre à son invitation de venir à la cour de Versailles. Il envisage de quitter quand même Hanovre pour Vienne ou Berlin, mais l’âge venant, il se résout à rester dans cette ville où il a vécu la plus grande partie de sa vie. A l’automne 1716, une forte crise de goutte le clou au lit. La tisane qu’on lui donne a l’effet contraire de ce qu’on attendait et précipite son décès.

Leibniz qui aura été l’une des figures scientifiques et philosophiques des plus illustres de son siècle, qui aura été diplomate, conseiller, mathématicien, philologue et philosophe (Voir Philosophie) mourra dans l’indifférence générale, sans aucune reconnaissance.


Le Scientifique

Mathématicien, il est l’auteur de Analysis situs (1679) et de  Nova Methodus pro maximis et minimis (1684-86).

« L'appellation d'Analysis Situs a été donnée par Leibniz à une recherche qu'il conduisit toute sa vie sur l'établissement d'un symbolisme qui serait pour la géométrie ce que le symbolisme algébrique était aux nombres. » (Wikipédia/Leibniz)

« En 1591, le mathématicien et maître des requêtes François Viète (1540-1603) fait paraitre un ouvrage, l’Isagoge dans lequel il développe un art nouveau qu'il appelle l'Analyse spécieuse. Il y montre qu'il est possible de poser des conventions qui vont permettre de calculer avec les lettres [symboles] représentant des nombres » (Wikipédia/Viète).

François Viète (1540-1603), mathématicien et cryptologue (chiffreur) à qui l’on doit, exposé dans In artem analyticem isagoge (1591), ‘l’algèbre nouvelle’, dite aussi ‘spécieuse’, qui utilise au contraire de l’algèbre rhétorique, des symboles dans les équations.


Toute sa vie durant, le but de Leibniz aura été de trouver un symbolisme, une méthode universelle, applicable à tous les domaines qui permettrait de comprendre et d’avoir une connaissance du monde qui soit juste et juste parce que capable de mettre en évidence sa perfection. C’est dans son aboutissement du calcul universel qu’il aura le mieux tendu à cette approche universelle.

 Leibniz écrit: « Dieu a choisi [le monde] qui est le plus parfait, c’est à dire celui qui est en même temps le plus simple en hypothèses et le plus riche en phénomènes ». Avec un minimum de règles, de principes, de lois, il est possible d’obtenir un maximum de possibilités. Dans Analysis Situs (Analyse des Situations):
Leibniz applique cette idée à la façon tout à fait intuitive et nouvelle de décrire des formes géométriques, en utilisant le minimum de symboles. « Les méthodes géométriques auxquelles je songe sont au nombre de deux: la première consiste à exprimer complètement une figure en n’utilisant que des caractères, sans l’aide d’explications verbales et sans y adjoindre de figure; la seconde consiste à le faire en n’utilisant que des mots, sans l’aide d’aucun autre caractère et sans l’aide d’aucune figure. »

« Exemple : Soit le symbole « \/ » signifiant « pareil que ». Soient les lettres du début de l’alphabet A, B, C, etc. des points fixes de l’espace, et les dernières lettres de l’alphabet Z, Y, X, etc. des ensembles de points de l’espace.  AB \/ AZ = l’ensemble des points Z tel qu’ils aient tous la même relation avec A que la relation de B avec A; autrement dit l’ensemble des points Z de sorte que la distance AB soit la même que la distance AZ; à vous de trouver la forme correspondante.»(RomainAngeles https://lamonade.wordpress. com/2008/05/21/topologie- Leibniz/)


Nova methodus pro maximis et minimis, itemque tangentibus, quae nec fractas nec irrationales quantitates moratur, et singulare pro illis calculi genus (Nouvelle méthode pour les maxima et minima, ainsi que les tangentes, qui ne butent ni sur les fractions ni sur les irrationnelles, avec un mode original de calcul) parait dans Acta Eruditorum, première revue scientifique allemande publiée de 1682 à 1782.

« Les recherches mathématiques de Leibniz s’inscrivent dans une recherche métaphysique d'une cause universelle « en essayant d'arriver à un point de départ qui réduirait le raisonnement à une algèbre de la pensée » (Encyclopædia Britannica).

C’est dans Nova methodus qu’il expose son calcul différentiel et intégral (voir aussi Newton/Travaux/Calcul différenil) Si Leibniz et Newton sont les co-inventeurs du calcul, la contribution de Leibniz est considérée comme plus important pour la part essentielle qu’il réserve à la notation.

« Le développement du calcul infinitésimal est attribué à Archimède, Fermat, Leibniz et Newton. Cependant, lorsque le calcul infinitésimal a été initialement développé, une controverse fut soulevée sur qui en avait la paternité entre Leibniz et Newton, occultant auprès du grand public l'apport de Fermat. L'algorithme du passage à la limite pour calculer la tangente à une courbe est en effet une invention de Fermat (méthode des maxima et minima) en 1636 et était public dès 1667, car rapporté par Huygens à l'Académie des sciences. Les évolutions ultérieures, de Leibniz et Newton (qui étaient en rapport avec Huygens), portent sur les notations. La contribution majeure de Leibniz fut sans conteste son système de notation. » (Jean Marie Constant Duhamel Mémoire sur la méthode des maxima et minima de Fermat, et sur les méthodes des tangentes de Fermat et Descartes Gauthier-Villars, 1864, cité par Wikipédia)


« Isaac Newton établit la méthode des fluxions, intuitive mais peu rigoureuse ; elle permet le calcul des orbites des planètes grâce aux lois de la gravitation découverte en 1671 mais publiée partiellement en 1687 dans Philosophiae naturalis principia mathematica (Principes mathématiques de la philosophie naturelle) et intégralement en 1704 dans De l'optique.

Leibniz, lui, s'aperçoit que les problèmes de quadratures et de tangentes sont l'inverse l'un de l'autre et formalise établit des règles de calcul précises et définit les notion de dérivée, intégrale et infiniment petit ; conçue en 1675 mais publiée en 1684 dans Acta eruditorum. » (Wikipédia/Calcul Infinitésimal)

« L'idée essentielle de Newton et Leibniz était d'utiliser l'algèbre cartésienne pour synthétiser les résultats antérieurs et développer des algorithmes qui pourraient être appliqués uniformément à une large classe de problèmes. La période de formation des recherches de Newton s'étend de 1665 à 1670, tandis que Leibniz travaille quelques années plus tard, dans les années 1670 » ((Encyclopædia Britannica/ Newton-Leibniz).


« Le calcul infinitésimal est une branche des mathématiques qui s'intéresse aux fonctions, à leurs limites, aux dérivées, aux intégrales, aux séries et suites infinies.   Le calcul infinitésimal est l'étude des variations. C'est un domaine qui permet d'étudier, à coup de chiffres, de courbes et d'équations, nombre de phénomènes de la vie courante. Certes, ce genre de calcul peut sembler très abstrait, mais en fait, on peut, par exemple, étudier dans le détail la progression de votre entreprise, ou savoir quelle est la consommation d'un engin spatial à telle ou telle altitude. Le calcul infinitésimal sert beaucoup dans les domaines suivants : ingénierie, économie, statistiques, chimie, physique… ».( Science et technologie. Mathématiques. Comment comprendre le calcul infinitésimal).


30 ans après la machine à additionner de Pascal, Leibniz inventa la machine à multiplier et diviser. Mais au vu de la complexité de fabrication de ses pièces par un artisan, ce n’est que 21 ans plus tard, en 1694 qu’elle put être rendue publique. Il n’en reste qu’un exemplaire. Le principe en est l’utilisation d’un tambour à dents inégales combiné avec un chariot mobile.

On lui doit les signes (intégrale), = , dx , . pour la multiplication et : pour la division.


Isaac Newton

Isaac Newton (1642-1727), nait aux bords de la Mer du Nord dans le Lincolnshire alors que son père vient de décéder. Sa mère qui a 19 ans à sa naissance, se remarie trois ans plus tard avec un pasteur aisé de 40 son aîné. Il est élevé par ses grands-parents maternels, une famille cultivée composée de religieux et d’universitaires. De la séparation anxiogène d’avec sa mère, il gardera toujours un sentiments de frustration, de dépossession qui le fera toujours tenir farouchement voire violemment à ses découvertes. Et malgré un entourage familial aimant, il vit replié sur lui-même en solitaire.

A dix ans, sa mère revient avec trois enfants suite au décès de son mari. Isaac entre à l’école de Grantham où par défi et pour toujours il voudra être le premier. Il s’abreuve de savoir à l’importante bibliothèque du pharmacien qui le loge. Outre la physique appelée alors la philosophie naturelle sont intérêt le porte vers le dessin. Sa mère veut faire de lui un fermier, ses proches ayant remarqué ses dons précoces l’en dissuadent.


À dix-sept ans, il est amoureux d’une camarade de classe, mademoiselle Storey. Bien que fiancé, le mariage n’aura pas lieu. Il restera vierge et célibataire toute sa vie.

En 1661, il entre au Trinity College de Cambridge pour suivre l’enseignement des arts libéraux enseignés depuis la période médiévale[10]. Mais, il s’intéresse plus aux philosophes-scientifiques modernes comme Descartes, Hobbes, Gassendi … Et découvre les mathématiques avec des ouvrages comme Geometria de Descartes, Miscelanea du Hollandais Frans van Schooten (1615-1660), éditeur de Descartes qui traduit et publia en 1657 De Ratiociniis in Aleæ Ludo sur le calcul des probabilités de Christiaan Huygens et  Les Clavis Mathematica que publia, à côtés de ses travaux (Arithmeticae in numeris et speciebus institutio 1631), le mathématicien et théologien William Oughtred (1574-1660), un manuel à l’usage des étudiants résumant en 100 pages le principal du savoir en arithmétique et algèbre de son temps.

En 1665, avec une bourse qui lui a permis de poursuivre ses études, il obtient un titre de bachelier ès arts. Il poursuit ses recherche sur les fonctions dérivables[11] et les cubiques.

« Entre 1664 et 1672, date de son entrée à la Royal Society, Newton traverse la période de toutes ses intuitions et visite tous les domaines qu'il approfondira plus tard. Cependant, il ne publie toujours rien, estimant qu'il est le seul lecteur digne de lui-même et repoussant toujours plus violemment l'idée de s'exposer au « bruit et à la fureur du monde ». C'est donc à cette période, entre 1664 et 1666, que va naître sa grande idée de gravitation, alors que la grande peste lui fait quitter Cambridge pour rejoindre sa mère ». ( Citation et base de la biographie Christian Magnan Newton Biographie vaubsciences-56.webself.net/file/si76624/download/Isaac Newton-fi2301)


En 1668, il obtient le titre de Master of Arts avec obligation de se soumettre pour 7 ans aux décisions de l’Église anglicane. L’année suivante, il rédige une Méthode des Fluxions sur les fondements du calcul infinitésimal. La même année, il succède à son maitre, Barrow, à la chaire de mathématique. Il a 26 ans ; Trois ans plus tard, il entre à la Royal Society de Londres. Ses travaux qu’il mène alors sur la lumière ne seront publiés qu’en 1704 dans Opticks. Il met au point un télescope à miroir sphérique qui sera appelé Miroir de Newton. En 1675, il publie ses travaux sur la lumière qui démontrent que la lumière est composée de plusieurs couleurs grâce au prisme qu’il a mis au point. Il est aussitôt célèbre. L’ouvrage ne sera publié qu’en 1704.

En 1687, Newton publie Philosophiæ naturalis principia mathematica, (Principes mathématiques de la philosophie naturelle). En posant les bases fondamentales de la philosophie naturelle (la physique), Newton ouvre une ère nouvelle à la science. Une telle révolution ne se reproduira qu’avec Einstein quelque 350 ans plus tard.

Au début des années 90, il entre dans une période psychologiquement éprouvante en bonne partie due à la remise en cause de sa paternité sur ses découvertes et l’on sait que c’est une question critique chez lui. Newton a fait ses découvertes sur la calcul différentiel en 1671 mais ne les a publiées qu’en 87 (Philosophiae naturalis principia). Leibniz a fait les siennes en 1675 et les a fait paraître en 74 dans Acta eruditorum.


Son travail d’alchimiste qui lui fait passer de longue période dans son laboratoire l’a épuisé avec l’éventualité d’un empoisonnement au mercure ou au plomb. La cause première de sa dépression est sans doute la fin de sa relation avec l’astronome suisse Nicolas Fatio de Duillier (1664-1753), arrivé à Londres en 1687. Duillier a alors 27 ans, Newton 49. Duiller est l'inventeur d'un système pour percer les pierres (rubis ou saphirs) pour l'horlogerie. Il soutiendra Newton dans sa querelle avec Leibniz et donnera une explication de la gravitation par des flux d’infimes particules. Il est membre de la Royal Society en 1688. Il sera condamné en 1707 au pilori pour ses sympathie avec les camisards des Cévennes réfugié dans la capitale anglaise.

« En avril 1696, il démissionne du Collège de Cambridge et  quitte la ville pour devenir directeur de la Maison de la Monnaie (Royal Mint, Monnaie Royale), qui lui apporte une amélioration substantielle de son statut économique et social ». Il lutte vigoureusement contre les faux-monnayeurs et obtient la condamnation à mort de dix d’entre eux.

En1703, il est nommé président de la Royal Society (voir Courants Philosophiques/ Rationalisme)


« En 1704, En 1704, il fait publier, en anglais, ses travaux — qu'il tenait cachés depuis vingt ans — concernant la lumière.. Il fera publier une version en latin d'Optiks deux ans plus tard… En 1705, il est anobli par la reine Anne, il adopte alors un blason inhabituel constitué d'une paire de tibias humains croisés sur un fond noir, à la manière d'un drapeau de pirate sans tête de mort.… En 1720, Newton investit et perd l'essentiel de sa fortune financière dans la bulle de la South Sea Company (mais il n'est pas ruiné, grâce à sa fortune immobilière) ». (Wikipédia/Newton).

Les dernières années de sa vie Newton les consacrera à des études religieuses dans sa propriété du quartier de Kensington (encore campagnard à l’époque). Souffrant de goutte et de problèmes pulmonaires, il meurt à l’âge de 84 ans. Ses funérailles seront nationales, son cercueil exposé à Westminster et inhumé dans la nef royale.

Les découvertes mathématiques de Newton furent très vite adoptées par le milieu scientifique, mais la notation du calcul différentiel adoptée fut celle du Leibniz. Quant à ses découvertes en physique, elles eurent bien plus de mal à s’implanter dans les esprits. Il fallut attendre le XVIIIème siècle quand Euler (1707-1783) et d'Alembert (1717-1783) poursuivirent ses travaux pour qu’elles soient adoptées et soient la seule référence dans le domaine scientifique jusqu’à ce que la théorie de la relativité, puis celle de la physique quantique ne soient formulées.

Son ami, le théologien unitarien, Samuel Clarke (1675-1729) favorisa l’adoption  de la physique newtonienne en place de la  cartésienne. il participa pendant deux aux Boyle Lectures (cf. Boyle).


Ses Travaux

« Tout ce qui n'est pas déduit des phénomènes, il faut l'appeler hypothèse ; et les hypothèses, qu'elles soient métaphysiques ou physiques, qu'elles concernent les qualités occultes ou qu'elles soient mécaniques, n'ont pas leur place dans la philosophie expérimentale.» (Philosophiae naturalis principia mathematica)


Principe d’Inertie et Loi de la Gravitation

« En 1687, il publie donc son œuvre majeure : Philosophiæ naturalis principia mathematica, (Principes mathématiques de la philosophie naturelle). Cette œuvre marque le début de la mathématisation de la physique. En effet, Newton y expose le principe d’inertie, la proportionnalité des forces et des accélérations, l’égalité de l’action et de la réaction, les lois du choc, il y étudie le mouvement des fluides, les marées, etc. Mais il expose aussi et surtout sa théorie de l’attraction universelle. Les corps s’attirent avec une force proportionnelle au produit de leur masse et inversement proportionnelle au carré de la distance qui les sépare » (Wikipédia)

En énonçant son Principe d’Inertie ou Lois du Mouvement, Newton fonde la Mécanique Classique, nommée ainsi après la Mécanique Relative d’Einstein. Trois lois ou trois principes : principe d’inertie, principe fondamental de la dynamique de translation, principe d'action-réaction ; vient  un quatrième principe, celui  de la relativité. Les lois de Newton qui ont démontrer les découvertes de Galilée et de Kepler ne sont applicables que pour le mouvement d’objets à une vitesse faible par rapport à celle de la lumière. La Relativité d’Einstein s’applique au mouvement d’objets s’approchant de la vitesse de la lumière.


La loi de la gravitation universelle ou Loi de l'Attraction Universelle, présentée également dans ce même ouvrage peut s’exprimer ainsi : « La loi de la gravitation universelle correspond à l’expression de la valeur de la force de gravitation s’exerçant entre deux corps » (http://webphysique.fr/loi-gravitation-universelle/ #Présentation). L’anecdote de sa découverte est connue.

« Tandis qu’il méditait dans le jardin, il lui vint à l’esprit que le pouvoir de la gravité (qui faisait tomber la pomme de l’arbre vers le sol) ne se limitait pas à une certaine distance de la surface terrestre, mais qu’il devait s’étendre beaucoup plus loin que ce que l’on pensait habituellement. Pourquoi pas aussi loin que la Lune, se dit-il, et dans ce cas, ce pouvoir doit influencer son mouvement et même la retenir sur son orbite ; à la suite de quoi, Newton se mit à calculer quelle serait la conséquence d’une telle hypothèse ». (Rapporté par John Conduitt, assistant de Newton)

 « Newton établit que tous les corps possédant une masse exercent l’un sur l’autre une force équivalente qui les attire l’un vers l’autre, appelée force de gravitation, et propose une relation qui permet de calculer la valeur de cette force. Elle est valable en tout point de l’espace ». 


Calcul différentiel

« Si père du calcul différentiel il y a eu, ce fut sans doute Eudoxe de Cnide  [4ème siècle av.J.C.]. Il développa en effet, mille-cinq-cents ans avant nos deux compères, la méthode dite « d’exhaustion », ancêtre du calcul intégral (calcul de surfaces), réciproque du calcul différentiel. Cette méthode avait pour objectif de calculer des aires (les quadratures), par des encadrements successifs… Buttant sur la résolution de la quadrature du cercle, c’est-à-dire l’expression de la surface d’un cercle sous la forme d’un nombre au carré, Euclide, puis Archimède décidèrent d’inscrire à l’intérieur du cercle, un polygone dont ils savaient calculer la surface. Un second polygone fut dessiné à l’extérieur du cercle. Cette méthode permit d’encadrer le nombre Pi, le rapport entre cette surface et le rayon du cercle au carré… La méthode était dite « d’exhaustion », car l’idée était de réduire, autant que faire se pouvait, la différence entre la surface du polygone et celle du cercle, et ce, jusqu’à l’épuisement. Pour cela, on augmentait progressivement le nombre de côtés du polygone… La tangente à une courbe est une droite qui coupe la courbe en un point et dont la pente est celle de la courbe en ce point. Il y a donc autant de tangentes que de points sur la courbe, c’est-à-dire une infinité. La question est alors de connaitre l’équation générale de la pente de cette droite si particulière qu’est la tangente.»(https://leseditionsdeschavonnes.com/2016/03/07/ breve- histoire-du-calcul-differentiel/)

« Tout d’abord, c’est en 1671 que Newton découvrit les principes du calcul différentiel, il mit toutefois quelques années avant de publier son ouvrage. Son raisonnement comportait deux aspects : la cinématique, qui étudie un corps en mouvement, et la dynamique, qui explique comment une force provoque un mouvement. Newton illustra aussi dans son ouvrage plusieurs lois, principes et méthodes, par exemple les méthodes de fluxions. Dans son raisonnement, Newton utilise des concepts de mécanique : la vitesse et le temps. Toutefois, il n’avait pas de notion concrète de la vitesse, il l’illustrait comme étant une «intensité du mouvement» (https://isagagnon.wordpress. com/mathematique/calculs-(differentiels/clacul-differentiel-newton-et-leibniz/).

Sur le Calcul différentiel voir Fermat, Leibnitz, Wallis.


Optique

Dès 1666, il commence ses travaux sur la lumière qui démontreront grâce au prisme que la lumière est composée de plusieurs couleurs qui constituent l’arc-en-ciel. Ce phénomène de réfraction du rayon lumineux (sa déformation quand il traverse un dioptre, surface séparant deux milieux, air-eau par exemple) avait déjà été étudié par Descartes (Dioptrie 1637). Mais la découverte de Newton est que la couleur est dans la lumière non dans le milieu qu’elle traverse. En 1675, il a écrit terminé Opticks dans lequel il expose ses découvertes mais l’ouvrage ne sera publié 1704.

Il mettra au point un télescope à miroir sphérique qui sera appelé Miroir de Newton.


Alchimie

A partir de l’âge de 12 ans, Newton a été hébergé chez un pharmacien. Il logeait dans le grenier de la pharmacie. Ça curiosité naturelle pour les sciences le poussa à s’intéresser aux produits pharmaceutiques ; et il entreprit quelques expériences chimiques, qu’il décrira selon les termes en usages à l’époque, ceux de l’alchimie. Son laboratoire, celui-là même où il poursuivit ses recherches sur la lumière blanche, ayant pris feu, un nombre important de ses manuscrits a fort probablement été détruit.

Mais certains furent préservés et transmis de générations en générations jusqu’à ce que la famille les mette aux enchères (Sotheby, 1936). Une partie fut achetée par l’université de Cambridge, une autre partie provenant de collections privées a été rachetée par l’American Chemical Heritage Foundation, et porte le titre de Preparation of (Sophick) [Philosophique] Mercury for the [Philosphers] Stone (Préparation du mercure philosophique pour la pierre philosophale) ; plus précisément Préparation du Sophick [mercure] pour la pierre philosophale par l’Antimonial Stellate Regulus [Régule stellaire antimonié ] de Mars et de la Lune.


La recherche de Newton s’inscrivait bien dans la tradition de l’art du feu dont le but est de découvrir la pierre philosophale, panacée universelle et élixir de vie, qui permet la transformation des métaux en or. Le mercure philosophique étant l’un de ses principaux composants. Le manuscrit contient une partie des travaux du médecin alchimiste américain, George Starkey (1628 †Londres 1665), connu pour ses traités d'alchimie publiés sous le pseudonyme de Eirenaeus Philalethes (Eyrénée Philalèthe).  Newton considéra, ses descendants aussi, que ce manuscrit n’était pas propre à la publication.

« Ici aussi, à côté d'explications sobres de phénomènes optiques et physiques tels que la congélation et l'ébullition, on trouve "le trident de Neptune", "la tige caducéenne de Mercure", et bien sûr le "Lyon vert", tous symbolisant des substances dérivées des lectures alchimiques de Newton. Quel que soit le but ultime des recherches alchimiques de Newton, il est clair que nous ne pouvons pas ériger un barrage étanche les séparant de ses autres efforts scientifiques ». (http://webapp1.dlib.indiana.edu/newton/project/about.do)

Of Natures Obvious Laws & Processes in Vegetation (Des lois évidentes de la nature et du processus de la végétation), datant de 1671–75, est également un ouvrage sur l'alchimie que son auteur ne voulut pas publier.

«  Le traité commence par un examen détaillé des similitudes et des différences entre la génération minérale et celle des animaux et des végétaux, puis passe à une théorie assez originale des différentes méthodes par lesquelles la nature produit deux produits communs, le sel marin et le nitre. Après cela, Newton présente son point de vue selon lequel la terre est elle-même une créature vivante et utilise sa respiration pour expliquer la gravité, l'amenant à une discussion complexe sur différents "airs" ainsi que sur la relation de matériaux encore plus subtils, à savoir, l'éther et le « corps » de lumière »

(https://www.universitypressscholarship.com/view/10.23943/ princeton/ 9780691174877.001.0001/upso-9780691174877-chapter-008)


Œuvres Principales

  • ·               Method of Fluxions and Infinite series (La Méthode des fluxions et des suites infinies) sur calcul différentiel, terminé en 1671 publication posthume en 1736
  • ·               De motu corporum in gyrum (Du mouvement des corps sur orbite) 1684.
  • ·               De gravitatione et equipondio fluidorum (Sur la gravité et l'équivalence des fluides)
  • ·               Philosophiae naturalis principia mathematica 1687
  • ·               Opticks, 1704  sur la lumière et sa composition.
  • ·               Arithmetica universalis, 1707 sur concepts mathématiques.
  •               A treatise of the system of the world, posthume 1728. 


Notes

 [1] L’académie de Florence a été fondée en 1540 sous le nom de l’Académie des Humides (Accademia degli Umidi) en réaction à la création à Padoue de ‘Académie des Brûlants (Accademia degli Infiammati). Deux ans plus tard, Cosimo 1er, premier Grand-Duc de Toscane décide qu’elle devra s’appeler l’Academia Fiorentina. (Voir T2, V2/ Les Arts/ Cinquecento/ Le Classicisme Romain/ peinture et Contre-réforme). A ne pas confondre avec l’Academia Platonica crée à Florence en 1463 par Cosme de Médicis l’Ancien que dirigera le jeune Marsile Ficin (1443-1499).

[2] L’Ars Dictaminis remonte à l’abbaye du Mont Cassin au XIème siècle. « Mais c’est à l’école de Bologne de la première moitié du siècle suivant, avec les grands dictatores que furent Adalbert de Samarie, Hugues et surtout Bernard dit de Bologne, que l’on doit d’avoir orienté plus particulièrement cet ars du dictamen vers le traitement de l’epistola, la lettre-missive, et d’avoir défini dans ce domaine une «norme», la «norme épistolaire » (Vulliez Charles. L’ars dictaminis et sa place dans la «préhistoire » médiévale de la requête écrite. In: Suppliques e requêtes : le gouvernement par la grâce en Occident (XIIe-XVe siècle) Rome : École Française de Rome, 2003. pp. 89-102. (Publications de l'École française de Rome, 310); https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_2003_act_310_1_7423). Cet ars s’applique aux requêtes et lettres officielles et non littéraire.

[3]Soit A, B, C trois points alignés et A’, B’, C’ trois points alignés. On suppose de plus que tous ces points sont distincts deux à deux.
Si les droites (BB’) et (CC’) sont parallèles alors on a le rapport ab/ac=ab’/ac’= bb’/cc’

[4] Citation et pour en savoir plus sur Rohault, sa vie, son œuvre : https://www.encyclopedia.com/history/historians-and-chronicles/historians-miscellaneous-biographies/jacques-rohault

[5] « Le calcul infinitésimal est une branche des mathématiques qui s'intéresse aux fonctions, à leurs limites, aux dérivées, aux intégrales, aux séries et suites infinies.   Le calcul infinitésimal est l'étude des variations. C'est un domaine qui permet d'étudier, à coup de chiffres, de courbes et d'équations, nombre de phénomènes de la vie courante. Certes, ce genre de calcul peut sembler très abstrait, mais en fait, on peut, par exemple, étudier dans le détail la progression de votre entreprise, ou savoir quelle est la consommation d'un engin spatial à telle ou telle altitude. Le calcul infinitésimal sert beaucoup dans les domaines suivants : ingénierie, économie, statistiques, chimie, physique… ».( Science et technologie. Mathématiques. Comment comprendre le calcul infinitésimal).

[6] http://serge.mehl.free.fr/chrono/Fermat.html: « Fermat énonce son principe d'économie naturelle ou principe de minimum (1657), emprunté à Héron d'Alexandrie, selon lequel le chemin emprunté par la lumière est celui qui minimise son temps de parcours en admettant l'idée, exprimée auparavant par Alhazen [Le Caire 965-1039] que la lumière conserve une vitesse constante dans un milieu homogène, mais moindre dans un milieu dense. »

[7] Le bourgmestre de Magdebourg,   Otto von Guericke (†1686) est l’inventeur de la pompe à air. Il fit sa fameuse expérience des Ballons de Magdebourg à la diète de Ratisbonne en 1654 : deux attelages de 15 chevaux n’ont pu séparer deux demi-hémisphères de 50cm de rayon dans lequel il avait fait le vide, mettant ainsi en évidence la (force de la ) pression atmosphérique (qui empêche la séparation).

[8] On s’accorde généralement à attribuer à Cavalieri la Méthode des Indivisibles. A l’Article sur Roberval de l’Association Française pour l’avancement des Sciences, on peut lire : « a inventé la «méthode des indivisibles», préfigurant le calcul intégral de Newton : par la sommation de nombres infiniment petits, on peut calculer la surface délimitée par une courbe ou le volume généré par sa rotation. L’invention sera attribuée à l’Italien Cavalieri, faute de publication de Roberval. En réponse à un défi lancé par Mersenne, Roberval calcule la surface délimitée par une cycloïde, courbe mythique, appelée «roulette» à cette époque (1634). C’est la trajectoire d’un clou sur une roue en mouvement ».L ‘association précise que Roberval devant passée chaque année jusqu’en 1655 un concours pour maintenir son poste d’enseignement, il réserver ses découvertes pour ces concours et ne publia que deux livres dan sa vie.

[9] Le découvreur de cette formule serait du mathématicien écossais James Grégory (1638-167) Voir http://pi314.net/fr/leibniz.php. Cette formule de Leibniz est aussi appelée Formule Grégory-Leibniz.

[10] Composés du quadrivium (arithmétique mathématique, musique, astronomie) et du trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et enseignés depuis l’Antiquité, ils ont été remis à l’honneur par Alcuin, proche conseiller et ami de Charlemagne.

[11] Le calcul des dérivées est un outil indispensable dans le calcul infinitésimal (voir Leibniz). Une fonction dérivée est une fonction calculée à partir d’une fonction initiale. « Une primitive d'une fonction f est une fonction F telle que F' = f. On parle de la dérivée d'une fonction et d'une primitive d'une fonction, car une fonction admet toujours une infinité de primitives .»




L'Alchimie

Introduction - Jean d'Esapgnet - Jean-Baptiste van Helmont - Robert Boyle - Robert Hooke


Introduction

En ce siècle voit la naissance de la méthode scientifique  dont sa pratique de l’observation, son ‘expérimentalisme’,  son empirisme et ses déductions fondées sur la seule raison la sépare des sciences de la période médiévale ; méthode que vont adopter toutes les (nouvelles) sciences appliquées,  en ce siècle où la terre s’est mise à tourner autour du soleil alors qu’au siècle précédent le soleil tournait autour d’elle, en ce siècle où le cœur devient le moteur de la circulation sanguine et non plus le  foie qui ne se mit en n’en plus produire au grand dam des thuriféraires de Galien et Aristote, il pourrait paraître surprenant qu’en ce siècle comme de par les siècles passées, de grands noms de la pensée et de la science se soient encore ‘attardés’ à cette vieille lune que serait l’alchimie, science dite sacrée, dont l’utopie serait de transformer par condensation et vaporisation le plomb en or et de découvrir une pierre dite philosophale, panacée des panacée.

Pourtant, l’alchimie que l’on dit ancêtre de la chimie quand on veut bien lui reconnaître quelque intérêt, est à la fois une pratique en laboratoire (l’athanor) et une quête spirituelle (l’accès à la Connaissance). Les Marsile Ficin de la Première Renaissance n’avaient retenu que la quête, mais les Grosparmy français, eux, avaient bien « labouré » le Grand Œuvre en ses complètes dimensions. Et de ce fait, l’alchimie touche encore du doigt une science toute jeune et une philosophie qui reste imprégnée de religion, de mysticisme en ce siècle autant religieux qu’il est rationnel.

La Réforme et la Contre-Réforme ont tant bouleversé les esprits qu’elles n’ont pas apporté la sérénité aux âmes. On sait l’importance du Lullisme au siècle précédent  et l’on sait l’intérêt qu’ont suscité les manuscrits que l’auteur de l’Ars Magna a laissé en héritage aux Chartreux du Couvent de Vauvert (jardin actuel du Luxembourg) et à qui l’on a attribué bon nombres de publications sur l’alchimie, sans oublier Giordano Bruno qui, mort à l’orée du XVème siècle, produisit quelques écrit sur l’Art.

« Entre la fin du XVIème siècle et la première moitié du XVIIème siècle, on compte plus d’une vingtaine de recueils, et dictionnaires qui commentent l’œuvre de Paracelse et d’une manière générale tentent d’éclaircir les obscurités de la pensée alchimique… Et tandis que dans toutes les cours d’Europe, les alchimistes sont invités à montrer leur talent… paraissent la Kabbale Chimique de Franciscus Kieser (Mulhouse 1606), l’Atalanta Fugiens de Michæl Maier ( 1618), l’Ortus Médicæ de J.-B. van Helmont (Amsterdamn 1648), l’Alchymista Christanus de J.P. Fabre (Toulouse 1632), des recueils comme Thatrum himicum (Strasbourg 1602), le Museum Hermeticum (Francfort 1625) ou le Thatrum Chemicum Britnnicum d’Elias Ashmole (Londres 1652). Les philosophes, savants et théologiens, F. Bacon, R. Descartes, P. Gassendi, M. Mersenne, G. Leibniz, B. Spinoza, John Dee, H. More, R. Boyle ne manquent pas de s’intéresser aux textes alchimiques, à cette philosophie de la nature qui semble incontournable à un moment où la différence entre chimie et alchimie n’existe pas et où la philosophie qui a déclaré avec Descartes son indépendance par rapport à la théologie, ne peut éviter la question de la différence entre philosophique et philosophal[1] ».


Jean d'Espagnet

Jean d'Espagnet (1564-1637), né à St Émilion, est fils d’un médecin bordelais, En 1590, Il est avocat à Bordeaux En 1592, il est conseiller au Grand Conseil de Paris. Il continue de vivre à Bordeaux. En 1594, il reçoit Marie de Gournay (voir Littérature/France/Roman) qui à préfacer l’édition posthume des Essais et qui va séjourner quelque temps au Château de Montaigne, invitée par l’épouse de l’essayiste.

En 1601, il est président de chambre ( à mortier) au Parlement de Bordeaux.. En 1608, nommé conseiller d’État, il se rend à la Paris. En 1609, il est l’un des juges qui participent à l’enquête de sorcellerie dans le pays basque en Larbourd dont le ‘chef d’enquête’ Pierre de Lancre ( † 1631)décrira par le détail dans Tableau de l'inconstance des mauvais anges et demons (1612)les tortures de dizaines de sorcières avant qu’elle ne soient montées au bûcher. Ce massacre restera dans les annales pour le plus important en France. Dans la période de 1560 à 1620, notamment en Allemagne et en Flandres ce sont en tout quelque 40000 ‘sorcières’ qui ont été condamnées au bûcher.

Collectionneur et bibliophile, il constitua un importante bibliothèque qu’il légua à son fils Étienne, fabricant de lentilles de lunettes astronomiques, et par qui, lui donnant accès à sa bibliothèque, permit au célèbre mathématicien  Pierre Fermat, avocat à Bordeaux de 1627 à 1631 de  découvrir l’œuvre de François Viète (1540-1603), mathématicien et cryptologue (chiffreur) à qui l’on doit, exposé dans In artem analyticem isagoge (1591), ‘l’algèbre nouvelle’, dite aussi ‘spécieuse’, qui utilise au contraire de l’algèbre rhétorique, des symboles dans les équations.

Espagnet reste surtout connu pour ses recherches sur l’art du feu.  Il laisse notamment de 1609 Le miroir des alchimistes sous le pseudonyme du "Chevalier Impérial" de 1616 et 1623 Arcanum Hermeticae philosophiae opus (L'œuvre secret de la philosophie d'Hermétique )sous l’anagramme "Penes nos unda Tagi" ("Pépites du Tage").

Enchiridion Physicae restitutae (La philosophie naturelle restituée) de 1623 sous l’anagramme « Spes mea est in agno : Mon espoir est dans l’agneau ».


Dans ses écrits, il se réfère au néoplatonisme et au médecin holistique Paracelse (1494-1541). Dans la traduction en français de des deux traités parus simultanément paru dès le XVIIe siècle, Jean Bachou écrivit en préface de l’Enchiridion :

« La philosophie que d’Espagnet entend restituer dans sa pureté, c’est celle des prédécesseurs d’Aristote, les philosophes présocratiques, qui ont suivi la voie des Chaldéens, des Égyptiens, d’Orphée, de Zoroastre et d’Hermès Trismégiste, c’est-à- dire de toute la Prisca philosophia, cette chaîne de philosophes divinement inspirés qui reçurent avant la venue du Christ une partie de la Religion chrétienne, qu’ils ont transmise plus pure, étant plus proches des origines. »

On lui doit l’inscription latine de la statue d’Henri IV placée déjà de son temps au Pont Neuf.


Jean-Baptiste Van Helmont

Jean-Baptiste Van Helmont (1579-1640) né et mort dans le Brabant flamand néerlandophone (Vilvoorde ou Bruxelles ), est le fils d’un auditeur à la Cour des Comptes du Brabant et d’une mère, Marie de Stassart, issue d’une des plus illustres familles nobles.

Il obtient à 17 ans, son diplôme de philosophie à l’université de Louvain, mais se tourne vers les sciences, algèbre et géométrie, astronomie.

Il suit parallèlement les cours d’un philologue de renom, le jésuite Martín Antoine Delrío (1551- 1608) qui venait de publier en 1599, Disquisitiones magicae (Investigations sur la Magie) en six volumes dans lequel il faisait preuve d’une totale intolérance envers la sorcellerie ; ce qui fut une des raisons de l’éloignement de son élève.

La même année, il obtient, à 20 ans, son diplôme de médecin et pratique l’iatrochimie   (du grec médecin-chimie ou chimiatrie), médecine qui, mise au point par Paracelse, considère les formes pathologiques comme un déséquilibre entre l’individu et son environnement. Il se tourne vers la mystique et lit la mystique flamande, Jean Tauleur, (†1361) mystique de l’École Rhénane, disciple de Maitre Eckart, et l’adepte de la Devotia Moderna généralement considéré comme l’auteur de L’Imitation de Jésus-Christ, Thomas a Kempis (†1471) 


De 1599 à 1605, il exerce en Suisse, Italie, France et Angleterre . En 1609, il se marie et a cinq enfants. Il va se consacrer pendant dix ans à la pyrotechnique. Une seconde expérience spirituelle, après celle qui provoqua son orientation mystique, le convainc qu’il possède des pouvoirs surnaturels qui lui confèrent de connaître les secrets de la nature.

En 1617, il publie De magnetica vulnerum curatione qui provoque une diatribe avec les médecins officiels galiénistes.

En 1618, certain d’avoir changé du mercure en or, il fait baptiser son fils François-Mercure.

En 1634, il va être sous le projecteur de l’Inquisition pendant deux ans.


Van Helmont contesta que les Quatre Élément (eau, terre, feu, air) ne sont pas comme on le pensait depuis Aristote les éléments constitutifs de la matière. Ni la terre ni le feu n’en sont ses constituants. La terre n’est que de l’eau et le feu que de la fumée.

Ces travaux ‘alchimiques’ dans son laboratoire de Vilvoorde, qui l’écartèrent progressivement de l’alchimie pour le mener vers une chimie naissante, lui permirent de déceler

« la présence de suc gastrique dans la digestion ou comment produire de l’acide chlorhydrique, de l’acétate d’ammoniaque ou de l’huile de soufre. Il remarqua aussi que le charbon, par la combustion, exhalait une vapeur, appelée un « esprit » jusqu’alors inconnu. Il va lui donner le nom de « gaz », qui n’est autre qu’une déformation du mot allemand « gasht » ou du néerlandais «geest» signifiant « esprit ». Cet « esprit », il va le retrouver un peu partout : dans les eaux de Spa, dans les celliers, dans les mines, dans la fermentation de l’alcool et même dans les produits de la digestion… il pratiqua à maintes reprises une expérience qui est entrée dans l’histoire, celle de la bougie : « Éteignez brusquement une bougie à longue mèche ; arrangez-vous de façon à ce que l’air ne soit pas trop agité afin de ne pas éparpiller la fumée qui s’échappera de la chandelle éteinte. Approchez une autre flamme de la fumée qui s’élève ; celle-ci s’enflammera et vous verrez la flamme descendre jusqu’à la mèche et enflammer à nouveau la chandelle préalablement éteinte.» (https://curieuseshistoires-belgique.be/la-decouverte-du-gaz-par-jean-baptiste-van-helmont/)

Il meurt en décembre 1644 d’une violente pleurésie pour laquelle, il n’avait pas voulu se soigner.


Robert Boyle

Robert Boyle (1627-1691), né au château de Lismore dans le comté de Waterford, en Irlande et mort à Londres, est le quatorzième fils du richissime 1er Comte de Cork. Il reçoit très tôt une formation humaniste. Orphelin de mère, il entre à huit ans au célèbre et coûteux Eton College et achève ses études à Genève où il a notamment étudié les mathématiques. Jeune homme, il voyage en Europe. En 1641, il séjourne à Florence. De retour en Angleterre en 1644, il s’installe à Stalbridge House dans le Dorset (s.o.) et va consacrer sa vie à la recherche. Il intègre le  Collège Invisible, le Philosophical College, comme il le nommé lui-même, réunissant  un groupe de chercheurs portés sur  la nouvelle philosophie ou philosophie expérimentale, des « philosophes de la nature » qui communiquent sur leurs expériences. Ce groupe sera à l’origine de la Royal Society.

 Il retourne en Irlande en 1652, mais revient à Oxford en 54.


Avec Robert Hooke, il améliore la pompe à air d'Otto von Guericke. En 1659, il achève de mettre au point un moteur pneumatique. En 1660, dans son livre, New Experiments Physico-Mechanical, Touching the Spring of the Air, and its Effects, il est le premier à faire mention de la loi selon laquelle le volume d'un gaz varie en raison inverse de la pression du gaz, que les anglophones appellent la Loi de Boyle et que les francophones appellent la Loi Mariotte qui a publié sa loi qu’en 1676.

En 1680, il est président de la Royal Society dont il fut un des membres fondateurs en 1660. La société avait été préfigurée par l’Invisible College dont il fut le premier à désigner sous ce nom dans ses lettres de 1647 les réunions de philosophes auxquelles il se félicitait de participer avec entre autres Robert Hooke (1635-1702), John Wilkins (1614-1672) et l’architecte Christopher Wren (1632-1723). Ils se réunissaient régulièrement pour échanger leurs expériences comme leurs connaissances.


 « Il a fait une "liste de souhaits" de 24 inventions possibles qui comprenaient "la prolongation de la vie", "l'art de voler", "la lumière perpétuelle", "rendre les armures légères et extrêmement dures", "un navire à naviguer avec tous les vents, et un navire à ne pas couler", "un moyen pratique et certain de trouver des longitudes", "des médicaments puissants pour altérer ou exalter l'imagination, la veille, la mémoire et d'autres fonctions et apaiser la douleur, procurer un sommeil innocent, des rêves inoffensifs, etc.". Tous sauf quelques-uns des 24 se sont réalisés » (https://en.wikipedia.org/ wiki/Robert_Boyle)


En 1669, sa santé déclinant, il se retire de la vie publique mais tient à laisser des notes sur ses recherches en chimie « comme une sorte d'héritage hermétique aux disciples studieux de cet art ». Il meurt paralysé dans la maison de sa sœur morte une semaine auparavant et avec qui il avait partagé ses recherches pendant 20 ans.

Chimiste, « Boyle améliora le thermomètre de Galilée et la machine pneumatique d’Otto von Guericke, introduisit la notion moderne d’élément chimique en opposition à la théorie aristotélicienne des éléments (The Sceptical Chymist, 1661) et découvrit le rôle de l’oxygène dans la combustion et la respiration ».(Encyclopédie Larousse).


En un premier temps alchimiste, dans The Skeptical Chymist, il critiquera les « expériences par lesquelles les spagyristes vulgaires ont l'habitude de s'efforcer de prouver que leur sel, leur soufre et leur mercure sont les vrais principes des choses". Pour lui, la chimie était la science de la composition des substances ». Il est considéré par certains comme le père de la chimie moderne. Cependant dans A Free Enquiry into the Vulgarly Received Notion of Nature, qui reste empreinte d’alchimie, il expose « un argument complexe de contre l'utilisation d'explications téléologiques pour les corps inanimés, tels que les métaux. L'objet central de cet argument est une mystérieuse allusion à une plante d'argent…la plante d'argent est mieux comprise comme une référence à un produit alchimique: l'Arbor Dianae, une émanation de la recette de George Starkey pour la pierre philosophale…
Boyle a poursuivi des travaux alchimiques en privé tout au long de sa vie, et même ses écrits non alchimiques sont truffés de références secrètes à l'art aurifique. Cependant, bien que des recherches récentes aient apporté un nouvel éclairage sur le contenu alchimique jusque-là ignoré du corpus de Boyle, on ignore encore dans quelle mesure son intérêt pour la tradition alchimique était lié à la philosophie naturelle qu'il défendait plus ouvertement. »(Jennifer Whyte The roots of the silver tree: Boyle, alchemy, and teleology, In Sciencedirect, Elsevier Volume 85, Hollande 2021)

Il est le premier scientifique à rendre publiques ses méthodes d’expérimentales. Il influença Newton.


Boyle a aussi consacré une partie de sa vie à la question religieuse. La science, selon lui et comme nombre de scientifiques de ses contemporains, pouvait aider à apporter la preuve de l’existence de Dieu. En 1688, dans un ouvrage important Disquisition about the Final Causes of Natural Things (disquisition= long essai, discours), il critique les idées de Descartes qui n’aurait pas reconnu l’importance de la science dans la connaissance de Dieu. A noter que néanmoins, Descartes fut amené dans sa Troisième Médiation à démontrer l’existence d’un être suprême sans qui la continuité de notre conscience d’être un être pensant ne serait pas maintenue.


En 1675,  Il a exposé quelques considérations physico-théologiques sur la possibilité de la résurrection. Il a utilisé une expérience chimique connue sous le nom de réduction à l'état primitif dans le cadre d'une tentative de démontrer la possibilité physique de la résurrection du corps.

Directeur de la Compagnie des Indes Orientales, il a créé une fondation qui versait des sommes annuelles importantes pour la propagation du christianisme en Amérique et en Orient. En 1680-1685, il finance la publication de la Bible, en irlandais. Une précédente version peu diffusée existait depuis 1602.

Par testament,  Boyle légua un fonds pour l’organisation de conférences ou sermons, les  Boyle Lectures, portant initialement sur  les relations entre le christianisme et la philosophie naturelle. Toujours en activité. Le  théologien unitarien, Samuel Clarke (1675-1729), ami de Newton, qui défendit sa physique en place de celle de Descartes, y  participa pendant deux aux Boyle Lectures (cf. Boyle).


Robert Hooke

Robert Hooke (1635-1703), né dans l’Île de Wight et mort à Londres, est fils de pasteur. Il entre à l’âge de 18 ans au Wadham Collège dépendant de l’Université d’Oxford. Il y fait la connaissance de Robert Boyle qui depuis quelque sept ans fréquente le  ‘Collège Invisible’, préfiguration de la future Royal Society qui réunit savants et philosophes. Il devient son assistant et sera membre à son tour du collège en 1662.

En 1665, Il est nommé professeur au Gresham Collège à Londres, collège d’enseignement supérieur mais qui a la particularité de ne délivrer aucun diplôme. Ce collège fondée en 1597 par Thomas Gresham sera la siège de la Royal Society dès sa fondation en 1660. L’université de Londres ne sera fondée qu’en 1836. La même année, il réunit ses observations astronomiques et au microscope sous le titre Micrographia, or Some Physiological Descriptions of Minute Bodies. De 1677 à 1683, il est premier secrétaire de la Royal Society. En 1678, il publie Potentia Restitutiva.

Il meurt en 1703 et est inhumé au Gresham Collège où il donnait ses conférences. En 1705, est publié à titre posthume Discourse of Earthquakes. Il tombera dans l’oubli et ses travaux ne retrouveront un regain d’intérêt qu’au XXème siècle.


Ses Travaux

Hooke est un polymathe, un esprit universel, possédant une connaissance approfondie dans différentes domaines. Il a travaillé sur la physique, l’optique, la mécanique, l’horlogerie, la biologie et même la paléontologie. Parmi ses très nombreuses découvertes et inventions, on peut entre-autres mentionner les suivantes :

Entre 1658 et 59, il améliore avec Robert Boyle la pompe à air d'Otto von Guericke. Boyle tirera de leur expérience sa théorie sur les gaz dite Loi de Boyle-Mariotte (Edme Mariotte (1620-1684).

Il est le premier à émettre une théorie sur la lumière comme ondulatoire et de nature électro-magnétique, qui va l’opposer avec raison à Newton qui développait une théorie de la lumière corpusculaire empruntée à Gassendi faisant de la lumière un flot de particules en mouvement. Il émet cette théorie en 1672 pour expliquer le phénomène de diffraction de la lumière (déviation du rayon lumineux lorsqu’ils rencontre un obstacle)

En mécanique, il est l’inventeur du joint-artificiel qui a le double avantage que la transmission d’un mouvement d’un arbre (bras) à un autre est sans perte de vitesse ( sans frottements) et que les bras peuvent de pas être alignés.


En 1676, il énonce une loi sur les propriétés élastiques des solides :

« En physique, la loi de Hooke modélise le comportement des solides élastiques soumis à des contraintes. Elle stipule que la déformation élastique est une fonction linéaire des contraintes. Sous sa forme la plus simple, elle relie l'allongement d'un ressort (par exemple) à la force appliquée. »

En Horlogerie, il est à l’origine du ressort à spirale horizontal et du balancier.

Il aura aussi travaillé sur le phénomène d’irisation de la lumière sur certaine surface (bulle de savon par exemple). En astronomie, il aura observé les anneaux de Saturne. En 1664, il a découvert la cinquième étoile du Trapèze, un astérisme de la constellation d'Orion. Ses croquis détaillés de Mars ont été utilisés au 19ème siècle pour déterminer le taux de rotation de cette planète. Il a suggéré que la force de gravité pourrait être mesurée en utilisant le mouvement d'un pendule (1666) et a tenté de montrer que la Terre et la Lune suivent une trajectoire elliptique autour du Soleil.

De ses observations microscopiques, il tirera un dessin resté célèbre d’une puce qui figure dans son ouvrage Micrographia de 1665. Et ses études des fossiles, lui feront énoncer les prémices d’une théorie de l’évolution.

 Villayer Jean-Jacques Renouard (1607-1691), Conseiller d’État l’invention en 1653 des boites aux lettres municipale relevées par des facteurs à Paris, les bureaux de poste existaient déjà. 


Notes

[1] Citation et pour en savoir plus sur La problématique de la nature au début du XVIIème siècle dans la pensée alchimique voir l’article de José Médina, Littérature Classique Année 1992 17 pp. 55-63 numéro thématique: L’idée de nature au XVIIe siècle : Thierry Lefebvre-Cécile Raynal, https://www.persee.fr/doc/licla_0992-5279_1992_num_17_1_1016

Au sujet de Paracelse (1493-1541) alchimiste, dont on dit qu’il fut de ceux qui émancipèrent la chimie de l’alchimie (avant van Helmont), dans son traité Paragranum (1530) dans lequel il s’oppose aux partisans de Galien , il définit les quatre piliers de sa médecine, la spagyrie (du grec séparer-réunir), comme étant l’astronomie, la vertu, la philosophie et l’alchimie. La Spagyrie, basé sur le travail alchimique en laboratoire, est en fait plus l’élaboration d’une pharmacopée basée sur les trois principes alchimiques, mercure, soufre, sel, que vraiment une médecine entendue non comme un remède mais comme une science des maladies.

 


Index des Philosophes




Les Doctrines

Les Derniers Scolastiques

Nicolás Martínez 1617–1676

Léonard Lessius Lenaert Leys,1554-1623

Cesare Cremoni 1550-1631

Philipp Scherbe (Ph. Scherbius ou Ph. Scherb) 1553-1605


Le Rationalisme

France

René Descartes 1588-1679

Angleterre

Thomas Hobbes

Allemagne

Gottfried Wilhelm Leibniz 1646-1716

Christian Thomasius 1655-1728

Theodor Ludwig Lau 1670- 1740

Pays-Bas

Hugo de Groot ( ou Grotius) 1583-1645

Hendrik de Roy Henricus Regius 1598-1679

Baruch Spinoza (Benedictus, Benoit Spinoza 1632-1677


L’Empirisme

Angleterre

Francis Bacon (1561-1626),

John Locke 1632-1704

France

Pierre Gassend dit Gassendi 1592-1655


Héritiers de l’Empirisme

Royaume-Uni

Berkeley George Berkeley 1685-1753

David Hume 1711-1776

France

Étienne Bonnot de Condillac 1714-1780


L’Occasionalisme

France

Louis de La Forge1632-1666

Géraud de Cordemoy 1626-1684

Allemagne

Johannes Clauberg 1622-1665

Belgique

Arnold Geulincx 1624-1669

Johannes Clauberg 1622-1665

Malebranche 1638-1715


Le Libertinisme

France

François de La Mothe Le Vayer 1588-1672

Gabriel Naudé 1600-1663

Saint-Évremond (Charles Le Marquetel dit) 1614-1703

L’Abbé Bourdelot (Pierre Michon) 1610-1685

Danemark

Matthias (ou Mathias) Knutzen 1646- ?

Italie

Giulio Cesare Vanini dit, 1585-1619

Royaume-Uni

John Sean Owen Toland (1669-1722)


Le Droit Naturel

Espagne

 Francisco Suárez 1548-1617

Italie

Tommaso Campanella 1568-1639

Pays-Bas

Hugo de Groot Grotius 1583-1645

Christian Tomasius ou Thomasius 1655-1728

Allemagne

Samuel von Pufendorf 1632-1694

 

Les Philosophes de La Nature

Italie

Galileo Galilei 1564-1642

Bonaventure Francesco Cavalieri 1598-1647

Evangelista Toricelli 1608-1647

Allemagne

Athanasius Kircher 1602-1680

Johannes Kepler1571-1630

Isaac Beeckman 1588-1637

Gottfried Wilhelm Leibniz 1646-1716

Angleterre

William Harvey 1578-1657 

Isaac Newton 1642-1727

Robert Boyle 1627-1691

Robert Hooke 1635-1703

John Wallis 1616-1703

France

René Descartes 1596-1650

Jacques Rohault 1617-1672

Pierre Fermat 1601-1665

Gilles Personne de Roberval 1602-1675

Blaise Pascal 1623-1662

Pays-Bas

Christian Huygens 1629 - 1695

Jean-Baptiste van Helmont 1579-1640

Baruch Spinoza 1632-1677